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Les Marquises


Auteur : CACHAU Henri

Style : Scènes de vie







Achevée ma période « Blédine », j’ai découvert que les réclames, les campagnes publicitaires ou politiques, reflétaient mieux que toutes sortes de Nouvelles (fausses) ou mauvais romans, le sens profond de la vie communautaire. Mon attention, toujours préoccupée qu’elle fut par d’insignifiants petits riens, insidieusement s’est vue rattrapée par autant de racoleuses sollicitations, car abusée par leurs avantageuses signalétiques, proposées avec encarts, luxueux dépliants et autres documents d’appel ou sophistiqués catalogues… A tous prix il nous faut voyager et qu’importent les façons dont ces voyagistes nous vendent la Thaïlande, la Sicile, le Maroc ou les Marquises, dorénavant toutes ces destinations sont à notre portée. Plutôt, n’en serait-elle pas l’urgence d’en rendre compte circonstanciellement d’un lieu, d’un paysage ou d’une ville, plus amoureusement d’un regard, d’un sourire, d’un amour précis ! Si ce potentiel mental existait, nous commencerions par être un peu plus attentifs aux réminiscences, leurs translations n’affectant que des géographies apprises, mais hélas, aussitôt oubliées… Il fallait connaître l’hexagone, en dessiner les contours, en décliner tous ses départements et y rattacher leurs préfectures, en souligner les voies ferrées, fluviales et routières, en signaler les plateaux, celui des « mille vaches », le massif central, etc. Il m’arriva d’y aventurer des territoires hasardeux, d’exotiques destinations, des chemins de traverse… Folklorique ! qu’il annotait à l’encre rouge dans les marges notre professeur d’histoire et de géographie… Pourtant je ne trichais pas, ne copiais pas sur mon besogneux petit voisin, seulement j’extrapolais, fabulais, j’essayais sans trop de casse de rebondir sur le vaste fronton de mes rêves…

De la figure humaine, comme vous le savez, il en existe trois positions fondamentales : debout, assis, étendue ! Cette dernière est l’une des plus usitée en ce qui concerne les beaux-arts, ainsi qu’une plus récente quatrième, non moins ennuyeuse sur le plan social, celle du chômage. De ces attitudes, celle dite ‘couchée’ octroie un maximum de confort pour de matutinales rêveries, souvent incongrues ou déplacées selon leurs physiologiques prétentions. Toutefois, simulées ou non en espèces d’illusions nocturnes, au-delà d’étranges redditions, elles m’offraient comme des velléités de voyage, d’aventures au long cours, mais conscient de leurs tromperies, dès leur apparition sur le trouble écran de mes petits matins, résolument je les réduisais en utilisant une idoine artillerie : fronde, carabine, fusil, mortier, lance-flamme, canon de 155 ! Hélas, perduraient d’autres mirages, semblables à de surréalistes parages, mal décryptés, à peine envisageables en connaissance de leur éloignement, issues d’insignes pour ne pas dire d’indignes scolarités. Balisés tous ces territoires à l’aide de pointillés délimitant leurs incertaines topographies régionales ou coloniales, notamment avec ces AOF et AEF en rose sur les cartes Taride, ainsi que des terres d’invasion, des zones de belligérance sur lesquelles à la ‘récré’ nous réglions nos conflits à coups de pieds et de poings. D’autres terrains se révélaient aussi tortueux, ils conduisaient de Marignan à Bouvines, puis franchissaient de plus récentes démarcations, celles d’Oder-Neisse, qu’à l’époque nous ne pouvions aborder, alors qu’aujourd’hui pour un moindre prix, grâce à l’effrénée concurrence entre les voyagistes, facilement nous pouvons nous offrir, soit les Bahamas ou les Marquises… Durant ma préadolescence, seuls, ceux ayant réussi ou appartenant à quelque riche famille, pouvaient prétendre aux villégiatures, Eugène Boudin faisait partie de cette caste de privilégiés, il avait sa mer à lui, en exclusivité bénéficiait de ses furieux éléments, car elle ne lui ménageait ni ses effets changeants, ni lui refusait son atmosphère marine…

