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Les miches


Auteur : CACHAU Henri

Style : Scènes de vie







De cette promotion j'en avais été fier, qui durant un bref laps de temps m'avait permis d'accompagner notre phénoménal boulanger lors de ses tournées de campagne ; notre artisan avait sollicité la présence d'un gamin pouvant le soulager, vu que l'arthrose et un embonpoint considérable ne lui facilitaient pas les manœuvres inhérentes à la distribution. Toutefois sur un plan strictement personnel, rapidement -puisque de visu je découvris les frasques du bonhomme - je me suis permis de penser, que sur celui sexuel ces divers handicaps, aussi, rendaient improbables ses éprouvantes et vaines tentatives de coït qu'il s'efforçait de pratiquer lors de brefs intermèdes... Vaillamment je m'étais impliqué dans l'exécution de ma nouvelle tâche, à la fois subjugué par la faconde et l'énormité du personnage, avant de m'en détacher tant sa notoire inconduite, sa position dominante sur le marché du grain local, l'incitaient à abuser de telles prérogatives… De nos jours, lui serait-elle reprochée cette propension au harcèlement sexuel, à la corruption de la gent féminine ? Mais en réalité, était-il aussi immoral, déréglé, corrompu notre boulanger, si prompt à déposer quelques boules de pain sur le pas de porte des familles nécessiteuses, lorsqu'il avait compris qu'elles ne faisaient plus appel à ses services pour cause de misère noire ? Ou alors sont-ce mes souvenirs, qui tels une pâte longuement reposée, gonflée par le levain d'une involontaire imagination, l'affichent sous son plus mauvais jour ?...

Depuis ce temps lointain, j'ai rarement réussi à retrouver les odeurs et saveurs, l'aspect croustillant des anciennes miches produites et livrées par notre boulanger lors de ses quotidiennes tournées, un artisan qui au-delà de son commerce, grâce à son savoir faire avait acquis renommée et richesse dans notre canton. Il est vrai que ce jovial compère se plaisait à longuement les malaxer, les pétrir à pleines mains, les violenter les farineuses -pharamineuses ! pour le garçonnet que j'étais, ébloui sur ces coups-là - miches de certaines de ses surendettées clientes... D'ailleurs, ne racontait-on pas, que ces pauvres femmes, d'abord il les roulait dans la farine des sentiments avant de les abandonner dans le pétrin de leur conscience féminine ? … Il se peut que ce demi-siècle écoulé depuis ces authentiques faits que je relate ci-après, trahisse mon inconstante mémoire, et a posteriori bien malvenu suis-je de me plaindre du mauvais traitement qu'il m'infligea, de ce congé brutalement signifié, malgré l'empressement et ce cœur que je mettais à l'ouvrage, la célérité avec laquelle je m'assurais de mon emploi de petit livreur de miches en cette époque où vivre à la campagne avait encore un sens. N'ayant, durant cette période des années cinquante, rien à voir nos chiches récoltes avec les actuelles phénoménales productions beauceronnes et leurs quatre-vingt quintaux l'hectare, nos emblavures conservaient un fort pourcentage d'ivraie, ainsi que coquelicots et bleuets les rehaussant de couleurs bucoliques, ceci n'empêchant pas le petit peuple de subir ce droit de cuissage que s'octroyait sans vergogne notre seigneur et maître boulanger, puisque à l'égal d'anciens pairs, plus bellicistes et moyenâgeux qu'intendants avisés de leurs immenses domaines, grâce à sa mainmise sur les récoltes céréalières environnantes, il détenait ce droit de vie ou de mort sur l'ensemble de sa fidèle clientèle. Ce dont je m'étonnais, c'est qu'à première vue ses victimes semblaient -suffisamment diffuse m'était la vision de la chose pour devenir après coup, aussi affirmative - plus ou moins consentantes ; les plus endettées comme souffre-douleur, s'offraient inertes, telles de vulgaires bûches ou planches à pains, d'autres se démontraient plus allègres dans leur gratitude libidineuse ! Également me surprenait sa vision strictement comptable des choses du sexe, lorsque une fois regagnée sa fourgonnette, immédiatement il se saisissait de son livre de comptes, puis rageusement biffait des listes de chiffres nommément attribués à la cliente dont il venait de maltraiter les miches et son fondement ! Cependant, avant mon renvoi pour faute professionnelle grave, j'eus le temps de constater que ses débitrices les plus accortes, celles à la fesse encore ferme et aux fiers tétons, occupaient une place de choix dans l'énorme livre... Avec le recul et l'acquisition d'un indispensable enseignement comptable, je m'interrogerai sur ce cruel dilemme devant constamment préoccuper les mères de familles nombreuses, sur leur acceptation ou non du chantage sexuel, momentanément hésitantes entre la survie de leur progéniture ou l'assouvissement de pulsions demeurées jusqu'alors interdites. J'avoue que je n'ai guère fermé les yeux, les ai gardés grands ouverts afin d'enregistrer ces accouplement que je jugeais contre nature, et l'apprentissage de la vie nécessitant une attention de tous les instants, mon éducation s'effectua en rase campagne par l'intermédiaire d'actes amoureux plus ou moins contraints, en principe effectués dans des clairières isolées...

