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Resaca


Auteur : CACHAU Henri

Style : Scènes de vie







L’olfaction est un sens qui se travaille au même titre que le piano ou le dessin, et bien que ce soit un savoir-faire nuisant à la santé, comme si l’entropie des corps et des âmes ne suffisait pas à nous la détériorer, il est recommandé d’exécuter des gammes quotidiennes, d’élargir ses connaissances, ne point se satisfaire d’odeurs ou de saveurs trop banales. Pour y prétendre, enfants, pas encore tracassés par ce vide métaphysique siégeant au bas-ventre des filles, nous avions entrepris l’apprentissage des nuances correspondant à une histoire de nez, de palais ou plutôt de terroir, un mot incantatoire ouvrant droit sur des sensations fortes, par l’intermédiaire d’infâmes cigarillos à la saveur âcre et robustesse avérée…Bien des années plus tard, calé dans son fauteuil de VIP, il se permettrait le luxe de nous déclarer d’un air docte : « qu’un tabac cubain n’a rien à voir avec un colombien, qui lui-même ne peut ni ne doit, sous peine de ridicule, être confondu avec ceux de Saint Domingue ! Car leurs fragrances et arômes sont différents, sans compter avec la variété de leurs capes se déclinant du sombre au clair en de subtils camaïeux »… Sur ce brûlant sujet il était intarissable l’ami Pablo, alors qu’à l’époque nous avions essayé de le dissuader de devenir le plus jeune et assidu fumeur de notre productrice région, nous avions tout arrangé pour le rendre malade…

L’ingéniosité c’est un bien propre à l’homme et nous n’en manquions pas… Mais sans ce fraternel par-tage du tabac, serions-nous arrivés à ce seuil de non-retour enta-chant le progrès, avec la bombe atomique, les embouteillages et le réchauffement planétaire ? Reste à savoir si déjà gros fumeurs, nous n’avons pas peu contribué à cet encrassement général, nos cigarettes, nos cigares, nos pipes, dégageant de remarquables turbulences de couleur bleu cobalt ou cerruléum, parfois fuligineuses leurs nuances brun havane ou cachou Lajaunie ? Car il est évident qu’à l’instar de l’automobile ou de la grande industrie, modestement nous contribuons à boucaner, goudronner notre ciel d’où il est quasiment impossible d’y percevoir en filigrane une quelconque trace d’avenir, toujours bouché, pollué, déclarent les météorologues… Aujourd’hui, pour des faits similaires à ceux relatés ci-après nous serions poursuivis, condamnés pour atteinte à l’intégrité physique et morale d’autrui, sous le délit de bizutage, alors qu’en réalité il ne s’agissait que d’un rituel, une cérémonie d’initiation dont le jeune Pablo se trouva être désigné comme l’impétrant privilégié. Il vous faut savoir que suite à cet examen de passage, ce fils d’immigré espagnol pouvait prétendre faire définitivement partie de notre groupe d’invétérés fumeurs de gros plant local –une vilaine ‘picadura’ dont son père était un impénitent consommateur -, puisque par ce vilain jeu nous souhaitions nous poser en adultes, bousculer nos encalminées adolescences en nous engageant vers une époque plus conséquente et lourde de sens. Mimétisme aidant, mais n’ayant point de cow-boy ‘Malboro’ en tenue d’apparat (chapeau-lasso-bottes-étriers-cheval) posant avec en arrière-plan le grand canyon du Colorado, dans une figure digne du dernier Hockney, nous nous étions rabattus sur nos pères, des paysans rustauds et matois ; des hommes aux gestes et paroles calculées, à la démarche lente et lourde, avec en bec leur sacro-sainte cigarette roulée durant la pause qu’ils s’octroyaient lors de leurs binages des plans de tabac. Dans un or-dre préétabli depuis des lustres, suite à l’arrivée et au succès de l’herbe à Nicot, d’un commun ensemble ils s’attaquaient à ces opé-rations que nous avions enregistrées en épiant leurs immuables sé-quences : du bout d’un index humide ils détachaient une fine feuille de papier à cigarette, la pliaient longitudinalement en lui donnant la forme d’une gouttière, y plaçaient quelques pincées de ‘picadura’, consciencieusement roulaient l’ensemble, d’un coup de langue précis humectaient l’un des bords de la fine feuille de papier, puis la collaient sur l’autre partie. Ensuite sur un coin d’ongle en tapotaient les extrémités tout en ayant au préalable récupéré dans le creux d’une main les brins surnuméraires, enfin, ils plaçaient cette nouvelle cigarette à l’une de commissures de leurs lèvres, l’allumaient en se protégeant des vents impétueux. Aussitôt, nous remarquions que leurs trognes halées, burinées, se détendaient, s’épanouissaient, atteignaient une sorte d’extase dès la première inspiration, l’initiale goulée d’atmosphère bleue inhalée. Donc fautifs nos pères, au même titre que notre maire et son secrétaire qui fumaient le plus naturellement du monde, sans le savoir ni s’en donner la posture agissaient tels des acteurs de cinéma, sauf qu’ils n’étaient ni gominés, ni brillantinés, ni croisés trois pièces… ces espèces de cigarettes malhabilement confectionnées, remplacées les dimanche et jours de fête par de petits cigarillos noirs, tordus, développant à l’entour de leurs sillages, une épaisse fumée à l’odeur âcre, imprégnant nos rêves d’actualités ou d’activités plus adultes…

