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Trompettes


Auteur : CACHAU Henri

Style : Scènes de vie




La mort c'est presque rien, il existe toujours une façon de s'en accommoder ! N'est-il pas avéré que si nous mourrons suite à une longue et pénible maladie, notre famille éplorée déclarera : « Enfin le voilà libéré ! » ; si subitement, à juste titre elle pensera que : « Nous ne nous sommes pas vus partir ! » si prolongeant indéfiniment notre séjour terrestre avant de déposer les armes, elle proclamera : « Qu'il était temps, que nous avions suffisamment vécu, que la place pour les jeunes ! » si rappelé dans la fleur de l'âge, malgré le choc, de leur cher défunt elle conservera la meilleure image qui soit... Il sera remarqué que, quelle que soit la manière, le lieu et l'heure de cette mort, dont nous ne connaissons bienheureusement pas l'échéance, toujours nous retirerons quelque avantage d'un départ précipité ; Dieu seul, ou ce destin particulièrement cruel, se réservant l'honneur de mettre un point final à nos entreprises humaines. Cependant, il en va de l'exception qu'elle confirme (en principe) la règle, puisque certains habitants d'un village Aubois dont ci-après je compte quelques péripéties, eurent l'insigne honneur de côtoyer un être hors norme, capable d'en décider selon sa seule volonté du terme de sa vie, ainsi nous faisant bénéficier de cette leçon signalant qu'il ne serve à rien d'insister, puisque l'on meurt toujours à point nommé…

Le dénommé Trompette ne manquait pas de souffle, et la grand salle du bistrot « chez Yvette », servait opportunément de caisse de résonance aux chants martiaux, marches militaires et autres chansons paillardes qu'il entonnait sous le plus futile prétexte tout en entraînant ses compères de beuverie ; la Marseillaise et tous ces hymnes s'élevant au grand dam du voisinage, lors de houleuses et commémoratives fins de soirées... L'enseigne recouvrait un établissement composé d'éléments disparates -les plus anciens, napoléoniens, ce qui n'arrangerait en rien l'affaire suivante - vétustes, sis à l'angle de trois routes, qui par leur jonction formaient l'épicentre de ce village champenois de trois cents âmes environ. La bâtisse principale abritait la grand salle faisant office de restaurant, avec entassés tout au long et sur ses murs de couleur crème brûlée, un capharnaüm composé d'anciens carillons et vaisseliers, de vieilles affiches côtoyant de plus modernes calendriers publicitaires avec des pin-up dénudées... Cependant, celui qui à heures régulières, vespérales notamment, y sonnait la charge, y ranimait les esprits appesantis soit par l'ennui, la bonne chère ou l'alcool abondamment distribué, c'était le fameux Trompette… Un personnage atterri de nulle part, n'ayant aucune parenté immédiate dans les environs, parachuté pourrait-on dire en connaissance de son ancien titre de sergent-chef, mais dans l'actualité tout jeune retraité et locataire d'un modeste viager dans la commune. Dans le genre sec, petit et nerveux, doté d'une phénoménale énergie, d'une endurance à toute épreuve, qui rapidement déstabilisa à coup de Crémant, une boisson régionale, ses premiers compagnons de soûlerie ; de toute façon disait-il : « J'en écluse pas mal ! Mais si vous en ôtez les bulles, il ne reste pas grand-chose à se glisser dans le gosier ! » Très vite, le récit de ses prouesses guerrières, à longueur de soirées rappelées, lui valut une fidèle cours d'auditeurs en sa majorité composée d'oisifs, de retraités, friands d'exploits en tous genres, de faits d'armes retentissants, et point avare dans l'hyperbole afin de maintenir son public en haleine Trompette en rajoutait. Il savait que ses nombreuses blessures subies, non pas lors d'affrontements guerriers mais à la sortie des boxons de Saïgon ou de Tanger -exhibées en échange d'un coup de Crémant, il vous dévoilait des cicatrices d'au moins quinze centimètres - ainsi que des citations vaguement obtenues lors de campagnes d'outre-mer, pouvaient attester de sa bonne foi. Cependant, insatisfait par le ressassement de ses récits, piégé par l'art subtil de la narration nécessitant une inventivité, une créativité de tous les instants, Trompette -véritable clairon dans son régiment d'infanterie - imperceptiblement glissa, ou plutôt remonta le cours du temps, et ce n'étaient plus les plateaux indochinois, les ergs marocains ou les Aurès qu'il parcourait, mais déjà les lointaines années quarante, les plages italiennes du débarquement, le Monte Cassino, etc. Graduellement il serait remonté, passant de Verdun puis Sedan, jusqu'aux temps napoléoniens repérables sur les murs du bistrot, si la maigre assistance submergée par son discours ou déjà grise, ne l'eut arrêté à temps : « Trompette ça suffit pour aujourd'hui, tu nous épuises, gardes les meilleures pour demain ! » Toutefois, l'apparente confusion mentale de l'ancien sergent-chef, loin d'être imputable aux seules bulles de Champagne ingurgité jusqu'à plus soif, pouvait s'interpréter comme résultante d'une fréquente exposition aux dangers -ces mille morts risquées, alors qu'à la tête de son régiment, il subissait les assauts des Viets, qu'à ses côtés ses camarades tombaient, qu'il ne savait comment il en était ressorti de la maudite cuvette de Diên-Biên-Phu avec seulement des égratignures ? - l'ayant amené à la conviction d'une réelle immunité, qui plus tard se confirmerait sur d'autres terrains d'opération. Il est vrai, qu'au-delà des cauchemars relatifs à ses périodes de dangereux baroud, de conserve il rêva de batailles mieux engagées, avec des redoutes, des fortins, des têtes de pont enlevées, lui, Trompette, sonnant la charge, risquant mille périls à la tête de son escouade, puis, malgré son involontaire exposition à la mitraille, se sachant nargué par le sort, bientôt il se vit obligé d'assumer pleinement sa finitude, sans réserve acquiescer au tragique de son existence de soldat ; dorénavant, puisque sorti indemne, défiant l'incertaine camarde, seul au jour choisi il déciderait de son départ…

