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Louison


Auteur : CACHAU Henri

Style : Scènes de vie







Si je ne me souviens plus du nom de cet ingénieux politicien ayant en son temps proposé le dégraissage des grandes métropoles, invivables pour cause d’encombrement de surpeuplement et de pollution, vers la campagne, je me rappelle avoir vécu durant les années cinquante comme un avant-goût de cette envisageable opération expérimentée dans notre village : un véritable transbordement, un déplacement de population exclusivement masculine. En seulement quelques jours, notre bourg jouissant d’un provincialisme de bon aloi, digne d’un sujet de carte postale, se trouva investi par une faune composée d’hommes de tous âges, vêtus d’une rare élégance, habillés, chapeautés, gantés, gominés et brillantinés ! Apparemment des messieurs de la ville, chacun de ces bellâtres –nos soupçonneuses mères les ayant aussitôt affublés de ce qualificatif ! -, munis, non pas d’une valise en bois ou en carton attestant de leur exode vers notre province profonde, mais d’un vulgaire cabas que malhabiles ils traînaient en venant, suivant l’ordre de leur arrivée, faire le siège de l’unique boucherie du village…

Une échoppe d’allure ancienne, défraîchie et modeste, chichement achalandée, d’extrême justesse survivant en conséquence de l’autarcique vie des fermes des alentours se garantissant de la famine en élevant porcs et volailles, en cultivant des légumes suffisant à leur consommation. Donc, ce petit commerce assurant avec peine sa propre survie, jusqu’à cet inespéré jour de recrudescence de ses affaires, signalé par la tumultueuse arrivée d’une florissante clientèle de parvenus, qui d’assaut prirent ses étals à nouveau abondamment garnis. Enfants, nous ne nous lassions pas d’admirer ces automobiles qui rarement s’aventuraient sur nos routes secondaires, des véhicules de marque aujourd’hui relégués dans quelque musée ou n’apparaissant que lors de rallyes consacrés aux vieux clous, ainsi que nous nous attachions aux vêtements et à la hiératique attitude de leurs propriétaires et conducteurs ; sans vergogne nous les dévisagions ces singuliers personnages, descendus par grappes, comme respectueux d’un ordre venu d’en haut, mais peut-être se conformaient-ils à l’utopique décision politique leur intimant d’investir notre serein village ? … Faisant suite à ce déversement motorisé, au chamboulement de leurs ancestrales habitudes, d’abord sceptiques puis bientôt médisants, nos autochtones s’interrogèrent, s’accordèrent sur les illicites façons dont cette étonnante campagne publicitaire avait été programmée par l’artisan boucher ? Il est vrai, que sans étude de marché préalable ne révélant qu’une impéritie galopante, que sans conseils d’avisés publicistes, cette propagande fut rondement et adroitement ajustée aux secrets desiderata des hommes, puisque incitant les plus fidèles et prudes d’entre eux à venir, du diable vauvert parfois, effectuer en lieu et place de leurs épouses ou maîtresses, leurs achats de bas et bons morceaux jusque dans ce recoin perdu de campagne… Rapidement, mes petits camarades et moi-même, bien que démunis de réelles capacités d’appréciation et de véritables possibilités de comparaison, nous fumes capables d’attester qu’il était tout en rondeurs et feintes cet élément publicitaire de base ; une féminine et remuante enseigne, en un rien de temps devenue l’indispensable propagatrice des vertus d’une boucherie new-look ! Surtout, lorsque en pédaleuse de charme, court vêtue, ses jupes et chevelure au vent, à l’aide d’un antédiluvien triporteur elle assurait les livraisons à domicile ; un tricycle remis en état et repeint de couleur rouge sang, portant sur les visibles côtés de sa caisse des têtes de bovidés hilares, naïvement copiés sur ce célèbre modèle vantant une marque de fromage. Un exercice sain, qui après ses premières livraisons, fit se soulever sur son luxurieux passage cette rengaine, fredonnée, sifflotée, puis reprise en signe de ralliement par les mâles du voisinage bientôt rejoints par ceux des cantons environnants : « couchés dans le foin avec le soleil pour témoin ! » de l’ineffable Mireille… Quant aux femmes du village, certaines la dédaignaient, ostensiblement se détournaient sur son glorieux passage, en sa direction exécutaient des gestes obscènes lorsque elle circulait, sa flamboyante crinière rousse, ses jupes et jupons flottant au vent de la course…