Nos intentions étaient-elles troubles ou louables ? Avions-nous réellement projeté d’humilier Pablo, nous les chenapans, qui jouions à domicile avec cet avantage octroyé par la langue, notre esprit tribal se déclinant en patois gascon dans nos villages ? Pourtant, nous semblions aguerris, passablement fortifiés par nos expériences, ces petites séances de fumerie menées par groupes restreints, soit dans un chemin creux, soit dans un séchoir à tabac désaffecté ; un apprentissage que nous pensions nous avoir consolidés dans nos prétentions futures, nullement évidentes au regard des premières bouffées inhalées, des brûlures de mauvais alcools ingurgités. Chacun se singularisait par sa façon de consensuellement imiter ses aînés, cette mise en scène, ce one man show requérant un entraînement spécifique et les ustensiles idoines (blague ou boîte à tabac, papier à cigarette, machine à rouler, briquet tempête ou allumettes, alcools et vivres), ainsi qu’une vocation certaine, un estomac en béton et un cœur bien accroché, car les roulis et tangages furent réels, les maux de tête durs à négocier, fréquentes les nausées et pertes d’équilibre lors de nos rudes séances de ‘tabac-party’. Un cheminement long, douloureux, ponctué de moues et de grimaces, de : pouah ! ou de beurk ! des exclamations utilisées de nos jours par nos jeunes plus habitués au ‘Royales mentholées’ ou ‘blondes américaines’, soi-disant aseptisées, mais apparemment aussi nuisibles sur le long terme d’un cancer que les ‘brunes piquantes’. Durant ces exercices nos sens et systèmes nerveux furent violemment attaqués, corrodés par les délétères effets combinés de l’alcool (anisé la plupart du temps) et du tabac, ils regimbèrent, renâclèrent avant d’accepter ces âpres médecines, dont l’absorption demande des efforts et de la constance ainsi qu’une réelle envie de se nuire gravement à la santé, afin de réussir une telle parodie de classe !... Quel panache avait-il de vouloir subitement devenir le plus jeune et plus gros fumeur cantonal de tabac brun ! Avec cette arrière-pensée de brusquer les choses en accédant d’un coup de baguette magique à l’étage supérieur, y atteignant cette âge où l’on en impose aux filles en tirant sur des cigarettes, cigarillos, plus tard avec des cigares ou des pipes pour les situations les plus en vue ! Voulait-il bousculer l’ordre immuable des générations ?... Sans doute y avait-il pas mal de vanité, un brin de perversité dans notre trouble intention de faire subir ce semblant d’initiation au jeune Pablo, devant lui permettre selon sa réussite, son immédiate entrée dans notre clan. Il semblait heureux le petit espagnol, réconforté de pouvoir prétendre à notre future compagnie, capable de surmonter toutes les épreuves afin de regagner notre tribu, certain de franchir les obstacles que nous lui proposerions, alors qu’il n’en connaissait ni le lieu, ni l’heure, ni l’ordre, ni l’enjeu exact, ni les banalités. Car y circulerait l’alcool qui échauffe, le tabac qui accroche au palais, des ingrédients qui rapprochent surtout par le passage de mains en mains de ce calumet de la paix, en l’occurrence repré-senté par une pipe de marque ‘Ropp’, subtilisée par l’un d’entre-nous à son père de retour des colonies ; culottée cette bouffarde, noircie, sentant fort, non pas le sable chaud ou le légionnaire mais le goudron gras et le tabac refroidi ! Je passerai sur de plus intimes exhibitions, des comparaisons sexuelles pas toujours flatteuses, des tests de résistance, de longueur et diamètre, des concours de mic-tions provoquant rires bêtes et futurs complexes, d’oiseuses consi-dérations qui aujourd’hui pourraient donner suite à de poursuites pénales, rétroactivement engagées à notre encontre pour le délit de bizutage. Toutefois la morale fut sauve, car Pablo s’était bien pré-paré, avec acharnement il s’était mis à boire puis à fumer la détes-table ‘picadura’ que préparait son républicain de père…

