nouvelles persos
nouvelles persos


Partagez cette nouvelle sur Facebook


L'autre moitié


Auteur : GERE Arno

Style : Drame







Dans son sommeil, elle avait tout de suite identifié la sonnerie. Ce n'était pas celle du réveil, c'était celle du téléphone. L'heure était aussi résolument plus matinale. Elle avait toujours répété à ses proches qu'on ne devait appeler la nuit qu'en cas d'absolue nécessité. Avant même d'avoir complètement fait surface, elle avait donc déjà conscience de la gravité de l'appel.
En décrochant le combiné, elle en eût la confirmation immédiate, c'était l'hôpital de Libourne qui la demandait et lui annonçait que son mari avait eu un accident, il y avait moins d'une heure…
Elle ne put en savoir plus, on l'invitait simplement à venir sur place, aussitôt que possible.
En peu de temps, elle s'habilla. Elle ne prit même pas le temps d'avaler quoique ce soit. Elle était déjà au volant de sa voiture. Elle connaissait un peu Libourne pour y être passée plusieurs fois lors de vacances dans le sud et se dit qu'il y avait bien au moins deux cents kilomètres à faire. Machinalement, comme Pierre et elle le faisaient par habitude, chaque fois qu'ils faisaient un voyage, elle réinitialisa le compteur kilométrique en sortant la petite Twingo du garage.
Au bout de quelques minutes, elle avait rejoint l'autoroute. C'est à ce moment là qu'une anxiété profonde s'empara d'elle. Elle avait beau se répéter que Pierre circulait beaucoup sur les routes du fait de son travail et qu'il était d'une prudence extrême, mais cela ne faisait qu'attiser ses craintes.
Cela faisait maintenant vingt cinq ans qu'ils vivaient ensemble ou du moins, de longues périodes consécutives, puisque ses occupations l'obligeaient à circuler beaucoup, certaines fois en TGV lorsqu'il rejoignait de grandes villes, les autres fois en voiture quand il s'absentait plus longtemps. Ils ne s'étaient jamais mariés. Pour lui, cela traduisait un certain anticonformisme auquel il tenait par-dessus tout. Pour elle, quoique cela l 'avait gêné, au début, vis-à-vis de sa famille, c'était maintenant considéré comme naturel et la distinguait de ses amies du même âge, qui lorsqu'elles ne vivaient pas seules étaient immanquablement unies par les liens du mariage. Ces mêmes amies mariées qui, d'ailleurs, enviaient souvent la complicité qui l'unissait à Pierre et que l'on ressentait à la façon dont ils se parlaient comme s'ils avaient toujours quelque chose à dire pour captiver l'autre.
Son Pierre n'avait pas grand-chose de commun avec les autres hommes. Il n'était pas d'une beauté que l'on remarque au premier coup d'œil. Il pouvait même passer facilement inaperçu d'autant qu'il ne cherchait jamais à cultiver son apparence. Mais quand on prenait le temps de croiser son regard, qu'on échangeait quelques paroles avec lui, on ne pouvait pas ne pas être touché par la façon dont il s'adressait à vous, comme si à peine rencontré, vous étiez déjà un être irremplaçable. Il avait cette compassion naturelle des gens à qui on a appris à laisser leur propre personne de côté pour mieux se consacrer aux autres et leur marquer de l'intérêt.
Il était conseiller en organisation dans une grande société commerciale et son rôle consistait à tisser et coordonner un réseau de correspondants dans les régions du quart sud-ouest de la France. La plus grande partie de son temps de travail était donc à l'extérieur et c'est pour cela qu'ils n'étaient ensemble qu'environ la moitié du temps. En son absence, et le fait qu'elle n'avait pas eu d'enfant n'y était sans doute pas étranger, elle se consacrait totalement à son métier d'enseignante, habitée en permanence par un désir de donner à tous les meilleures chances. Elle était ainsi l'une des rares dans son lycée à donner bénévolement de son temps pour apporter les heures de soutien scolaire à ceux qui en avaient besoin.
Le compteur de la voiture dépassait maintenant largement les 140 km/h sans qu'elle ne s'en soit aperçue. Elle essayait de se trouver des indices qui montraient que rien de grave n'avait pu arriver. D'abord, on l'avait appelée par son nom de jeune fille, c'était une information que seul Pierre avait pu donner lui-même quelque soit la précision du répertoire d'adresses de son ordinateur portable ou de son téléphone portable. Ensuite en lui demandant de se présenter de suite, c'était la preuve que rien d'irréversible n'avait pu avoir lieu.
On louait souvent la façon qu'elle avait de maîtriser les situations difficiles et de faire face aux impondérables, mais là, tout en se rapprochant du lieu et du moment où elle saurait tout, elle pensait qu'elle ne pouvait s'appuyer sur aucune certitude et que son destin lui échappait.
Elle tourna le bouton du chauffage de la voiture. Le vêtement qu'elle avait pris hâtivement était un peu léger et la grande fébrilité qui l'enveloppait, n'arrangeait rien du tout. Elle estima qu'elle arriverait à peu près à l'hôpital au lever du jour. Mais on n'en était pas encore là.
En temps normal, elle n'éprouvait pas de sentiment de manque en l'absence de Pierre, mais en ce moment précis, elle aurait tout donné pour qu'il se trouve à ses côtés. Ils seraient par exemple sur la route des vacances en direction de la côte basque ou de la côte méditerranéenne et ils seraient en train de rêver aux longues matinées de farniente qui les attendaient, au bord d'une piscine. Mais la place à côté du chauffeur était désespérément vide, aucun vêtement ni aucune odeur particulière ne laissait même planer la moindre illusion.
Il n'aurait pas aimé qu'elle s'inquiète à son propos. Tous les évènements qui pouvaient le concerner ne devaient jamais être dramatisés. Il prétendait que c'était la théâtralisation qui rendait les choses dramatiques et que la distance qu'on prenait avec les évènements désagréables était de nature à les éloigner de votre personne. Ainsi, le jour où on lui avait révélé son cancer de la prostate, il avait pris froidement et consciencieusement toutes les dispositions utiles pour son opération, sans chercher à limiter un emploi du temps professionnel très chargé, parlant spontanément de sa maladie à tout le monde, comme pour les rassurer si cette éventualité pouvait à leur tour les surprendre. Ce qui ne l'empêchait pas de conserver son attitude compassionnelle auprès de ceux qui lui narraient dans le détail et avec délectation, leurs problèmes de santé ou leurs ennuis de famille.
Personne sans doute ne le connaissait mieux qu'elle car il y avait plusieurs facettes chez lui. C'étaient même carrément des tiroirs complètement étanches les uns par rapport aux autres !