Le premier qui souffrit de ce remue ménage ce fut notre garde champêtre, jusqu’à ce jour n’ayant eu qu’à se dépêtrer des carrioles, charrettes, et troupeaux, parfois encombrant le bourg, et qui tôt débordé, ne sut où faire stationner ces nombreux véhicules, ni assurer dans de bonnes conditions cet incessant chassé-croisé d’automobilistes arrivés de nulle part, tâter de l’aloyau ou du paleron ! Car elles arrivaient de partout ces bagnoles, elles embouteillaient nos quatre rues, déjà par leur présence, outre l’émerveillement et l’évasion qu’elles nous procuraient, vaguement elles nous faisaient pressentir les négatifs effets de ce transbordement envisagé par ce fumeux politicien souhaitant déplacer les banlieues difficiles dans nos sereines campagnes. Cette inimaginable confusion fit se rappliquer dans notre village, insuffisamment équipé pour les accueillir, toute une théorie d’étonnants bipèdes, et dorénavant nos élus, vainement s’essayèrent de maîtriser ces rassemblements de mâles usagers, qui bien avant l’ouverture de la boucherie mais selon l’ordre de leur matutinales arrivées, en file indienne se disposaient face à son entrée. Munis de leurs surprenants et profonds cabas jurant avec leurs mises soignées, qui avec un journal en mains, qui avec une cigarette grésillant au bec, comme méfiants, certains n’ayant jamais pénétré dans un quelconque commerce de bouche, songeurs ou excités ils ne s’entretenaient que d’une façon formelle, car subjugués par cette remuante enseigne tranchant dans le vif du sujet ; elle vous le découpait, vous l’enveloppait votre rumsteck avec ses yeux couleur d’eau impudiquement fichés dans les vôtres…
A la queue leu leu, ces potentiels clients ou futurs amants piétinaient, enfin débarrassés d’immémoriaux principes machistes, puisque sans crainte du ridicule ils osaient s’afficher dans cette vétuste et il n’y avait pas si longtemps mal achalandée boucherie. Au dehors ils y piétaient, y subissaient, non pas dignes mais impavides, les soubresauts de la météo. Au fil des semaines l’étonnant cortège s’allongea puis s’épaissit, les heures d’attente s’accrurent sans soulever dans leur file de mouvements d’humeur, il est vrai plutôt du genre guilleret, reconnaissable par ce signe de ralliement susurré, fredonné ou siffloté sur ses rangs : « couchés dans le foin avec le soleil pour témoin ! » un véritable tube à l’époque… « Allons ! Allons ! À qui le tour, pressons... Sans doute le votre monsieur ! Comment va madame votre épouse, il y a belle lurette que je ne la voie plus dans notre boutique. Serait-elle malade ! » … Au gré du service, la longue et moutonnière file d’attente s’avançait d’un cran, l’espace de court déplacement les conversations s’interrompaient avant de se poursuivre… « Je n’ai jamais vu autant de monde sur les rangs, la concurrence se fait rude et la situation s’éternise ! » … « Allons, un peu de patience, un quart d’heure et nous atteindrons l’étal de notre commune déesse ! » … Ces jours, ces heures d’espérance partagée, d’expectative, débridant chez les plus sanguins et impatients de ces épris chalands, au milieu d’atermoiements et d’indélicates tergiversations, comme un enchevêtrement, un désordre de pensées amoureuses, de songes licencieux repérables dans leurs, parfois peu amènes réflexions… Les plaisanteries douteuses y seront tues, ainsi que les grossiers bobards concernant la « tripoteuse », ce terme féminin pouvant inciter à de désobligeants adjectifs…

— avez-vous remarqué notre bouchère aujourd’hui ? Je suis certain qu’elle est totalement nue sous sa blouse !
— Je ne m’en plains pas, qu’importent les saisons, notre déesse irradie toujours de chaleur amoureuse ! Si un coquin rayon de soleil s’y ajoute, je ne suis pas contre la transparence !
— Et apparemment, totalement bronzée notre Louison ? Sans doute ses fréquents et prolongés séjours dans la clairière où couchée dans le foin avec le soleil pour témoin !
— Quel sans gêne, se commettre avec ce gnome, le commis au… et le valet de ferme de… quelle honte ! Alors que nous lui offrons du premier choix, n’est-ce pas ?
— J’opterai plutôt pour un tempérament de feu, c’est si rare !
— Vous devriez vous référer aux principes de base, quand les sens s’échauffent, il faut recourir soit à la saignée ou...

