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Ralph


Auteur : CACHAU Henri

Style : Scènes de vie







Comme tout ici-bas se passe à vue de nez, preuve irréfutable de notre commune cécité, précisément au niveau du sexe, concernant ces amis de l'homme il semble vain de leur intimer d'aller renifler ailleurs, sachant que ces braves bêtes font de l'olfaction l'unique raison de leur existence… Etrange coïn-cidence, puisque le berger allemand dont ce futur maître chien de-vait momentanément assurer la garde, était un champion de la reni-fle... Dans les environs de Gramat, accompagné du titulaire actuel, il avait subi un entraînement intensif, non dans la recherche fonda-mentale, mais dans celle aussi pointue, requérant des capacités ol-factives et un art consommé de la truffe, de l'enquête policière !... Ralph pour le nommer, en guise d'examen de fin de stage et dans l'ordre des épreuves avait du humer, priser une large palette d'odeurs, de fumets, de remugles, dont certains de ces lourds par-fums appartenaient à d'illustres gangsters, des trafiquants…

Avant son départ en congé, le titulaire abreuva son futur et jeune secondant de toutes sortes de conseils, lui tint les propos suivants :

… « De nombreuses personnes sont fières, imbues mêmes, de pos-séder un chien ayant un pedigree, dont les généalogies et races son reconnues, dûment enregistrées, les : braque, briard, corniaud, do-berman, carlin, pointer, levrette ou pékinois ! Il va de soi que pour nous pauvres humains, cette zootaxie est insupportable, tant nos li-gnages demeurent flous, inconsistants, à peine si pouvons nous re-monter deux ou trois générations, quatre tout au plus dans l'échelle de notre incertaine ascendance... Ralph, c'est un berger allemand dont tu connais les mérites et succès, dont tu devras assurer la garde et l'entretien durant ces quinze prochains jours... Mieux que ces vulgaires toutous, bichons, chows-chows et cockers, coureurs d'expositions canines, friands leurs propriétaires de coupes et mé-dailles en chocolat, Ralph et moi-même en possédons d'innombrables, dignes d'un placard d'officier supérieur !… Du-rant mon absence, par le biais d'exercices et de sorties ponctuelles, vingt quatre heures sur vingt quatre tu te consacreras à son entretien physique et mental. Toutefois, sache que si un chien dominateur échoit à un maître introverti, une progressive prise de pouvoir par l'animal peut rapidement influer sur le dressage puis en inverser les rôles ! Tache de te montrer ferme et loyal envers lui, de conserver une sorte d'urbanité -si tu vois ce que je veux dire ? - sans tomber dans la flatterie, car il a un sacré caractère notre champion ! Quant à ses repas, m'accompagnant, tu as du apprécier les doses et mélan-ges que je lui prépare quotidiennement, et sois tranquille pour tes abattis, il ne regimbera pas si la cantine est bonne !... Pour une par-faite cohabitation, tu dois le considérer au même titre qu'une per-sonne humaine, avec laquelle tu partageras sorties et passe-temps. En ce qui me concerne, je considère sa fidèle présence plus enri-chissante que celles de mes coreligionnaires ! »…


Sur ces dernières paroles, le maître chien titulaire s'en fut rejoindre la côte d'Opale, lieu de sa future villégiature…