Des regrets m'assaillirent, car j'aurai pu poursuivre dans le métier, en quelques années passer du stade livreur à celui de mitron, puis une fois apprenti, plus tard devenir boulanger avec en prime l'octroi de ce droit de malaxage, de pétrissage de miches n'appartenant qu'au notre... Hélas, la présomption puis la bêtise vinrent mettre un terme à mes velléités de futur maître chanteur, alors que choisi puis engagé à l'essai pour la période estivale, si je faisais son affaire il me promettait un avenir sauf de toute disette alimentaire ou sexuelle... Dès les premières tournées de repérage j'avais été séduit par l'excellence de cette proposition, confirmée par notre traversée des hameaux et lieudits du canton, où nous y rencontrions une exclusive clientèle féminine, étonnée de découvrir un garçonnet si dégourdi, capable sans se tromper de rendre la monnaie. Nullement surprises par ma présence ces mégères, puisque dans leur majorité compatissantes envers leur boulanger, sans cesse elles invoquaient son arthrose, sa prostate, son embonpoint de poussah chinois ! En ce qui me concerne, malgré les années et notre désaccord, j'en conserve l'image d'un Louis-Philippe enfariné, et las, vautré tel un grand seigneur dans une chaise à porteurs : sa Juvaquatre !... De plus secrètes affections l'empêchaient d'exécuter cette épuisante gymnastique qu'ingambe j'effectuais à sa place, avec ces innombrables montées et descentes du véhicule, ces incessantes livraisons occasionnant de fréquents arrêts ; un manège éreintant pour sa vieille carcasse ; c'est ce qu'il fit comprendre à mes parents, lorsqu'il leur eût dit : « Avec d'aussi bonnes jambes, j'espère qu'il fera l'affaire votre petit ! La récompense sera à l'aune des services rendus ! Et puis, sait-on jamais, dans le métier si l'on ne s'y ennuie guère, surtout l'on n'y meurt pas de faim ! »... De surcroît, au delà de ma position de passager (voltigeur), j'étais captivé par sa conduite de sa fourgonnette, une Juvaquatre à moteur Cléon, subjugué par les manœuvres me paraissant habiles du pachydermique conducteur ; enivré par les effluves ayant envahi l'habitacle, des odeurs de farine, de brûlé, d'huile, de tabac et de sperme, je m'amusai des cahots provoqués par l'état précaire des chemins blancs, autant de nids de poules pris à si grande vitesse, mon dieu ! … Le compteur parfois atteignait les soixante kilomètres heures ? … Rubicond, gargantuesque, le boulanger me paraissait conduire avec maestria, ses volumineuses mains ainsi qu'une partie de sa proéminente bedaine aplatie sur le volant… Tel un Fangio il circulait fenêtres grandes ouvertes, maintenait sa portière entrebâillée à l'aide de son coude gauche, ceci afin de lui faciliter sa prochaine descente en catastrophe, effective dans les hectomètres suivants : parfois une livraison effectuée tout en bout d'un chemin menant à une ferme isolée : il disposait alors le pain dans une caisse prévue à cet effet, capitonnée en son intérieur par un amas de vieux journaux. Evidemment j'ai voulu l'imiter, mais grand mal m'en prit, puisque dans un virage un peu sec, ma portière s'étant ouverte, je me retrouvai boulant sur le bas-côté, où peu après il me récupéra, tremblant de peur et couvert d'ecchymoses… M'abreuva-t-il d'injures, lui, soi-disant vachard avec ses mitrons, vindicatif lors de leur ouvrage nocturne ? Notre commune frayeur passée, il en rit aux éclats, et fréquemment à sa clientèle médusée relata mon extravagant roulé-boulé sous les roues de sa Juva ! Cependant, avant cet autre accident qui mit un terme à notre coopération, malgré son vaste tour de taille et son incommensurable faconde, j'avais eu le temps de faire plus ample connaissance avec son personnage, de déceler ses manigances et manèges, lorsque en rase campagne, momentanément il m'abandonnait, sous prétexte disait-il, d'aller vérifier un sien rucher localisé dans une approximative carrière, là-bas, où je finis par le suivre puis découvrir ses débordements génésiques… L'offre étant abondante et servile à la fois, malgré son obésité, l'artisan boulanger s'efforçait à diversifier l'ordonnancement de ses plaisirs, ainsi infligeait-il à ses plus ou moins rétives clientes, une rustique gesticulation dont elles ressortaient, soit pantelantes, défaites ou rassérénées. Je dois reconnaître que de ces joutes faussement percutantes, et ce en dépit des efforts consentis par ces femmes s'activant autour du sexe du maître boulanger, sa bandaison demeurait molle, si pitoyable, qu'elle expliquait ses furibonds retours vers sa camionnette, sa rageuse façon sur son grand livre de comptes, de rayer certains noms ; une véritable bible qu'en catimini j'avais feuilleté, y relevant les patronymes correspondant aux clientes sexuellement compromises, ceci bien entendu sans aucune intention malsaine de ma part ! …