Tels furent pris ceux qui croyaient malignement prendre ! Nous autres, les inconscients organisateurs de cette fête initiatique, vasouillards et nauséeux, tombés sur un champ d’horreurs, de déjections et de vomissements, parce qu’incapables de soutenir le rythme imposé par l’ami Pablo, et en ce qui me concerne, si je suis apte à vous retranscrire cette folle séance, puis en retirer un semblant de morale que vous jugerez salvatrice ou réparatrice, c’est que je fus l’un des tous derniers à lui résister. Cela malgré roulis et tangages, maux de têtes et malaises divers, assis en vis-à-vis, seuls résistants parmi le groupe de camarades gisant pêle-mêle à l’entour, affalés, couchés de-ci, de-là, les fiers à bras du village, geignant, bavant, pleurant, se lamentant : Maman ! alors qu’il ne s’agissait que d’un jeu, la dureté du sort venait de leur échoir. Nous étions les ultimes, encore nous soutenant du regard, avec nos yeux exorbités, rougis par la veille et l’alcool ingurgité, les uniques à persévérer malgré l’air devenu irrespirable, surchargé d’effluves lourds où noyés dans un nuage bleu gauloise nous nous défiions, lui rigide, adossé à la paroi de la grange, tirant sur un impressionnant barreau de chaise déjà au trois-quarts consumé, résolument il me narguait, il attendait mon imminente chute… La suite, c’est son père qui la révéla en donnant l’alarme, déclarant à notre maire que : ‘su hijo tenia una resaca monumental !’, que les petits ‘senoritos’ français avaient commis cet ignoble forfait en le poussant à boire et à fumer, aux seules fins de le rendre malade, de l’humilier son fils Pablo. De notre côté, nous étions mal en point et moralement déconfits, le docteur qui visita nos familles, leur déclara avec humour : que nous étions victimes d’une intoxication assez fréquente à nos âges, mais que sous quarante huit heures il n’en paraîtrait plus rien ! ça ressemblait à une vilaine gueule de bois : une ‘resaca mo-numental’, comme celle du petit espagnol qui nous avait tous hu-miliés, rabaissés dans notre superbe d’autochtones prétentieux. Etaient-ce l’atavisme ou son tempérament ou plus simplement sa volonté qui firent la différence ? Ce vouloir à tous prix nous surpas-ser, devoir nous en remontrer dans l’épreuve, ce qu’apparemment il fit avec succès nous enfonçant jusqu’à la caricature…