Les suspicions, les jalousies, les rancoeurs, déjà des rivalités taraudaient les esprits de tous ces potentiels rivaux, s’épiant, s’évaluant les uns les autres, supputant de leurs chances…

— Ils avancent ou quoi ! Sûr qu’ils pillent la boutique ! Savez-vous que notre artisan boucher n’arrive plus à subvenir aux sexuelles préoccupations de madame ?
— Tant pis pour lui, mais cette attente me fous la rage, vaudrais mieux aller la débusquer sur les lieux de ses exploits !
— En ce qui me concerne, je puis vous dire que ce qui lui octroie un charme supplémentaire, c’est la préciosité de ses appas, rehaussés à l’aide de couleurs franches pour ces parties les plus sombres, de plus lumineuses pour ses parties les plus charnues ! Quel précieux artiste ce boucher !
— Parlons-en de ses parties charnues, j’aimerais bien me trouver en lieu et place de la selle de son tricycle !

Il est heureux que pour renouer le fil de nos discutables mémoires il existe des périodes où à eux seuls certains prénoms vous identifient une époque, lui servent de bornes. Par exemple, exit de nos jours les Zéphyrin, Anthelme et autres Maximilien d’Autriche, actuellement font florès ceux à consonance gaélique, les : Gwendoline, Kévin, Erwan, Gwénaël, etc. Durant les années cinquante, c’est celui de Louison qui l’emportait haut la main sur ses adversaires directs, outrageusement il dominait les pelotons cyclistes, engrangeait coup sur coup, tours, titres et grandes classiques. Un parfait exemple pour nous autres, galopins, que cette brillante carrière de ce champion de légende nous incitant à prendre notre guidon par en dessous, en guise d’entraînement parcourir, afin de l’y croiser, les chemins sillonnés par l’accorte tricycliste, pédalant, non pas avec l’efficacité ni l’énergie du grand Bobet, mais en moulinant avec une indéniable grâce, malgré le poids de sa devanture, celle de son engin garni d’appétissants rôtis ! Une réelle sensualité se dégageait de chacun de ses coups de pédale soulevant sa robe et dévoilant, selon le vent coquin de la course, le haut de ses cuisses, l’oblong d’un mollet, la finesse d’une cheville, sans compter avec sa somptueuses chevelure rousse totalement libérée, flottant par l’arrière de sa tête… L’on pourrait ajouter l’harmonieux balancement de son magnifique fessier, son déhanchement provocateur quand elle se positionnait en danseuse, afin d’aborder le petit raidillon situé à la sortie du village, puis une fois passé son sommet, se mettait, soudainement mue par une sorte de félicité à foncer droit vers ce charmant petit bois que vous trouviez en bas de la descente, sur main gauche. Là, avant d’y pénétrer, elle stoppait net, d’un regard circulaire vérifiait si elle n’avait pas été suivie, puis s’engageait par une sente à peine visible vers l’intérieur du bosquet…

C’est notre cantonnier, bénéficiant d’un métier qui par tous temps le jetait sur les routes, mais en contrepartie lui offrait une exacte connaissance des déplacements de ses concitoyens, qui fut le premier à repérer puis à colporter ces furtives rencontres, et le temps des fauchaisons venu, il avait pu dénombrer les chassés-croisés que menait notre tricycliste avec sa kyrielle d’amants motorisés, ardemment jetés à ses trousses. C’est lui, qui en tant que bucolique des champs et au grand étonnement des villageois le prenant pour un doux ravi, qui se permit de déclarer –puisque un des rares privilégiés ayant pu juger sur pièces -, qu’il s’agissait d’une œuvre digne d’un Boucher ! … Il suffit pour cela d’un brin d’imagination, poursuivait-il narquois, de mentalement substituer au modèle du peintre, celui en chair et en os assurant avec forces pédalées ses livraisons à domicile ! Puis narquois ajoutait, que Louison possédait un corps de jeune animal, un cul blanc et vif comme ceux des lapereaux s’ébattant au point du jour dans la rosée. Il est exact, rectifia l’instituteur Trotskiste, récemment engagé sur les rangs des inconditionnels de l’accorte bouchère : « que ses sujets n’étaient que d’heureux prétextes à la dénuder, à la faire se contorsionner impudiquement sa ravissante muse irlandaise. N’est-ce point cette luxurieuse et luxuriante mademoiselle Morphy qui successivement posa pour son ‘bain de Diane et sa naissance de vénus ? Par ailleurs, cet artiste fut l’instigateur d’un certain type de femme au regard mutin, à la fossette gracile, au cul rebondi, qu’il eut pu représenter exhibant ses bons et bas morceaux sur un étal, tel que nous les offre madame Louison ! » …
Voilà le genre de didactiques propos que nous pouvions surprendre, alors qu’immiscés dans la file d’attente en lieu et place de nos malveillantes mères, ne souhaitant plus se risquer dans cette boucherie où s’engageaient d’absconses considérations souvent inintelligibles à nos oreilles, elles se retranchaient derrière leurs volets, épiaient les mouvements des mâles, supputaient sur les attitudes de ces drôles de paroissiens, s’infligeant pour un improbable acte amoureux des heures de torture...
Cependant, malgré les éreintements d’une partie de la critique officielle, réactionnaire en diable dans le fin fond de nos provinces, si éloignées du grand Paris ou tout se décide, son mari conservait les faveurs du public masculin, les commandes affluaient, la recette quotidienne s’enflait, proportionnelle à cette rengaine qui atteignait les hameaux extérieurs, rabattant sur le notre des troupes de mâles sifflotant et chantonnant à tue-tête : couchés dans le foin avec le soleil pour témoin !

