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Sisyphe


Auteur : GERE Arno

Style : Drame





-II-

La peau d’Aurore avait repris une belle couleur ambrée depuis son retour dans son île. Elle n’avait pas encore retrouvé du travail et elle en profitait  pour reprendre ses marques, revoir ses amis et préparer son nouveau cadre de vie.

Elle était propriétaire d’une case Bourbon bois, certes pas très grande, mais qui offrait des possibilités d’agrandissement certaines, et elle se réjouissait de la réoccuper à nouveau. Pour l’heure, elle ne l’habitait pas encore, attendant la réalisation de quelques travaux et l’arrivée du déménagement.

Chaque fin d’après midi, quand le soleil tapait moins fort, elle rejoignait la petite case, passant son temps à  démoustiquer,  nettoyer, et surtout supputer sur l’emplacement des meubles qui allaient bientôt arriver. Le problème était en effet que le volume des meubles attendus, excédait largement la grandeur des pièces de la maison. Sisyphe, pris par son désir bien ancré de ne manquer de rien, avait manifestement exagéré la quantité et le calibre des meubles, pendant toutes ces années où il avait surtout pensé à accumuler des biens matériels. Le soir quand il l’appelait, il la rassurait en lui suggérant de déplacer tel ou tel objet d’une autre façon pour que celui ci trouve sa juste place. Chaque objet est destiné à une place précise lui disait il et pour l’union d’un homme et d’une femme, il en va de même. Chaque individu a, sur cette terre, un alter ego, il suffit simplement de mettre la main dessus…

Le bien être qu’elle ressentait depuis son retour dans l’île aurait pu encore durer un bon moment jusqu’à ce jour funeste où tout bascula pour elle…

On ne pouvait même pas dire que c’étaient des rêves fous qui s’écroulaient puisque tout s’était toujours passé exactement comme ils l’avaient prévu, dès le premier jour de sa rencontre avec Sisyphe.

La révélation lui tomba dessus le jour de la Saint Valentin. Depuis quelques jours, elle l’avait certes senti moins concerné, moins affectueux au téléphone, mais elle mettait cela sur le compte de la fatigue et de la difficulté pour lui de passer les derniers mois tout seul, dans le dénuement le plus total, et sans épaule sur laquelle s’appuyer. Le 14 février, ce fut elle qui l’appela en espérant entendre de sa bouche, les mots qu’on ne manque pas de dire, à la femme aimé, ce jour là. Il était encore plus emprunté que les jours précédents. Elle le somma presque de lui dire des choses gentilles. Il lui répondit alors, d’une voix faible et hésitante, presque dans un souffle, qu’il avait rencontré une autre femme depuis peu et qu’il voulait refaire sa vie avec elle. Il avait ajouté, sans doute obnubilé par ce revirement inouï, ou plus simplement pour se la jouer grand seigneur, qu’elle n’aurait qu’à garder tout les biens, le 4x4 y compris....

Complètement ébahie, Aurore était restée presque sans voix, n’avait pas protesté, et n’avait même pas cherché à en savoir plus. Qui était cette femme ? Depuis quand la connaissait il ? Comment pouvait il aussi rapidement affirmer que ce choix était définitif ? Toutes ces questions ne lui venaient pas à l’esprit tant le coup qui lui tombait sur la tête ressemblait à un coup de massue. Elle reposa le téléphone  en n’ayant pu opposer que quelques banalités.

Elle resta de longues minutes assise en tailleur au milieu du salon vide, comme prostrée. C’est sa mère qui la trouva dans cette position et réussit au bout d’un long moment, à lui faire lâcher le morceau. Le poisson était tellement gros et inattendu qu’elle en tomba, elle aussi, des nues.

Les jours suivants et les coups de téléphone qui les rythmèrent, confirmèrent que ce n’était pas un mauvais cauchemar, mais bien la réalité. Sisyphe avait maintenant retrouvé un ton plus assuré, il maîtrisait sans doute mieux la situation et il n’affichait plus désormais le même dédain sur les questions matérielles. Dans l’élan de son retour programmé dans l’île, il n’avait pas hésité un seul instant à expédier tout ce qu’il possédait, y compris ses pièces d’identité, ses diplômes, ses photos, ses bibelots les plus précieux, sa moto, et maintenant il lui fallait imaginer comment rapatrier tout cela, sans compter bien sûr le 4x4 et tous les autres meubles.

Contrairement à l’attitude qu’auraient adoptée la grande majorité des femmes en pareille situation, Aurore n’était pas véhémente à son encontre, coopérative même, résignée tout au plus. Elle lui objectait simplement qu’elle avait dû emprunter une forte somme auprès de sa famille pour assurer le déménagement et cela ne devait être qu’une avance puisqu’il avait été prévu que le remboursement définitif en serait fait par l’armée, au moment de son retour à lui. Elle lui rappelait également qu’elle n’avait toujours pas retrouvé du travail, qu’elle aurait de la difficulté à le faire,  et qu’elle se retrouvait bien démunie, seule avec sa fille. Du jour au lendemain, les perspectives devenaient bien sombres pour elles deux.