Suite à ce départ, le jeune remplaçant se trouva investi -pas peu fier de l'être sur ses vingt ans, même s'il apparaissait desservi par une tenue mal seyante : il s'était mis sur son trente et un, avait même ciré ses pompes - de hautes responsa-bilités : la garde et les soins à assurer au surmédaillé canin !... Sa désignation à ce poste privilégié fit baver d'envie ses camarades, qui maugréèrent, l'interrogèrent sur sa nomination ; d'encombrantes questions dont il se dégagea en leur rétorquant que ce choix était redevable à sa naissance, que dès qu'il fut en âge sa famille l'avait destiné à la garde des oies et dindons : d'inconséquents volatiles s'égayant entre cultures et rangs de vi-gnes, l'obligeant à des courses insensées, à piquer des rages folles... Plus âgé, il avait du s'occuper des vaches, avec notamment deux bâtards teigneux, efficaces quant aux troupeaux et particulièrement affectueux avec le garçonnet qui avec joie s'accommoda de leur compagnie : cette connaissance des canidés lui avait valu l'autorisation de s'occuper du champion… Dès leur première sortie, le jeune maître chien auxiliaire fut envahi d'un orgueil et d'une joie incommensurables, proportionnelles à la réaction des promeneurs croisés sur leur chemin, notamment des femmes et jeunes filles, tout un petit peuple jusque là insensible à son insignifiante per-sonne, dont chaque individu se retournant sur eux, semblait l'envier, étonné de voir un aussi jeune homme maîtriser ce superbe et inquiétant animal... Quel plaisir y prenait-il, et dans son esprit au milieu de cette foule il imaginait les larrons s'écarter sur leur pas-sage, dare-dare regagner le droit chemin, s'amusait à voir les chiens errants reluquer leur couple si bien assorti ; il ne pouvait en être au-trement puisque durant leur commun trajet les conduisant vers l'aire de jeu où Ralph se défoulait, la bête était attachée par une laisse tressée d'un cuir de qualité supérieure… Fort utile cette bride, lors de ces promenades effectuées selon le canevas habituel ; un parcours assuré à heures fixes, avec un Ralph, apparemment, obéissant à ses ordres ; il ne le détachait qu'atteintes les rives d'un fleuve traversant la ville, s'écoulant à proximité d'un camping... Sur place l'animal s'ébattait, puis, selon les dires de son maître atti-tré, trois quarts d'heure plus tard le rejoignait afin qu'ils réemprun-tent le chemin du retour... Cependant, lors de leurs sorties, plus le jeune militaire se rapprochait des rives, plus les interrogations se précisaient, puisque Ralph lâché dans la nature il se savait impuis-sant pour le récupérer ? Ni comment le contenir, le ramener à la rai-son si cette période de garde tombait en saison d'amours canines ? Ni comment, s'il devait le corriger, allait réagir ce chien l'ayant au-paravant aidé à traverser, fier comme jamais, le cœur de la ville, alors qu'en aveugle il n'avait eu qu'à le suivre ? Comment allait-il s'en sortir, puisque jusqu'à ce jour, Ralph ne répondait qu'aux or-dres de son maître attitré -pour l'heure insouciant vacancier en côte d'Opale -, aussitôt enregistrés que correctement interprétés ?… Ce titulaire lui avait recommandé de faire attention, car les chiens ne sont pas spécialement raisonneurs, n'apprennent que par associa-tion d'idées : tiens un os, une chienne, la gamelle ! Comme nous autres humains, aux réflexes pareillement pavloviens : la soupe, l'heure des infos, un popotin !…



Ralph traversait aux passages piéton-niers, empruntait les trottoirs, respectait les feux, pissait, déféquait dans les caniveaux, etc., non comme ces fiers et merdeux caniches qui vont, qui viennent, pondent des étrons d'une dimension in-croyable vu leurs minuscules tailles, les déposent n'importe où ! Il guidait le jeune homme, littéralement le tractait jusqu'à ce qu'ils at-teignent les abords du fleuve, d'où, à sa façon de tirer sur la laisse, de la mordiller, de le supplier d'un œil humide, puis impatient lui montrer ses crocs, ainsi obligeait-il l'auxiliaire à céder, dès lors, quoique incertain sur la suite ce dernier le détachait, le laissait folâ-trer avant que tel une flèche, mu par une sorte d'urgence, il file en direction d'une peupleraie proche, s'y engage sans remords appa-rent envers son jeune gardien médusé... Vite le jeune militaire se considéra comme seul au monde, abandonné par le soi-disant meil-leur ami de l'homme, n'ayant trouvé en guise de remerciement à ses attentions, qu'une fuite le laissant sans réponse quant à la récu-pération du fuyard, sur leur retour au casernement ?... Depuis le to-nitruant démarrage de Ralph, bientôt la demi-heure fut dépassée et l'auxiliaire se morfondait, pour passer le temps il s'assurait de ma-lencontreux ricochets… Très vite l'heure atteinte, il désespéra de le ramener à sa niche ; il avait beau le siffler sur tous les tons, l'appeler Ralph ! Ralph, mon gentil chienchien, mon joli toutou à son pépère, Ralph bordel de M… ! reviens ici sale cabot ! le berger allemand ne réapparaissait toujours pas… De l'admonestation à la supplication le jeune homme essaya tous les registres, puis, quasi-ment à genoux, tant son impuissance s'avérait conditionnée au bon vouloir de la bête, finit par convenir que la condition essentielle d'un dressage devrait commencer par l'éducation du postulant maî-tre chien…