Malgré de réels risques d'apoplexie, il s'excitait, dangereusement s'essoufflait en essayant obtenir un semblant de résultat, atteindre une érection à peine honorable devant concrétiser pour ces malheureuses la somme d'efforts consentis à l'ouvrage (l'outrage ?). Dès lors il maltraitait leurs seins, leurs flancs et miches, leur infligeait cette rude correction dont il avait le secret ; troublé, humilié par son impuissance, il brocardait ses victimes, les insultait, les mortifiait, cynique leur rappelait le poids de leurs arriérés, les incitait à une meilleure coopération, les menaçait de dorénavant leur couper les vivres, si et si… elles n'exécutaient pas ses caprices ; ainsi appris-je avant l'heure l'existence de perversions. Ensuite, vaincu par son inefficacité il les abandonnait en pleine nature, rabaissées, salies, sachant leurs consciences perturbées par ce cruel dilemme : écarter leurs jambes et fesses ou voir leur famille mourir d'inanition !... C'est durant l'une de ses habituelles escapades -que je n'oserai qualifier d'amoureuses - que je pris un jour le risque de conduire sa Juvaquatre ; mais au fait, était-elle au point mort cette camionnette lorsque inconscient j'en actionnai son démarreur, essayai d'enclencher son premier rapport ? Avais-je sans le vouloir desserré son frein à main, puisque sans que je le veuille elle prit de la vitesse ? Avec ma vision encore limitée des choses de la vie, de mon avenir immédiat dépassant à peine le capot, je n'eus que le temps de me saisir du volant, de braquer violemment afin de contenir la fuyante course en diagonale de la fourgonnette ; ainsi fait, malgré cette désespérée manœuvre, la dernière image que je conservai du choc, ce fut celle d'une énorme vague verte : colza, maïs ou luzerne, m'ensevelissant en son sein ? … Compromis par cet écart de conduite, je me suis vaillamment défendu, arguant de la déclivité de la chaussée en cet endroit, de son probable oubli de serrage du frein à main, etc., et à mon grand étonnement le volumineux et capricieux personnage n'en prit pas ombrage, au contraire, il avalisa mon improbable version des faits, régla les frais de carrosserie, ne s'insurgea point, me permit même, comme si rien ne s'était passé, d'assurer mon emploi jusqu'à la fin des vacances scolaires. Evidemment, le boulanger subodorait ma connaissance de ses exactions et chantages sexuels, peut-être, venant de ma part, craignait-il un éventuel colportage auprès des certifiés cocus du canton, ma possibilité de divulguer des noms, des horaires, des lieux, puisque je possédais, outre un grand nombre d'images salaces troublant mon esprit, une véritable bombe vaudevillesque pouvant les faire sauter : lui et sa boulangerie…