« C’est maintenant – me rabâchait Maman – que tu regrettes de ne pas avoir étudié, puisque tes anciens camarades de collège peuvent se payer et le Maroc et la Tunisie, la Thaïlande et les Seychelles. Jusqu’au petit Ramondin qui s’en revient des Marquises. Pour me consoler, songeant à cet endémique chômage et au coût de la vie qui ne cesse d’augmenter, je m’interroge si à savoir tu n’as pas bien fait de choisir la sécurité de l’emploi, car dans l’administration vous avez du temps à perdre, et bien que la branche postale n’est pas l’apanage de cette distorsion, il te reste suffisamment d’espace pour ruminer à ton aise, rêvasser. La fonction publique te convient à merveille, bien que vos chiches salaires, jamais vous permettront de voyager. Je me demande comment ils font pour s’offrir d’aussi lointaines destinations, moi qui avec ton pauvre père, n’avions rien de mieux à faire durant nos brèves vacances qu’à aider nos parents dans leurs travaux saisonniers. Louent-ils sur place ou résident-ils chez l’autochtone ? Ces problèmes domestiques ne se résolvent que si l’épargne et l’intendance suivent ! » …

De drôles de voyageurs que ces camarades, qui du bout du monde s’ingénient à vous envoyer des cartes postales à la seule fin de vous faire enrager, baver de jalousie devant l’étalage de leurs périples intercontinentaux. Mais n’avez-vous jamais songé aux parcours de ces plis postaux transitant au travers du globe, à ces plus modestes missives que vous avez expédiées à quelques connaissances ou amis demeurés à leurs postes de travail, depuis Vesoul ou Montauban ? A l’acheminement de ce courrier, de son infernale manipulation résultant d’indispensables séquences de ramassage, triage, puis portage ? Leurs réceptions vous convainquant à vous risquer dans la cartophilatélie, soit à contrecoeur sinon par compensation ou ressentiment. C’est par leur intermédiaire que mes collègues et moi-même rêvions par procuration, nous saisissant au passage de l’un de ces paradisiaques clichés, entrebâillant comme une ouverture sur l’immensité d’autant de mirages chimériques, fussent-elles glamoureuses ou irréalistes les utopies envisagées… Par exemple, une composition savamment organisée, avec en premier plan d’accortes baigneuses en tenues légères, se détachant sur le second, un bout de jetée, en fin, sur l’arrière, presque à l’horizon, la mer des Caraïbes ou l’océan Indien occupant le reste de cet espace de couleur outremer, en principe dévolu aux annotations ou à la rêverie… D’un seul regard nous savions le réorganiser, le réajuster selon nos propres visions, immédiatement décoller vers la destination proposée, soit la Crète ou les îles sous le vent. Il suffisait de se placer face à nos casiers de tri, alors que dès le petit matin vous les retrouviez tout en bout de cette jetée, les peintres officiels de la marine en train de déplier leurs chevalets et palettes ! … Avec lisibles aux versos de certaines cartes des textes bizarres, quelques lignes sibyllines, du genre : Jérôme… il y en a de toutes sortes et couleurs… certains plus proéminents que d’autres, des culs… des seins ronds, oblongs, beaucoup de petites tenues… je poursuis ma quête… de bronzage et d’âmes sœurs… amitiés ! Des propos qui commentés à voix haute, suscitaient dans les travées des rires et des haussements d’épaules, jusqu’à ce qu’un autre collègue s’exclame à son tour : visez un peu celle-là, les gars, les Marquises ! Aussitôt la chaîne s’interrompait, les trieurs venaient encercler le découvreur, avant de s’investir à leur tour selon les anatomies ou paysages représentés, dans d’admiratifs ou salaces commentaires. D’autres s’interrogeaient par quels moyens, pouvoir s’offrir sans s’endetter, ces fabuleux voyages aux Antilles, et malgré l’infernale cadence à maintenir, un court instant se mettaient à jalouser ces heureux privilégiés dont Eugène faisait partie…

