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Grand Palais


Auteur : CACHAU Henri

Style : Scènes de vie







  Dès qu’elle m’eut annoncé que pour ma balade parisienne l’accompagnement de notre dernier la rassurerait ce fut le cauchemar. Je ne l’imaginais pas enlevé par des groupuscules tziganes notre chère tête brune, ni écrasé par un taxi ou un bus parisien, plutôt je voyais se contrarier un programme de réjouissances mitonné aux petits oignons... Sans doute avais-je un peu trop insisté sur l’aspect culturel de ce périple, énuméré vernissages et expositions, desquelles forcément l’impressionneraient certains noms d’artistes yankees, qui à mes yeux justifiaient cette permission annuelle qu’en principe j’obtenais sans problème. Cependant, que pouvais-je rétorquer à ma douce moitié ainsi m’interpellant, m’attachant avec son irrésistible sourire notre puîné à ma patte volage, sinon dire adieu à mes velléités de noctambules parties ? J’eus beau lui expliquer que nous allions déambuler de-ci, de-là, ironiquement elle me répondit : « Tu te fiches de moi ! Toi qui souhaites en faire un athlète voilà que tu prends soin de ses gambettes ! Prends garde qu’il ne te fasse marcher ou plutôt courir à son tour ! »...

... «Seraient-ils en tournée sur notre territoire ces abstraits américains dont tu te revendiques ? Ou alors serai-ce Paris, qui en tant que plaque tournante des arts et lettres, te manques mon amour ? Mais blague à part, ne penses-tu pas qu’il est temps de lui assurer son baptême culturel ? Tu sais combien il apprécie ta peinture, souviens toi,  bien que se déplaçant à quatre pattes il te suivait, te regardait barbouiller tes toiles, ne braillait qu’afin de te rappeler les obligatoires séquences biberon... Rappelle toi ce jour où nous fûmes déroutés, lorsque pris de vomissements et de douleurs abdominales –avec cette écume colorée fleurissant aux commissures de ses lèvres – suivies d’accès de fièvre, combien ces symptômes nous firent craindre le pire pour ses méninges, jusqu’à ce que je découvre qu’à ton insu il suçait tes pastels jonchant le sol de ton atelier. Lorsque je te le confiais, continûment je pensais à ce possible accident, sachant que tu n’y prêterais pas suffisamment attention, que tôt ou tard le pépin surviendrait... Et de ses œuvres enfantines si colorées, ressemblant aux tiennes par leur rythme et précoce science de la composition, tu ne peux pas nier que son intérêt aille croissant en ce qui concerne les arts plastiques, et comme me le disait notre voisine : « j’engage qu’il suivra les traces tachistes de son père, votre enfant !.. ». Sans doute faisait-elle référence à vos vêtements, qui malgré de répétitifs lavages demeurent maculés, ceci ne t’empêchant pas, avec cet humour qui te caractérise, de qualifier ces indélébiles taches de ‘bigarrures impressionnistes’ !... « Il possède les attitudes et mimiques de son père, reste à savoir si son talent !.. ». ajouta cette garce, pensant peut être qu’avec de tels barbouilleurs à domicile on est censé voir la vie en rose, envisager un commun destin sous les couleurs de l’arc-en-ciel !... Cependant, ne vas pas croire que je sois innocente, ne sache que sous le fallacieux prétexte de te ressourcer, outre ces marches forcées te menant de galeries en musées, tu t’assures des virées dans les quartiers chauds de la capitale, ce ticket d’entrée des ‘Folies Pigalle’ datant du 24/03/95 je le conserve en lieu sûr, il peut toujours servir en cas de divorce ! Mais trêve de plaisanterie, il s’agit de lui assurer un fonds de culture artistique, aussi ai-je pensé que le temps était venu qu’il t’accompagne... Je vous ai préparé quelques effets, sachant que tu n’apprécies guère t’encombrer de superflu, que ta devise est de crapahuter allégé afin de ménager la monture ! »...