*******

Elle n'eut pas de peine à trouver l'hôpital de Libourne. Les indications routières étaient sans équivoque. A cette heure matinale, elle trouva facilement de la place dans le parking « visiteurs ». Malgré son empressement, elle eut le temps de remarquer qu'elle avait fait 255 kilomètres qui lui étaient apparus vraiment interminables tant son esprit était tourné vers ce lieu où elle se rendait.
A l'accueil on la dirigea vers une salle d'attente mais on ne savait pas pourquoi elle avait été appelée. La salle, petite, était déserte à cette heure matinale et là encore, personne n'était là pour lui donner des informations. L'attente devenait oppressante. Au bout d'une heure elle retourna voir la personne de l'accueil. Ce n'était d'ailleurs plus la même. Elle lui annonça qu'un médecin allait venir d'une minute à l'autre.
Quand elle rejoignit la salle d'attente, une femme s'y trouvait maintenant, elle la salua et voulut engager la conversation avec elle mais elle était espagnole et ne parlait visiblement pas français. L'inquiétude se lisait aussi sur son visage et elle se rétractait sur sa chaise. Elle attendait, sans doute, elle aussi ,des nouvelles d'un proche.
Au bout d'un long moment, la porte qui donnait sur un sas, s'ouvrit enfin et les deux femmes se levèrent ensemble vers l'homme en blouse blanche. Lorsqu'il prononça le nom de Pierre, l'autre femme retourna à sa place. Il la prit par l'épaule et lui annonça que son mari avait eu un accident de voiture à moins d'un kilomètre d'ici et qu'il était toujours dans le coma. Quand elle demanda à le voir, il lui dit que ce ne serait pas possible tout de suite et il l'invita à se rendre à la cafétéria de l'hôpital qui devait maintenant être ouverte.
Elle fut étonnée d'y retrouver la femme espagnole qui, en plus, discutait avec le serveur, chacun dans sa langue mais se comprenant manifestement. Elle racontait qu'elle avait tout de suite accouru vers cet hôpital alors que, tandis qu'elle téléphonait avec son mari pendant la nuit, elle dans leur maison près de San Sebastian, et lui sur la route dans la région bordelaise, il avait brutalement relâché son GSM qui était pourtant resté allumé et qui lui avait permis d'entendre un grand fracas qui ne laissait pas de doute sur ce qui s'était passé. Comme il lui avait indiqué sa position quelques minutes plus tôt, elle en avait déduit que le mieux qu'elle avait à faire, était de se rendre à l'hôpital le plus proche, et elle était partie immédiatement. Mais on venait de lui dire qu'il n'y avait pas eu, cette nuit, d'entrée au nom de Pedro. La gendarmerie qui avait été appelée de l'hôpital n'avait pas eu, non plus connaissance d'accident dans la région, autre que celui de Pierre.
- “No estoy loca sin embargo. No salté en mi coche para pegarme 255 kilometros por antoyo o por cabezonada. Estoy segura que le paso algo a mi Pedro. Me habria vuelto a llamar muy rapidente si eso no hubiera sido el caso. »
La femme de Pierre avait saisi instantanément le nombre de kilomètres.
- Vous avez bien dit 255 kilomètres pour venir jusqu'ici ?
- « Puedo afirmarlo con certeza, pongo en marcha siempre mi cuentakilometros cuando tomo mi coche » répondit elle après une pause, quand elle pensa avoir compris la question.
Cette femme s'exprimait dans une langue qui n'était pas la sienne et pourtant les mots qu'elle prononçait lui parlaient à l'évidence. En un éclair, elle s'imagina que Pierre et Pedro pouvaient être la même personne. Elle se rapprocha d'elle pour en savoir plus. Le serveur était resté au milieu d'elles pour faire, dans la mesure du possible, l'interprète.