Début octobre, le cours de la vie scolaire reprit, et je ne fus pas bien long -incité par un juste dépit se rapportant à cette inélégante façon dont j'avais été démis de ma fonction de livreur de miches, bien plus gratifiante que celle de garçon vacher que je récupérerai l'année suivante - avant de divulguer à petites doses mes sulfureux secrets. Il est entendu que je fis durer ce divertissement, que je surenchéris l'offre en faisant baver mes aînés, ces grands frères ou cousins, fins prêts à effectuer de précieux échanges : cigarettes, alcools, revues licencieuses, avant d'à leur tour, plus crédibles face aux adultes, colporter l'affaire !.. Par le biais de ces marchandages rapidement je m'assurai une conséquente pelote, mais gratifié de deniers bien mal acquis, bientôt je me vis débordé par un tourbillon dont je ne fus plus le maître ; n'étais-je pas en train de semer une monumentale zizanie dans le canton et bien au-delà ?… Des noms de lieux, des horaires, des patronymes, des prix de transactions se propagèrent, mis au courant des mâles, des maris impliqués malgré eux en prirent ombrage, s'ensuivirent d'orageuses explications dans les familles, des menaces fusèrent, des couples se scindèrent ; une tension, une suspicion, un ressentiment général s'établirent, l'imaginaire commun s'enflamma, rougeoya, alimenté par ces détonants ingrédients ! Cette bombe finit-elle par exploser ? Celle que je détenais était munie d'une énorme puissance de feu et un tel artefact finit par inquiéter les autorités qui craignirent des vendettas, des crimes de sang, une levée de troubles pouvant se terminer en place publique par une exécution en règle, par écartèlement ou pendaison, de l'artisan corrupteur... Ce dernier, prétextant une recrudescence de ses nombreuses maladies, l'arthrose, la prostate, auxquelles s'ajoutait une récente cardiopathie, durant cette période trouble il se fit rare, laissa le soin à ses mitrons d'assurer ses fournées, ses tournées quotidiennes… Peu après, définitivement il quitta le pays pour une destination lointaine, le sud, afin d'y bénéficier d'une retraite amplement méritée. En connaissance des faits, vous vous demanderez combien il y eut de divorces, mes lâches révélations ayant du en déclencher un grand nombre ? Pas un seul vous répondrai-je, et pour votre gouverne j'ajouterai que concernant la tendresse dans le monde paysan, ce n'est pas la denrée la mieux partagée, seuls les comptes et les coups faisant loi dans l'échange conjugal…

Bien des années plus tard, le pavé parisien m'accueillit, mais en dépit de la luxueuse apparence des boutiques, je n'ai jamais réussi à retrouver les odeurs et saveurs, l'aspect croustillant des anciennes miches produites et distribuées par le géant suborneur. Ces mollassonnes baguettes (si justement gratifiées du nom de Fluettes) ne supportent pas la comparaison malgré leur revendication d'être produites à base de céréales beauceronnes ; vendues à la sauvette à des citadins apparemment sans mémoire, tant la récupération de celle-ci vous impose un pas lent et réfléchi, à peine satisfont-elles, mal cuites, enfarinées, leurs fâcheuses tendances à la mastication (rumination !)... En me la réactivant, les jours gris ou de peine, j'y relève un défilé de séquences anciennes, notablement préfère celles où j'apparais le nez dans l'herbe, aux aguets, en train de découvrir une partie de l'abécédaire amoureux, comme feuilletant avec plaisir les premières pages du livre rouge dévolu aux positions, en le reluquant se vautrer tel un verrat dans sa bauge notre fesse-mathieu boulanger, certaines clientes, pas toujours les plus bandantes à mon tardif avis, alors semblant relever le gant !... Ces coquines réminiscences m'incitent à m'interroger sur le pourquoi de ces molles miches parisiennes, alors qu'à proximité, la Beauce, ce soi-disant grenier à blé de la capitale fournit les meilleurs grains...







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