Elle sentait bien que tout cela n’était plus que le cadet de ses soucis, qu’il n’aurait de cesse que de récupérer outre ses effets personnels, son 4x4 qui représentait tant pour lui.

Il n’avait cependant pas imaginé les règles douanières entre la métropole et ses départements d’outre mer qui empêchent tout retour ou toute revente d’un véhicule pendant un an à compter de sa date de débarquement.

Cela expliquait le long silence radio qui suivit…

                                  

-III-

Plusieurs mois passèrent. Peu de choses avaient évoluées, hormis le fait qu’Aurore avait trouvé du travail à la mairie. Mais c’était un emploi précaire, avec un salaire précaire qui n’était même pas un salaire de survie. La survie, c’était ses parents qui la lui assuraient en lui offrant leur toit puisque la petite case n’avait pu être aménagée et surtout leur aide financière, pour les impôts, les agios des banques et les dettes impromptues qui lui tombaient sur le dos. Même l’argent recueilli sur la vente de la moto ne lui avait pas permis de réexpédier le moindre colis vers Sisyphe.

Aurore profitait en tous cas du véhicule Defender et ce n’était pas le moindre paradoxe que de la voir circuler ainsi sur les routes du sud de l’île. C’était même parfois pénalisant lorsqu’elle se présentait à une offre d’embauche ou lorsqu’elle faisait une demande d’aide sociale. On ne pouvait imaginer, en la voyant au volant du lourd véhicule, toute la précarité de sa situation.

De son ancien compagnon, elle avait surtout maintenant des nouvelles au travers des mails que lui adressaient leurs amis communs de Manosque. C’est comme cela qu’elle avait appris qu’il attendait la venue d’une petite fille. Il n’avait pas perdu de temps… Comme toujours. Comme lorsqu’en quelques jours, il lui avait trouvé une remplaçante.

Et si c’était à cause de cela que cette femme le lui avait subtilisé, en lui promettant une paternité qu’il n’avait jamais connue et qui était peut être un besoin essentiel que jusqu’alors il avait enfoui au plus profond de lui-même ?

Elle-même, avait elle su au cours de leurs années de vie commune lui prodiguer toute l’affection qu’il attendait d’elle ?

Elle n’en était cependant plus à ressasser et imaginer les motivations de sa conduite. Elle avait maintenant réussi à faire le deuil de cet homme même si au fond d’elle-même une blessure subsistait. On ne sort pas indemne d’une telle sortie de route. Comme quelqu’un qui depuis plusieurs années prépare son avenir, prend toutes les dispositions qui s’imposent, accorde une confiance pleine et entière à un conjoint et qui brutalement pour des raisons totalement imprévisibles, est sommé de prendre une autre direction.

Il y avait heureusement auprès d’elle une petite fleur du nom de Java qui poussait presque toute seule, qui venait d’entrer dans la puberté, qui apprenait facilement  la vie,  qui s’embellissait de jour en jour, et qui était la preuve manifeste qu’on pouvait vivre d’espoir…

Il y avait heureusement son travail à la mairie qui bien que manifestement sous payé, eû égard aux responsabilités qu’elle exerçait, lui permettait de s’épanouir et de prouver aux autres toutes les qualités qui étaient les siennes…

Une année s’était passée comme cela et Sisyphe, comme c’était prévisible, revint à la charge puisque désormais le délai minimum de séjour du véhicule à la Réunion était atteint et que rien ne pouvait donc empêcher sa vente ou son retour.

Il avait laissé toute une série de messages sur son téléphone portable dans lesquels il lui enjoignait de réexpédier le 4x4 en métropole. Elle n’avait qu’à garder les meubles, mais le véhicule lui revenait.

Elle n’avait pas répondu à ses textos pour lui faire comprendre qu’elle n’était plus la femme malléable qu’il avait connue, et elle s’était même fendue d’une lettre pour un peu recadrer les choses avec lui :

« Je suis surprise de la proposition que tu viens de me faire concernant une éventuelle réexpédition du véhicule Defender en métropole.

Outre que cette procédure serait la plus onéreuse (frais d’acheminement élevés et moindre valeur de revente en métropole), elle me parait totalement inadaptée, compte tenu des conditions pour le moins rocambolesques dans lesquelles tu as mis fin à notre relation en simultanéité avec l’expédition de nos biens communs à la Réunion.

Ce qui avait été convenu verbalement entre nous, l’année dernière, et il n’y a pas lieu d’opérer différemment, consiste en la revente de ces biens communs par mes soins, à la Réunion, puis le reversement à ton profit des reliquats, après déduction des dettes que nous avons engagées ensemble (notamment les emprunts pour le déménagement).