Tout se monnaye ici-bas, jusqu'aux propos de comptoir, fussent-ils ragots ou potins sustentés de cocuages ou d'adultères, et ils les divertissait autrement ses inconditionnels, les arrosait de Crémant mais aussi de fictions d'une haute teneur stratégique. Convaincantes par leur apparente authenticité, avec ce sentiment d'un réel vécu étayé par de judicieuses notations tant géographiques qu'historiques : Saïgon, Tétouan, Arcole, Iéna, etc., une graduelle épique qu'il nourrissait d'innovations issues d'une imagination débridée, et bien que son état-civil ne correspondit en rien avec ces années, ces siècles sollicités, il filait droit dans le sens d'une période atemporelle. Mais surtout il s'attardait à cette épopée napoléonienne, celle où il aurait aimé y participer en tant que lancier, chargeant avec un courage indomptable un ennemi supérieur en nombre, s'offrant en sacrifice pour la seule survie de l'empereur… l'assourdissante canonnade roulant à travers la plaine, une énorme fumée couvrant le ciel depuis Eylau jusqu'au village de… L'art de conter, progressivement il se l'était approprié, et il n'allait pas s'arrêter en si bon chemin Trompette, puisque dorénavant il y risquait sa crédibilité, ses fervents auditeurs -madame Yvette interprétant au pied levé le moindre signe d'un renouvellement des consommations - souhaitant une suite intelligible au feuilleton en cours. Mais bientôt, lassés par une certaine répétition, le désintérêt gagna ses fidèles, ainsi fait que pris à son propre jeu le narrateur dût réfléchir sur la façon de reprendre l'avantage, de récupérer la bienveillance de son auditoire ; ces mécréants, ces sangsues, ces gueux nécessitant des litres de Mousseux, de crédibles faits afin d'apprécier l'authentique spectacle qu'il leur proposait. Et lui, Trompette, obligé d'en rajouter, de tomber dans la démesure, de sombrer dans une confusion mentale tissée de mécomptes et de billevesées, ces sornettes dont il les abreuvait et se saoulait en même temps, ne survivant en définitive, comme tout saltimbanque qui se respecte engagé sur son fil avec risques de dérapage et chutes mortelles, qu'en avançant au pas de charge… Les divisions Berckheim et Letort, entraînées par l'empereur lui-même, galopant au travers… Yvette seule, apparaissait parfois en contrebas de ce haut promontoire d'où il survolait les champs de bataille, avec son plateau surchargé de consommations… pour le cas où l'intendance... dans la réalité pratique, comme le requérait son office, asticotant l'assemblée elle leur proférait de sentencieuses assertions du genre : « Chez un bistrot qui se respecte, l'émotion ne vaut rien au pognon ! Pas de sensiblerie inutile, les hommes ne sont bons qu'à se raconter de histoires, et pas les meilleures ! » … Il y eut des réveils amers, car l'illusion est difficile à maintenir -même de nos jours la publicité et la communication ne suffisent à l'affaire - les bulles de mousseux n'allégeant en rien son état souvent comateux sur le petit matin, avec son esprit circonvenu par autant de forfanteries que d'inconséquents propos, balancés à la cantonade à la seule fin de faire se pâmer de rire les soiffards ! Alors que lui, Trompette, cette mort dont ensemble ils se dédouanaient en se bidonnant à peu de frais sur le dos de piétailles exsangues mises en déroute par le feu ennemi, à maintes reprises il l'avait affrontée, défiée, mais qu'elle lui avait été refusée à chacun de leur face à face, et que seul, comme souvent il le leur avait claironné : « Lui seul en déciderait en temps et heure ! » Et maintenant, voilà que cette sale engeance entretenue à coups de Crémant et d'anecdotes le prenait au mot, à tour de rôle chacun l'interpellait sur les moyens et l'heure : « Alors Trompette, on s'essouffle ! C'est pour quand ? On se fait attendre ? Crémant ! pardon, crénom de Dieu, lui seul connaîtrait-il le lieu et l'heure ? »…