Pour la réussite de cette épreuve, chacun d’entre nous se chargea de subtiliser, qui des victuailles, qui des alcools forts, qui du tabac, et ce ne fut pas le plus facile de récupérer cette denrée, nos pères gardant jalousement leurs ustensiles appropriés à la tabagie ; car ils semblaient n’obéir et ce probablement depuis l’ère du feu, qu’à ce commun rituel les amenant à s’interpeller, à dialoguer en se passant la blague ou la machine à rouler, à deviser sur la pluie et le beau temps, l’état des prochaines récoltes… Dès son arrivée Pablo nous surprit, il avait réussi à récupérer un maximum de brisures, un petit trésor de guerre qu’il étala à nos pieds, abondamment répandu sur une double feuille de papier journal. Il nous apprit que son père faisait sa propre récolte avec les feuilles abîmées ou lacérées, les mettait à sécher à même leur cheminée, puis fabriquait cette médiocre décoction qui devait par son âcreté et son âpreté rapidement nous faire perdre esprit et sens des réalités du moment… Les verres se remplirent aussi vite qu’ils se vidèrent, les victuailles s’absorbèrent car nous étions conscients de devoir nous remplir l’estomac avant d’entamer cette traversée qui s’annonçait longue et impitoyable pour les moussaillons de notre espèce. Afin d’authentifier la solennité du moment, l’un d’entre-nous avait apporté la fameuse ‘Ropp’, la ‘Rolls’ des pipes en bruyère avec son ventre rond, nous procurant cette sensation, lorsque tenue en mains, de vous réchauffer en entourant son fourneau brûlant et grésillant, avec sa ligne féminine, toute en rondeurs ; une vision paradoxale pour un objet foncièrement masculin… au design jurassien et à l’odeur forte, moins envahissante que celle du ‘corona’ ou ‘demi corona’ refroidi, exécrable ! Culottée cette bouffarde, là-bas en Indochine française où sous d’autres latitudes éloignées, à ce jour utilisée sous forme de calumet de la paix, elle passa de mains en mains, souleva prise en bec des moues de dégoût, un jus noir de nicotine perlant au bout de son conduit en bakélite suite à nos malencontreuses succions ; là aussi, il s’agissait d’un art de la nuance, un entraînement étant nécessaire afin d’en maîtriser la combustion, en maintenir un tirage lent et régulier. Rapidement l’atmosphère devint irrespirable, les rires hauts, les paroles graveleuses, des premières nausées et vomissements apparurent, la compétition était lancée : les meilleurs devraient s’en sortir à leur avantage de cet immonde traquenard ! Sans hésiter Pablo acceptait toutes les propositions, des plus saugrenues s’il y en eut aux pires, avec ces breuvages composés de douteux mélanges, ces tabacs durs ou légers alourdissant l’espace clos où nous nous abrutissions. Bientôt, des premières têtes tombèrent, ils s’écroulaient un à un les instigateurs de l’ignoble farce, seul l’Espagnol résistait, s’arc-boutait, maintenait son regard trouble fiché par défi sur les nôtres à demi éteints, souhaitant quel qu’en soit le prix à payer obtenir notre reconnaissance, hypothéquant jusqu’à sa santé afin d’inclure notre groupe de jeunes sots. Au cœur de la bataille, dressé sur un champ d’immondices et de cadavres il se maintint à la hauteur de cette exigence devant le pousser, au-delà de ses propres répulsions, à se surpasser, à nous narguer, lorsque nous sentant proches de la capitulation, à dessein il retira de dessous sa chemise un énorme barreau de chaise similaire à ceux qu’il a l’habitude, aujourd’hui, de soustraire de la poche intérieure de sa veste de marque ‘Armani’. Ces modules de différentes tailles, qu’il porte à hauteur des yeux de ses interlocuteurs ébahis, dont il flatte leurs capes, soupèse leurs tripes, puis les renifle avant de les déflorer d’un coup de dent sec et précis ; des amateurs plus cérémonieux préfèrent utiliser le coupe-cigare. Ensuite, tel un jeune loup hélas vieillissant, il les allume sans précipitation, prenant soin que la combustion gagne toute la surface de leurs pieds, avant d’en absorber une première et large bouffée, chargée d’arômes cubains ou dominicains ; une goulée qu’il expirera lentement, très lentement, avec son regard perdu, comme s’attachant à la découverte des infinies variations de ces nébuleuses, ces volutes bleues dans lesquelles rien ne vous interdit d’y percevoir des torsades, des vagues outremer ou saphir de consistance vaporeuse… qu’il dirige malicieusement vers vos narines affamées, largement ouvertes car en manque de nicotine…

Ou, serai-ce plutôt de gourmandise dont il faudrait parler, de ce simple péché véniel autorisant, recommandant l’utilisation d’une palette élargie convoquant les cinq sens et au-delà ? Gourmets comme vous semblez l’êtes je vous vois mal vous satisfaire d’un éternel Pauillac ou Montrachet quotidiens !… Pour notre part, nous avions débuté par l’imitation consensuelle, devançant ainsi l’obligatoire intronisation par ces séances de ‘tabac-party’ dont nous étions coutumiers. C’est ainsi que dès l’âge de raison, sept ou huit ans sous nos latitudes, nous avions pigé que le feu c’était chouette, que seuls les hommes apparaissant le soir, recouverts d’une même poussière, celle des champs de tabac, le possédaient. Cela s’appelait la SEITA, et sous notre généreux climat elle prenait l’aspect d’une déesse pourvoyant à peu près à tout… ou presque, favorisant ses servants les plus fidèles ou assidus. La preuve, l’ami Pablo qui finit par réussir dans le BTP et qui, malgré votre lointaine amitié, vous reçoit sur rendez-vous, tout heureux d’exhiber les signes extérieurs de sa richesse, dont ses cigares aux modules et arômes différents, leurs volutes torsadées passant, sous vos nez, de l’indigo ou cerruléum le plus vaporeux, puis s’étageant dans des variations infinies, des turbulences de couleur tabac brun envahissant l’espace de son bureau dès dix heures le matin… Et dire que je m’inquiétais de sa santé lorsqu’il décida de devenir le plus jeune et forcené fumeur de tabac brun régional…







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