« ...était-il nécessaire qu’il pratique la contorsion, la distorsion, la destruction qui ne résultent dans son œuvre... une volonté délibérée, une gageure l’ayant conduit à s’affronter à tout ce qui bouge ! ... Certains esthètes bouderont ses tonitruants débuts, lui reprocheront cette façon brouillonne, iconoclaste d’aller à la corne ! »... C’était bien notre veine, après avoir stationné en double file suite à une longue attente à hauteur de la billetterie, de maintenant supporter –une fois à l’intérieur du Grand Palais – l’indescriptible cohue des premières salles, notamment tomber sur un attroupement ou plutôt une manifestation comme avec à propos me le souligna mon garçon : « Vise un peu, papa, une manif comme à la télé ! », à laquelle ne manquaient que calicots et banderoles, drapeaux et syndicalistes en tête du cortège, tout un folklore inhérent aux marches protestataires. Cette hétéroclite masse d’arpenteurs de musée était attachée aux basques d’une conférencière leur proférant la bonne parole, leurs nez piqués sur des fiches ou catalogues plus ou moins raisonnés, palliant leur incapacité d’approcher les cimaises, donc se rattrapant par leur lecture et l’écoute de données doctoralement énoncées par la zélée fonctionnaire. Assujettis à la sacro-sainte statistique, une activité périscolaire leur permettant, une fois abandonnés ces temples culturels, de renchérir sur des partis pris, mercantilistes ou stylistiques, imposés par le marché de l’art, alors qu’à y quérir notre seule complaisance, celui avec un grand ’A’ devrait pour le moins bénéficier de notre profonde gratitude. Aussi, me permettrez-vous de demeurer dubitatif quant aux capacités d’ingurgitation de ces gêneurs potentiels, qui dans leurs pédestres déplacements et entassements, au gré de leurs croisements avec des cortèges d’autres obédiences, vous empêchent de déborder ce mur des fomentations qu’ils dressent à leur insu, et plus grave de repérer les issues de secours que mon garçon s’était mis, pris d’agoraphobie, à vouloir dénicher en se jetant tête la première entre les jambes de cette manifestation en cours... Avant notre départ, sa mère lui avait fortement recommandé, que quels que soient les lieux où nous trouverions, si Petit ou Grand Palais, musées ou galeries, grands magasins ou cabarets, music-halls ou bordels, de les repérer dès notre entrée, pour le cas ou nous devrions nous défiler vers la rue, la fuite demeurant notre unique sauvegarde...