Je m’apprête d’ailleurs à te faire parvenir tes effets personnels dont le coût d’expédition sera supporté par la revente de la moto. Pour la voiture, qui est le seul bien susceptible de produire un réel bénéfice, je te rappelle que sa revente n’était jusqu’à présent pas possible pour des raisons douanières, ce qui ajoute à la moins value qui sera réalisée.

Je pense que tu n’es pas sans ignorer les conditions difficiles dans lesquelles j’ai été amenée à vivre toute cette année avec ma fille, en grande partie à cause de ta conduite surprenante et désinvolte à mon égard. Tu n’es pas non plus sans imaginer, je l’espère, que si je n’avais pas eu des parents aussi compréhensifs et disposés à mettre la quasi-totalité de leurs économies à ma disposition, je serais actuellement à la rue.

Inutile de me faire de nouvelles propositions, j’adopterai à ton égard la conduite que je viens d’évoquer et ce, au moment où  j’aurai pu procéder à la vente du véhicule.

Portes toi bien,

Aurore,

Il ne s’attendait sûrement pas à ce ton ferme et resta plusieurs mois silencieux, comme abasourdi, et puis ayant accusé le coup et ayant sans doute sollicité l’aide d’un avocat ou de personnes avisées, il était revenu à la charge avec des exigences à la hausse.

Il réussit à la joindre sur le téléphone de ses parents puisqu’elle ne lui répondait plus sur son GSM, et lui annonça qu’il avait mandaté un huissier pour récupérer chez elle le 4x4 et l’acheminer vers une société de déménagement. Ce véhicule lui appartenait en propre puisqu’il l’avait acquis sur ses fonds personnels et le PACS qu’ils avaient contracté ensemble n’y changeait rien, il s’en était assuré auprès d’un homme de loi.  Il n’était pas question non plus de s’en partager le fruit de la vente.

Qu’elle se tienne donc prête dans les jours prochains à recevoir son mandataire et à satisfaire ses demandes.

La réponse fut aussi rapide que l’injonction avait été cinglante :

«  Je suis une nouvelle fois surprise par ton changement d’attitude (un de plus…) concernant le partage et la liquidation des biens acquis pendant la durée de notre PACS.

Il avait été convenu lors de nos communications téléphoniques après ta rupture inattendue et rocambolesque de notre vie commune, puis par la lettre que je t’avais adressée le 5/04/2009 (accord tacite de ta part du fait de l’absence de réponse) que nous nous partagerions les fruits de la vente du véhicule Defender et de la moto (après déduction à mon profit, des emprunts qui ont été rendus nécessaires pour les frais d’acheminement du déménagement).

.../….

J’avais entrepris la mise en vente du véhicule mais je suspends toutes démarches puisque tu adoptes désormais une attitude de non conciliation. Pour répondre à la menace que tu m’as lancée et qui consisterait à mandater une société de déménagement accompagnée d’un huissier pour un enlèvement au domicile de mes parents, je te précise,  qu’à défaut d’une autorisation d’un juge,ils seront bien sûr éconduits et que tu en seras pour tes frais.

Par ailleurs, puisque désormais tu sembles vouloir engager un rapport de force, dès cette semaine, je me propose de consulter un avocat pour la défense de mes droits. Je dispose en effet de l’assistance judiciaire gratuite du fait de ma situation précaire...

Comme tu le vois, le bras de fer risque donc de s’éterniser un certain temps. Pour ton information, le véhicule Defender n’a pas trouvé preneur à 20000 Euros ces dernières semaines et sa valeur de revente est sûrement plus proche de 10000 Euros. Ne parlons pas de sa valeur résiduelle lorsqu’une décision de justice nous aura départagés dans de nombreux mois…

Je suis par nature conciliante et arrangeante, et tu es bien placé pour le savoir, mais ton comportement brutal et cavalier à mon égard, m’auront au moins permis de mûrir. As-tu seulement imaginé quelle aurait été l’attitude de toute autre femme dans la situation où tu m’as laissée ?  En tous cas, elle n’aurait pas  perdu du temps comme moi à te téléphoner ou à t’écrire, pour rechercher un accord amiable.

Portes toi bien quand même. »

Aurore,

Le ton de cette lettre, autant que la première avait dû ébranler la confiance de Sisyphe et l’absence de tout contact avec un huissier dans les semaines qui suivirent, sembla indiquer qu’il avait renoncé à son projet, à moins qu’il ne se fût contenté que de bluffer pour tester les réactions de son ancienne compagne.

Ils eurent encore quelques échanges téléphoniques où elle lui disait que ses petites annonces dans les journaux ne donnaient toujours rien et qu’à moins de brader le véhicule, elle aurait beaucoup de mal à s’en dessaisir.                                        





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