Plusieurs d’entre-nous avaient voyagé dans l’hexagone, dans un chaotique parcours résultant d’aléatoires mutations, qui selon l’administration devaient servir à affiner nos géographies intérieures. Moi aussi, j’avais profité de vacances en moyenne montagne, et Dieu sait quelle était chouette, sans cesse renouvelée, d’un versant à l’autre passant des violets aux gypses les plus clairs. Hélas, pas de Marquises à l’horizon, parce que souvent bouchées au-dessus de huit cent mètres, c’est si vrai qu’un jour d’excursion, aventurés par beau temps au-delà des mille, avec en principe une vue dégagée, nous n’avions même pas pu voir l’océan. J’en fus d’autant plus déçu, qu’un oncle malicieux m’avait certifié que les Amériques étaient repérables du haut des premiers contreforts pyrénéens ! Une année ou deux, je fréquentais la Bretagne où je pensais découvrir la mer d’Iroise, ne l’apercevant que de loin depuis l’autobus, démontée, alors que nous bivouaquions en pleine terre fangeuse. En témoigne une vieille carte postale, mais je ne vais pas ici, vous faire le coup de la récupération de vieux clichés, bien qu’elle fut sauvé par je ne sais quel biais du désastre, offrant une vue des champs du Pouldu ou une reproduction couleur sépia d’une toile peinte par Gauguin. Sa relecture fut émouvante puisqu’en son verso, griffonnés, j’y retrouvais ces quelques mots chargés de fautes d’orthographe :

-Maman… Je t’écris de le Pouldu, un vilage breton où je passe mes colonies de vacance… Il pleu défois il fait beau temp… c’est très chouete la région… Il y a des vaches laitières, des maisons d’ardoise, des monsieurs qui fon des peintures de toutes les couleurs… J’aime bien la rouge avecque des bateaux bleus… La mer verte dedans… Je me sui fait des copings et je mange de tout… Je m’amuse bien… Bisous…

Alors que c’est à Lille, à proximité de la place de la République et durant mon service militaire, que je devais la rencontrer, étale, sur les murs du musée, celle d’Eugène Boudin ! Que je fis la découverte de son hélios marin, de son atmosphère changeante. Je sais, vous allez m’agonir, me qualifier d’inculte, d’ignare, de sauvage petit paysan, me rétorquer qu’en 1/ il n’y a pas de mer à Lille ! en 2/ que les socialistes n’en ont pas l’exclusivité ! en 3/ qu’il suffit de l’identifier, en bleu, sur les cartes Taride ! en 4/ qu’une visite au musée ne suffit pas pour prétendre l’apprécier, bien que ses toiles de Trouville ou de Camaret puissent être considérées de haute qualité picturale ! en 5/ que misérable fantassin je ne pouvais prétendre à la Royale uniquement réservée aux privilégiés de naissance ! en 6/ que la municipalité sortante s’apprête à l’affronter houleuse aux prochaines élections ! … OK, OK ! bien reçu ! Cinq sur cinq ! Dois-je en déduire pour autant que seul l’homme riche et en relative bonne santé puisse renchérir sur l’amer ? Bégueules, vous le ma baillez belle, vous qui l’avez en face celle d’Eugène, appendue dans votre salle de séjour, avec son atmosphère grise et mélancolique, ses plages, son exceptionnelle luminosité, ses tons vibrants et fluides traduisant avec justesse et délicatesse de touches cette lumière si caractéristique des plages d’Etretat. Suite à cette heureuse visite, je décidai de rentrer dans le service des postes, puis me mis à collectionner les cartes postales comportant des copies d’œuvres d’art ; l’un de mes chefs de service, préférant lui, les paysages méditerranéens, riches en lumières et couleurs violentes, bruissants de cigales et d’accents, avec des pins maritimes torturés, des végétations vertes ou caduques… Par contre, d’esthètes collègues, eux, chérissaient les Vénus et Aphrodite, des baigneuses moins dévêtues que les actuelles, saisies en poses suggestives avec cette malencontreuse ficelle leur rentrant dans la raie des fesses, leurs seins siliconés tressautant à l’air libre ! Durant plusieurs jours, ces clichés trônaient au-dessus de nos casiers avant de retrouver leurs destinations, chacun d’entre-nous, au gré du passage entre ses mains de l’illustration dérobée, s’abandonnait à rêver de villégiatures avec des bateaux en premier plan, d’un phare en second, puis de la mer verte, grise ou bleue, profonde comme celle des Marquises, ou préféraient le ciel tourmenté de l’espace breton, celui que durant mes lointaines vacances, Gauguin m’avait invité à mieux observer, avec les champs du Pouldu, les vaches, les calvaires… Par beau temps, les peintres officiels de la marine, squattaient toute la jetée, tout simplement ils se plaçaient face aux éléments du tableau…