J’ai du le raisonner, lui faire comprendre que nous n’avions qu’à nous laisser dépasser par la composite foule, qu’à première vue ce serait moins long que l’incontournable trajet Bastille-Nation, qu’au prochain carrefour donnant sur d’autres salles nous procéderions à une échappée, à un repli stratégique. Hélas, pris dans son mouvement reptilien nous suivîmes sur plus d’hectomètres que prévus cette tumultueuse procession, au passage récupérâmes des bribes de la harangue officielle dont ce morceau m’interpella : « ...tout est question de nuances, de psychologie... qu’il fut génial sur ses dix ans, dépassant le dit Raphaël en force, grâce et beauté... que sa dextérité, son métier, sa science des raccourcis, son sens ébouriffant du modelé !... » me fit penser qu’à cet âge où Picasso étonnait ses contemporains je ne possédais aucun talent particulier... Mais il vint à mon secours, me demanda : « Pourquoi la grosse dame causait tout le temps ? », je lui répondis qu’elle assurait sa fonction d’accompagnatrice, commentait l’exposition, distillait un laïus rassurant les béotiens par son côté amphigourique, alors que, comme je le lui suggérai depuis qu’il eut atteint l’âge de raison : « Pour bien voir il suffit d’ouvrir grand ses mirettes, se laisser imprégner par les impressions environnantes, afin de plus tard les restituer au centuple ! Que s’agissant de peinture, il suffit –comme pour les femmes ! – d’y mettre les doigts dedans pour se rendre compte comment ça fonctionne de l’intérieur ! Vois-tu, ça ressemble à la mécanique générale, les mains dans le cambouis et hop ça redémarre ! »... Je lui avais promis d’enrichissantes visites et je pense qu’il n’en fut pas déçu, que plus tard, se souvenant de ses premiers pas effectués sur ce terrain culturel –il y en eut de milliers lors de ce périple où nous avons marché bien au-delà de nos forces, propulsés que nous étions par des quêtes loin d’être dissemblables ; si au début il trottina à mes côtés, rapidement ce fut à mon tour de m’évertuer à le suivre dans ses zigzagantes explorations  – il me sera gré de l’avoir dessillé (dépucelé !), quoique cet apprentissage artistique soit loin d’être une sinécure concernant des proximités parfois encombrantes, mais que je sache la culture à un prix et la peinture use tout autant les souliers que les pinceaux !... Il me souvient que sous d’autres chambranles aussi somptueusement décorés, un conférencier pilotait un groupe de vieilles ladies –bizarrement accoutrées, avait-il remarqué – harnachées de baladeurs, de magnétophones, de casques, d’oreillettes, d’appareils photographiques ainsi que de hamburgers et pâtisseries dégoulinantes !  D’un même mouvement de mâchoires et de têtes elles opinaient du chef, captives à la fois de la bande son leur traversant les oreilles et de leur instable maintien pachydermique les rendant inattentives au guide ; avec des moues disgracieuses, du bout de leurs langues tachaient récupérer un morceau de paris-brest ou de religieuse malencontreusement effondré sur un pan de leurs corsages de couleur bleu turquoise ou rose pastel. Une dégoulinade qui produisit un effet pavlovien sur mon garçon qui aussitôt cria famine, me réclama : « Papa ! Pourquoi depuis des heures on tourne en rond, sans rien voir d’intéressant hormis les mêmes individus ? J’ai faim, j’ai soif, j’ai envie de faire pipi ! –ceci entrecoupé de réflexions concernant les oeuvres de Maurice Estève accrochées aux cimaises que nous parcourions – Papa, il n’y a ni maison, ni église, ni boulangerie ni café du commerce, ni ports dans ces tableaux, pourquoi ? ... Qu’est ce que les grosses américaines mâchouillent, c’est du chewing-gum ? J’aimerai de la limonade avec une paille et un croissant ?  Qu’est ce que veut dire Culan ? »... D’oiseuses questions, auxquelles, alors que nous étions pressés par les manifestants je lui répondis agacé, tant ce marathon me désolait et me sciait les pattes. « Ne vois-tu pas que tout s’effondre, que nous sommes en pleine panade ! Non, je n’ai pas dit balade ! »... Celle-ci avait assez duré, puisque une fois abandonnées ces cavernes à la Platon où nous avancions à grand peine, empêchés d’y percevoir les ombres tutélaires projetées sur leurs parois par des présences moins énigmatiques mais toutes aussi menaçantes, dès que nous nous retrouvâmes à l’extérieur, l’animation des rues et des places, la vue des différents quartiers avec leurs architectures et monuments, les ponts, la Seine, la navigation des bateaux mouches, la circulation et le métissage des individus, l’incitèrent à poursuivre en avant. L’âge et ses gambettes faisant la différence je m’épuisais à le suivre ; ainsi fait qu’après avoir culturellement crapahuté des heures durant nous n’en finissions pas de marcher, à tel point qu’au soir de notre première journée, recru de fatigue, inapte à répondre à ses questions je m’endormis le premier, et le lendemain matin il m’en fit le reproche. Malgré ma lassitude je ne le relevais pas, quoique avec ces banquiers ne voulant rien savoir, ces mécènes qui n’en peuvent mais, avec sa mère qui souhaiterait un peu plus d’oseille pour améliorer notre commune soupe à la grimace, j’aurais pu le rembarrer !... Concernant les œuvres dudit Maurice sur lesquelles il revint, je lui répondis qu’il ne s’agissait pas de son grand oncle, mais d’un peintre abstrait se jouant de rythmes et de couleurs, et Culan son village de naissance, situé au centre de la France ! »...  Toutefois, insatisfait, probablement excité par notre séjour parisien, nos marches forcées et nos nuits agitées, lors de cette mémorable scène le petit avait renchéri : « Papa ! pourquoi les grosses américaines se sont elles arrêtées, ne suivent plus le guide qui continue à parler alors que plus personne ne l’écoute? » Cette ultime récrimination se perdit, noyée dans les bribes d’un exposé se répercutant sur les murs et hautes voûtes du Grand Palais...