...« Une heure seulement, rien qu'une heure durant être beau et con à la fois ! » S'appuyant sur une ren-gaine de Brel, l'auxiliaire était réduit à de sombres pensées en ne voyant pas revenir le fuyard, aussi entreprit-il d'aller à sa rencontre, emprunta le sentier menant au camping proche... Dès son entrée il lui sembla y produire un certain effet, pensez donc, un militaire en tenue pénétrant dans ce camp de vacances fréquenté par une faune aoûtienne, occupée à se bronzer ou à nager, à pêcher sur les rives du fleuve, pour certains couples à se diriger demi nus vers les pro-fondeurs de la peupleraie proche afin d'y sceller leurs amours esti-vales… On peut l'imaginer balbutiant et rubicond, son calot en mains, s'enquérant sur la destination, tout au moins sur le probable passage de Ralph parmi ces vacanciers... Surpris, il remarqua que son interrogatoire, anodin pourtant, soulevait des sous-entendus, d'étranges mimiques parmi les individus questionnés ; évasivement il lui fut répondu que : « comme à son habitude il était apparu guil-leret, après quelques aboiements de salutations -superbement dres-sé ce chien ! Policé ! - s'était directement rendu chez sa maîtresse, si vous voyez ce que je veux dire jeune homme !... Que d'ici un bon quart d'heure il reprendrait le trajet retour... Vous devriez savoir que son maître en fait tout autant, que lui aussi s'encanaille, sachant qu'ils se retrouveraient à l'heure convenue auprès de la pile gauche du pont ! » … On peut comprendre le désarroi qui suite à ces sibyl-lins propos s'emparèrent du jeune militaire, et alors que penaud il s'apprêtait à réemprunter le chemin inverse, déboulant de nulle part, Ralph revint et lui fit fête, l'entoura de mille jappements et au-tres justifiés mamours. Dubitatif, il convint que leurs cerveaux fonctionnent sur les mêmes registres que les nôtres, que leurs sens aiguisés leur permettent, grâce à des signaux odoriférants déposés tels les cailloux du petit poucet, sans coup férir retrouver leurs ni-ches, puisque il en va ainsi de l'homme qui après une bordée rega-gne sa tanière... En règle générale les vrais chiens, non les léchouil-leurs, sont mus -il s'en était rendu compte, lorsque garçonnet il jouait avec ses bâtards - par le désir inné de vous faire fête, surtout dans ce cas précis de retard inexpliqué, que Ralph compensa en se jetant entre ses jambes avant d'à nouveau le précéder ; car n'était-il grand temps de regagner le casernement... Ils réempruntèrent le même itinéraire, les mêmes passages, les mêmes trottoirs, les mê-mes traversées et arrêts aux feux réglementaires, les mêmes arrêts pipi correspondant à cette façon qu'on les canidés de marquer leur territoire en levant la patte aux pieds des mêmes lampadaires, des mêmes platanes... Quant à son entraînement spécifique, c'était fort simple, voir et laisser faire les enfants des militaires, nullement im-pressionnés par ce bon toutou, enjoué et farceur, en train de lui faire chercher toutes sortes d'objets, des mouchoirs, des foulards, des boîtes, etc. Ralph ne les dénichait qu'après avoir volontairement éternisé ses recherches, sa truffe à ras du sol il clabaudait, reniflait, n'aboyait qu'à l'approche d'une cache ; alors les enfants regroupés autour de lui riaient aux éclats avant de l'inciter à répéter l'exercice…

Jusqu'au jour où le jeune auxiliaire se décida, avant le proche retour du titulaire fainéantant sur la côte d'Opale, de découvrir cette invoquée maîtresse, se rendre compte de visu ce qui se tramait dans ce camping, d'élucider ces drôles de comportement, celui d'individus volontairement lui dissimulant quelque secret... Le pistant, il s'aperçut qu'une fois lâché le berger allemand ne lésinait pas, dare-dare regagnait le camping d'où, après s'être assuré des formules de politesse, d'un coup de rein il s'enfilait dans une travée de tentes avant de s'engouffrer dans l'une d'elles. Il lui fallut peu de temps avant qu'il situe celle où Ralph pénétrait avec autant d'allégresse, et là aux aguets, n'attendit guère avant de découvrir, stupéfait la maîtresse du champion… Il avait autant de chance de tomber sur une bâtarde idiote ou contrefaite que sur une chienne de bonne souche avec pedigree, mais c'était sans compter avec les qualités olfactives du renifleur officiel ; son flair infaillible concernant les malfaiteurs et criminels, ainsi que sa sociabilité lui ayant permis de s'accommoder le plus naturellement du monde animal, de compagnes ou compagnons humains, donc de la présence à ses côtés de ce spécimen superbement roulé, vêtu d'une robe splendide et soyeuse, d'un somptueux pelage auburn … La quarantaine accorte et une chute de reins à vous damner un saint… Abasourdi, le jeune homme les laissa disparaître, entre-prendre leur promenade, s'enfoncer vers l'intérieur de la peuple-raie, s'éloigner pour une heure, une heure seulement ! … Combien avait-il raison le poète en nous avertissant : « où vont les chiens di-tes-vous, hommes peu attentifs ? Ils vont à leurs affaires ! »…







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