La retraite aidant, j’y suis retourné, rien n’avait véritablement changé, l’attestaient ces dolmens et granitiques calvaires dressés dans chaque carrefour, vestiges d’un art brut ou baroque pour les plus récents, les toits d’ardoise, les maisons basses avec leurs enclos de pierres plates, les ricanantes et chiantes mouettes. Invariables également les galettes de Pont Aven, les cinq mille six cent marins officiellement recensés, les côtes déchiquetées, les genêts, les bateaux, etc. Seules nouveautés notables, l’endémique étendue du vacancier citadin, l’étalement sensible du chômage confortant la position ‘couchée’, ainsi que l’ordonnancement familial perturbé par l’apparition de la luxure sur les plages ! Cependant, ce qui intéressait le féru collectionneur que j’étais devenu, ce qui me captivait, m’incitait à revisiter cette région, c’était une folle envie d’accoler mes lambeaux de rêves aux tous derniers Gauguin. Mais, n’était-ce point folie, que de vouloir d’une œuvre à l’autre rebondir sur le fronton de mes illusions, aussitôt levées que décanillées avec l’idoine artillerie : fronde, carabine à plomb, fusil à pompe, mortier, canon de 155 ; que de laisser en pointillés ces mirages semblables à ces anciennes limites de circonscriptions de départements ou d’états ; que de délimiter ma propre psychologie ? Artificielle et insigne au même titre que ces photos ou cartes, impuissante à pallier cette mer en perpétuelle agitation nous baignant d’un air empreint d’humidité absorbant falaises crayeuses et luminosités écrues, ses éléments perdant de leur solidité en se démultipliant en une myriades de notations, d’inconstants reflets, d’effets spéculaires, d’éclatements irisés, de couleurs sans cesse renouvelées… Leurs désordonnées diffractions, happées, saisies, par petites touches vives et sûres, puis récupérées, transcrites par une extraordinaire vitesse d’exécution du maître, pignochant avec délicatesse et infinie préciosité, cette atmosphère unique, palpable sur les murs du musée de Lille, si caractéristique des plages d’Etretat. Ce jour-là, j’avais acheté le catalogue de l’expo Boudin, qui à cette heure doit traîner dans un amoncellement, un fatras de vieux clichés. Après des années de vaines recherches, bien des choses ayant changé en mon for intérieur, je me suis décidé d’atteindre ces imaginaires Marquises, à remonter le temps dudit Gauguin. Au hasard j’ai écrit une carte, l’œuvre représentée était son célèbre : d’où venons-nous ? que sommes-nous ? où allons-nous ?, je la jugeai suffisamment explicite pour ceux, demeurés là-bas, attachés à l’acheminement du courrier.

- Urgent ! Décidé tout plaquer ! Amour et moral en rade bretonne ! Faire suivre pension ! Poste restante, Atuana (Marquises). Envie de me laisser flotter ! Bon vieux service postal assurera (sauvons le ! ). Excusez mes petites lâchetés !...







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