Non, Trompette ne se déroberait pas, ce pari idiot il l'assumerait jusqu'au bout… Pas question d'abandon pour un gars ayant crapahuté sous diverses latitudes, risqué mille morts, alors qu'à ses côtés, un à un, tombaient... la syphilis, la vérole, les rixes… Non, la camarde ne l'effrayait pas, seulement cette solide corde, lisse, serpentine, diligemment prêtée par l'un de ces salauds lui recommandant : « D'en prendre soin, car ça peut resservir ! »... Alors qu'il leur avait déclaré préférer une arme à feu ou blanche présentes dans son paquetage non encore déballé, plus sûres par le côté expéditif du résultat… Il avait pris le parti d'en rire (jaune) de cette offre perverse, leur rétorquant qu'il n'y avait pas pensé, mais qu'après tout cette méthode en valait bien une autre ; songeant en aparté au comment et en quel lieu attacher cette maudite ficelle… Le lendemain soir, perplexes ou amusés, les habitués ne le virent pas les rejoindre et sur le coup, d'abord s'inquiétèrent de son absence, puis muettement s'interrogèrent, enfin, après quelques tournées de Crémant en guise d'attente et de réconfort, ne voyant toujours pas de Trompette à l'horizon, d'un commun accord décidèrent d'une minute de silence en mémoire du défunt. Ensuite, l'absence de leur comique troupier semblant se confirmer, la soirée s'écourta, s'acheva sur un embarras suivi de mutuels reproches, alors que tous ne pensaient qu'en rire de la probable dérobade du fanfaron, une réprobation générale et un commun remords achevèrent de déstabiliser les plus gaillards d'entre eux… Par contre, et à leur grand soulagement, le lendemain soir Trompette était présent, avec son visage tuméfié, son bras gauche en écharpe, devançant leurs muettes interrogations il leur déclara : « Certes, la corde à tenu le choc, mais pas son attache, malgré mon poids plume et l'effet aérien des bulles, elle n'a pas résisté. Je me suis retrouvé violemment projeté au sol, d'où mon épaule démise, mes multiples contusions ! »… Plusieurs tournées vinrent soulager l'atmosphère mais non réellement la détendre, la suspicion envers le blessé se fit sensible, un sentiment de mystification s'empara des retors consommateurs ; Trompette, afin de couper court à cette commune vindicte, annonça que c'était partie remise, qu'à minuit sonnant, il utiliserait, sûr de son fait, son arme de poing, un P37… Passablement rassurés, les hypocrites compagnons se fendirent d'encouragements divers, Yvette, fait rarissime, y alla d'une tournée générale, et tous, lorsqu'un quart d'heure avant l'échéance fatale l'ancien sergent-chef les abandonna sans se retourner, d'un commun accord ils s'écrièrent : « Crémant de Dieu Trompette, il n'y a pas d'heure pour les braves ! » avant d'accompagner ses derniers pas d'une vibrante Marseillaise ...
Le soir suivant, bien avant l'arrivée de ses camarades Trompette occupait sa place habituelle, et devant leur aspect interloqué, anticipant leurs malveillantes réactions sur ce qu'ils pouvaient prendre pour une énième dérobade, il leur dit qu'il avait bien appuyé sur la gâchette mais que l'arme s'était enrayée… trop vieille, rouillée, qu'il lui semblait que le destin déjouant sa morbide intention, une nouvelle fois l'avait ridiculisé… Comme à l'accoutumé les verres circulèrent, l'euphorie ambiante n'ajouta qu'à la goguenardise des buveurs, et l'ancien militaire se