« ...une forme simple obtenue à partir d’éléments disparates, d’aspect géométrique, soutenue par des tons frais, éclatants... vous pouvez admirer l’aquarelle numérotée 1012, d’un format de 61,2 cm X 49 cm, exécutée sur papier japon... sorte de résumé, d’aboutissement, de couronnement d’un système dévolu aux espaces intervallaires... non madame,  pas intercalaire, j’ai bien dit : IN-TER-VAL-LAI-RES ! »... « Papa ! papa ! Pourquoi j’y comprends rien aux tableaux du berrichon ? Pourquoi il peint pas comme toi des taureaux, des chevaux, des femmes nues qui font enrager maman, qui dit que tu les trimballes dans un coin de ta tête, que ces muses te font marcher ! Pourquoi tu n’exposes pas dans ce Grand Palais comme ce monsieur Maurice ? »... de sorte que de Culan à sa toute dernière période l’on perçoit nettement l’évolution de ses compositions... qui sans tomber dans une rigueur puritaine... des mélanges compatibles assurant la pérennité de son œuvre... son brillant hommage à Fouquet (1952), marque l’aboutissement... la texture fluide... non madame, j’ai bien di POM-ME-LEE... la fusion des motifs, le rôle plastique dévolu aux espaces... approcha d’une figuration de plus en plus allusive ! »... Où que nous nous déplacions, essayions de nous soustraire de l’incontournable péroraison, l’acoustique la décuplait, agrémentée de bruits incongrus : mâchonnements, mâchouillements, raclements de gorge, toux rédhibitoires, traînement de pieds, chuchotis, borborygmes, pets, etc., cet embrouillamini sonore ajoutant à la difficulté d’appréciation de toute œuvre qui se respecte. Au travers ce rassemblement de formations dissemblables et toujours en déplacement, il nous était impossible de visualiser la moindre toile, et si mon garçon au début s’était amusé de cette animation, la perturbant en y jouant à cache-cache entre les groupes, lui-même regrettait cet empêchement, tant cette barrière humaine se révélait infranchissable. Cependant, il n’avait pas remarqué que mon oeil exercé y repérait d’agréables silhouettes, de jolis minois, que pendant qu’il se désolait ou désopilait de la situation, m’éloignant imperceptiblement tout en le conservant à vue, je draguais...  Ou l’avait remarqué, puisque c’est au  moment ou je m’interrogeais si poursuivre ou non ma chasse, qu’il me la fit suspendre en m’apostrophant ainsi : « C’est mieux à l’extérieur, la ville est plus excitante, surtout cette rue St Denis avec ces femmes peinturlurées et haut perchées. Pourquoi ne pas abandonner la visite de ce Grand Palais –dont les relents de sueur et de suint l’incommodaient ! – Puis pince sans rire, ajouta qu’il ne dirait rien à sa mère, que nous étions entre hommes, n’est-ce pas ? »...

Mon garçon sommeille, épuisé mais ravi, son visage en témoigne, et je ne doute pas qu’il s’agisse d’heureuses réminiscences de notre séjour parisien, restant à connaître lesquelles de nos déambulations, effectuées dans le Grand Palais et autres musées nationaux, ou menées dans les quartiers chauds, mobilisent ses muscles faciaux ? Au gré de l’avancée de notre train trouant la nuit, tout en massant mes pieds endoloris je me risquai dans des supputations relatives à ces esthètes et amateurs d’art, dont il est admis qu’ils sont seuls à apprécier les œuvres contemporaines, alors qu’une instinctive réaction les incite à les condamner... Des pensées desquelles je serai soustrait par mon garçon qui éveillé, depuis un certain temps m’observe, tache de les interpréter avant tout de go me balancer : « C’est encore la peinture qui te turlupine ? Comme le dit maman tu n’en feras jamais le tour, car c’est une redoutable adversaire, une amante perverse ! » Ses francs propos me prêtèrent à sourire et je lui rétorquais ceci : « Non mon petit, plutôt me réjouit ta présence à mes côtés durant notre commune escapade, et bien que je me sois épuisé à te suivre, j’espère qu’il y en aura d’autres. M’ont ravi et ta débordante imagination et ton esprit critique, tes réflexions empreintes d’un louable bon sens, ainsi qu’égayé tes impatiences souvent injustifiées face à mes convenus enthousiasmes, mes faux emballements, ta cruelle façon de démythifier mes indulgences, ta dénonciation des travers de cette obséquieuse faune gravitant autour du monde des arts. Aussi, sache que dorénavant tu bénéficieras d’un traitement de faveur, et c’est ta mère qui va être doublement satisfaite de pouvoir  bénéficier à domicile d’artistes à plein temps, bonjour les répétitifs lavages à soixante degrés ! »...







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