- Comment est votre mari ? quel âge a-t-il ? quel métier fait il ? quelle est la marque de sa voiture ? a-t-il des cheveux longs ? a-t-il des signes particuliers ? quelle est la couleur de ses yeux ?... les questions se bousculaient, sortaient en rafales.
51 ans et « Volkswagen Passat » , les seules réponses qu'elle entendit ou qu'elle comprit, lui suffirent pour se faire une opinion et acquérir la certitude que Pierre et Pedro étaient la même personne.
Comme la femme espagnole ne comprenait manifestement pas l'intérêt qu'elle lui portait subitement, elle devait peut être même penser que le choc qu'elle avait reçu, l'avait rendue folle, elle ne chercha pas à lui faire comprendre quoique ce soit et la prit par la main d'autorité, pour l'entraîner sur le lieu de l'accident que la gendarmerie avait fini par indiquer. L'autre la suivit sans résister, ne sachant, de toutes façons, pas quoi décider, en cet instant précis. Un motard les escorta jusqu'au bon endroit.
Ils découvrirent la voiture accidentée, dans une vigne, au moins dix mètres en contrebas de la route, à la sortie de Libourne, qui formait un virage à cet endroit. Elle était retombée sur ses quatre roues mais on pouvait deviner que le choc avait été très violent.
Les deux femmes avaient été conduites sur le petit chemin qui longeait le terrain agricole et elles se mirent à courir sitôt qu'elles eurent reconnu avec certitude la voiture. Vues de la route leurs deux silhouettes se ressemblaient étrangement. Etait ce parce qu'elles partageaient la même inquiétude ou il y avait il des raisons plus profondes ?
La femme de Pierre regarda tout de suite le compteur kilométrique qui indiquait 255.Tout le reste n'avait plus d'importance pour elle…
La femme de Pedro quant à elle, s'affaira un long moment à rechercher un téléphone portable qu'elle ne réussit évidemment pas à trouver.

Elles retournèrent toutes les deux à l'hôpital, sans échanger le moindre mot, l'une et l'autre comme assommées par toutes ces révélations brutales.
Le chirurgien croisé le matin, les rejoignit très vite pour leur annoncer avec beaucoup d'emphase, la mauvaise nouvelle, que l'une et l'autre pressentaient depuis qu'elles avaient vu l'état de la voiture et le non déclenchement de l'air bag.
Il eut encore plus de mal à leur annoncer qu'on avait retrouvé sur la victime, l'une sur lui, l'autre dans une sacoche, deux cartes d'identité distinctes mais où seuls le prénom et l'adresse n'étaient pas les mêmes.

Pierre avait trouvé le moyen de réunir ainsi ses deux moitiés d'orange - il utilisait volontiers cette expression - qui n'auraient eues, autrement, aucune chance de se rencontrer tant l'étanchéité qu'il avait mise en place autour d'elles, était le fait d'un organisateur hors pair.
Le vol plané qu'il avait accompli avec son véhicule était sans doute préparé de longue date et le point kilométrique où s'était terminé sa vie était précisément situé à mi distance entre les deux femmes comme pour montrer le parallélisme absolu entre ses deux existences et le poids rigoureusement égal des deux côtés de cette balance sur laquelle il avait toujours vécu en équilibre, jusqu'à cet aboutissement.







nouvelles persos lecture aleatoire
lecture aléatoire




Multipanda - Infoquizz - Refina - Solution Piscines - Solutions Banque - Yaca-Sudoku -