sachant interpellé, dénoncé par la circularité de défiants regards, à nouveau devança leurs suspicieuses interrogations en leur garantissant qu'à l'arme blanche : « Zip ! En se faisant hara-kiri il ne manquerait pas son coup ! » … Le comité se quitta sur le petit matin, de nombreux péans guerriers s'élevèrent en guise d'encouragement, un dernier carré de fidèles accompagna le futur suicidé sur le chemin de sa néantisation… Cependant, le lendemain soir de cette ultime annonce le sergent-chef était toujours vivant, et c'est d'un air ombrageux qu'il avoua à ses dubitatifs compères : qu'effectivement il s'était dérobé, craignant l'ironie du sort jusqu'ici favorable à son égard... « Imaginez que je me blesse, que j'attrape le tétanos, avec cette mort lente et horrible dans un délai incertain… Alors que moi seul je dois en décider de l'heure fatidique… Voyez-vous les gars, il me reste la chimie, la surdose ! »… Après un long silence, signe d'unanime désapprobation, l'un des consommateurs s'adressant au revenant, l'interpella ainsi : « Crémant de Dieu, un maximum de bulles suffirait à l'affaire ! » … Sur ce dernier coup de gueule l'ambiance se détendit, les convives déclarèrent que Trompette c'était un drôle de phénomène, qu'ils le préféraient vivant ; un tel boute-en-train étant indispensable pour tout bistrot qui se respecte, finit par avouer Yvette, submergée cette nuit-là de commandes et ne sachant pas si sa réserve de Champagne suffirait… S'ensuivit le récit d'une énième et haletante marche menée à portée des Viets, à travers des rizières, sous un ciel couvert et une lune miroitant par intermittence, au gré de l'eau fangeuse, l'ennemi aux aguets pouvant ainsi doublement repérer les malheureux fantassins, avec les reflets, l'éclat fugace de leurs armes… Au petit matin, alors qu'il regagnait son logis, sans doute exalté, rasséréné par une confession expresse, des aveux de mensonges réitérés, ou plus éméché que de coutume il n'entendit pas ce véhicule traversant à grande vitesse le petit village champenois, cette voiture de presse assurant la matinale livraison des dépôts, dont le conducteur malgré ses répétitifs coups de klaxon ne put éviter le malheureux Trompette, chantant et titubant au beau milieu de la chaussée ; comme il le souhaitait, le bienheureux sergent-chef devait décéder sur le coup…


Lors de son homélie le curé parla d'un brave garçon échauffé par ses campagnes d'outre-mer, les tropiques, peut-être une maladie inavouée ayant perturbé son mental de guerrier, des symptômes fréquents chez les anciens coloniaux… Evidemment, ce prêtre évita de parler des effets néfastes du Crémant lorsque consommé immodérément, d'excitants plus ou moins licites, s'attarda sur la présomption de l'homme, de son orgueil déplacé, bien que tout aveu délibéré, en tant que tardive prise de conscience, puisse le reconstituer dans son intégrité de fils de… Après l'obligatoire minute de silence, à l'unanimité les hypocrites consommateurs convinrent que Trompette allait leur manquer, que dorénavant il serait difficile de trouver un animateur de son calibre, capable de synthétiser les périodes les plus hétéroclites de l'Histoire en faisant défiler un chapelet d'évènements incongrus mais passionnants ; à savoir si par l'invraisemblance des faits racontés, laissant libre cours à leur enivrée imagination tout en assurant cet engourdissement si bénéfique… planant au-dessus de ces reconnaissants mais tardifs regrets, Yvette songeait à l'urgence d'un remplacement, l'idée d'un achat d'un téléviseur lui sembla la meilleure...





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