« Allons, allons messieurs, je vous en prie un peu de patience, pas de bousculade, il y en aura pour tout le monde ! Allons, pressons, aujourd’hui c’est fête, nous avons énormément de commandes et je ne sais pas si mon mari arrivera à fournir ! » … Louison s’affole, son mari s’arrime, sur les rangs des impromptus amoureux se dévoilent, se déclinent poétiquement parfois : « si vous imaginez mon cher, ses tons vibrants, quasi sonores. Le bleu pour les tentures et la literie, le rouge carminé pour les étoffes ; avec ce désordre savamment organisé par l’artiste, les fanfreluches et les soyeux dessous piétinés par son modèle, qui sans pudeur, au milieu d’un étalage de chairs sanguinolentes, poursuivrait son déshabillage avec de provocants battements du bassin, puis en une gestuelle étudiée ouvrirait sa blouse écrue… car j’en suis sûr, elle est à poil la garce ! » …

« Allons, pressons ! Cessons de rêvasser il y a de l’attente… C’est sans doute votre tour… bonjour monsieur Leclair… Qu’est-ce que ce sera pour vous ? » … Euh ! … des peintures galantes, empreintes de douces voluptés, créant comme un climat de confiance avec l’artisan, seul capable de vous conseiller sur le bœuf gras… « Euh ! … pardon madame Louison, ce sera un rosbif pour six personnes et dans le filet s’il vous plaît ! » … D’une touche légère soulignant par de séduisants effets les tendres carnation des plats de côtes… Oui c’est cela… des scènes de boudoir avec des poses avantageuses… Quand même, quels égrillards que ces peintres… Oui, avec du persil et du soleil pour témoin ! … « Une petite seconde monsieur Leclair, je vous le ficelle, je vous l’emballe et hop ! Au suivant de ces messieurs ! … Allons, allons, pressons ! A qui le tour ? » … Et la longue file d’attente d’avancer d’un cran supplémentaire et l’espérance de croître proportionnellement…

— Tiens, comme c’est bizarre, voilà notre pharmacien, costumé et cravaté pour l’occasion qui rejoint le camp des inconditionnels !
— Pouvions-nous imaginer qu’un jour nous verrions notre apothicaire, si prude et bigot prendre rang dans la file des adorateurs d’une déesse locale ?
— Tout arrive mon cher, plus rien ne m’étonne, notre village semble tourneboulé, comme saisis par une inexplicable folie !
— Pour ma part, je les considère comme des professionnels rompus à toutes sortes de compromissions, de plus ils ont des quotas à respecter…
— Quant à Boucher, il nous a légué de magnifiques chutes de reins ! Chacun ses goûts, le gîte, le paleron ou l’aloyau ! …

Nos journées se découpèrent selon des tempos précis, avec en premier lieu ces fastidieuses heures d’attente où engoncés dans le cortège des fervents consommateurs, nous subissions leurs gratuits sarcasmes et rebuffades, puis celles passées à l’écoute des Georges Briquet et Robert Chapatte nous relatant les exploits du Louison dans l’Izoard, ensuite, une fois connus les classements de l’étape et du général, nous partions nous tirer la bourre, non pas pour nous entraîner, mais tacher de rencontrer sur notre parcours la pédaleuse de charme assurant ses dernières livraisons… Hélas, aussi subit fut-il, qu’il cessa d’une façon inexpliquée cet engouement, l’interminable queue se délita, s’effilocha, de hargneuses mains féminines reprirent possession des profonds cabas, à nouveau désoeuvré le boucher se mit à passer de longues heures sur son pas de porte… Ensuite, évidemment colportée par les femmes et traversant le village comme une traînée de foutre, la vérité survint, s’enfla démesurément, à l’instar du ventre de Louison grossissant dans une autre campagne, où afin d’y bénéficier d’un heureux changement d’herbage, elle y avait été expédiée par son jaloux mari… Elle y attendait un heureux évènement, et nous l’espérions avec impatience cette naissance, à savoir si celle d’un artiste, d’un champion cycliste ou d’un politicien ce futur nouveau-né, fruit d’autant d’amours singulières menées dans le foin avec le soleil pour témoin…







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