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La démystifiée


Auteur : GERE Arno

Style : Drame








I -

Il est des jours où se lever est un exercice pénible, le corps tout engourdi, les paupières lourdes, une force d'inertie pesante et dominante, vous recommandent de retarder le plus possible le moment d'abandonner la position horizontale, et ce matin là, pour Louisiane, c'étaient des sensations étranges : dans le même temps où son cerveau lui commandait de poser au plus vite le pied sur le parquet ciré de sa chambre pour concrétiser les promesses de la veille , pour entamer sa nouvelle vie, une main invisible la maintenait allongée sur son lit ,dans un état d' ivresse, de conscience subliminale, où tout ce qui vous entoure est magnifié où l'attitude passive tient lieu d'action.
Des images jamais entrevues, apparaissaient et défilaient devant elle, panoramas en grandeur nature, univers de lumière qui se mettaient en place et s'articulaient autour d'elle, qui ne semblaient attendre que son bon plaisir. Elle avait l'impression de prendre son envol au dessus de cette île dont elle était devenue la reine…

La nuit avait été particulièrement courte. Lorsqu'on l'avait ramenée chez elle sur le coup des trois heures du matin, il y avait des habitants du quartier ou elle demeurait, qui ne dormaient pas encore et qui étaient venus spontanément lui faire la fête. Ils étaient restés devant leur poste de télévision durant toute l'émission et sitôt que la proclamation des résultats avait été faite, ils s'étaient rassemblés dehors, sur le chemin, pour manifester ensemble leur joie.
Dans cet écart où habituellement il ne se passait pas grand chose qui puisse mériter l'attention du grand public, hormis il est vrai, de temps en temps un « fait divers » tragique, voilà qu'on s'intéressait enfin à quelqu'un d'ici, et ce n'était pas rien :
Louisiane, la fille aînée de Rose -May Alamanda, dont la petite case en bois sous tôle se trouvait en bordure de la route nationale , face au cimetière, juste avant l'entrée du village, venait de remporter haut la main le titre de Miss Réunion !
Il fallait la voir se déplacer sur l'immense scène décorée de mille couleurs du théâtre Luc Fleury ! Son allure était décidée, sa démarche aérienne et chaloupée, son regard, avec juste ce qu'il convenait de provocation pour que cela fût pris simplement pour de la confiance en soi, fixait un horizon qui lui semblait magique, qui promettait à coup sûr le bonheur…
Les autres candidates au titre, placées à ses côtés, et curieusement déjà un peu en retrait, paraissaient pétrifiées par l'enjeu, presque insignifiantes, et en tous cas réservées, tandis que Louisiane, elle, avançait d'un pas alerte, chaque fois que c'était son tour de se mettre en mouvement, de se mettre en valeur. Elle arborait un sourire « scotché » sur les lèvres que rien ne pouvait effacer, qui voulait dire qu'elle était sûre d'elle et qu'elle mesurait parfaitement l'effet qu'elle produisait sur le public nombreux qui était là à ses pieds et d'où montait un sourd murmure à chacun de ses passages.
Elle pouvait même du coin de l'œil, jauger l'expression des visages des membres du jury, qui étaient alignés sur une avant-scène, à la façon d'une cour souveraine, tous des gros « Zozos » de Saint-Denis ou de Saint- Gilles, riches commerçants de la place, politiciens en représentation ou alibis culturels. Les uns, impénétrables et blasés, comme imbus de leur position sociale, les autres, décoincés,heureux d'être là, la soirée avait été longue et les pauses au bar fréquentes, béats devant le spectacle, et prêts à toutes les concessions et à toutes les faveurs.
Et elle savait deviner, chaque fois qu'elle passait devant eux, lesquels il fallait séduire, ceux qui sauraient au moment du vote, imposer leur point de vue aux hésitants.
C'étaient sûrement ceux qui la fixaient intensément et qui guettaient un signe d'elle. Elle leur décochait ostensiblement des œillades et ils étaient suffisamment rapprochés, un peu en contrebas de la scène, pour entendre les froissements de sa robe de soirée lorsqu'elle ondulait les hanches, comme on lui avait recommandé de le faire, quelques jours plus tôt, mais qu'elle faisait finalement comme une seconde nature et qui semblait de toutes façons, beaucoup l'amuser.
Dans l'île, les concours de « miss » s'étaient multipliés ces dernières années. C'est vrai que beaucoup de jeunes filles dans cette partie métissée du monde, avaient de solides arguments à faire valoir pour qu'on les distingue en raison de la beauté de leur corps et pour qu'on les installe, de ce seul fait, au moins pendant un temps, sur un piédestal.
Force était de reconnaître que, Louisiane, en particulier, était ce qu'on peut appeler une belle plante. Elle était un mélange de Cafrine et de Malabaraise, ayant pris de chacune de ces ethnies tout ce qu'il y avait de meilleur.
De la première, elle avait le sourire ravageur, l'œil orgueilleux, un rien moqueur, les formes affriolantes , et la couleur ambrée de la peau, de la seconde, la grâce dans le maintien, le port altier, les jambes longues et fines, la chevelure arachnéenne et soyeuse…
N'importe quel bout de tissu enroulé autour de son corps devenait une parure de princesse, de quoi faire enrager la plupart de femmes qui se trouvaient là, peut-être surtout pour exhiber leurs toilettes et leurs bijoux mais qui incontestablement souffraient de la comparaison, et qui sûrement s'en rendaient compte, à en juger par leur attitude figée et par leurs visages fermés et pleins d'ennui, qui contrastaient avec ceux, attentifs ou hilares, de leurs voisins masculins…
Lorsque l'animateur vedette de la télévision régionale, après avoir fait durer le « suspens » autant que cela pouvait se faire, eût proclamé solennellement les résultats du vote du jury, une immense clameur monta dans la salle. Une fois n'était pas coutume, le jury avait fait, semble t il, le même choix que le public et les téléspectateurs, Louisiane avait été littéralement plébiscitée.

A peine eût on le temps de lui passer l'écharpe et de la ceindre du diadème sous une ovation nourrie, que la scène du théâtre fût envahie avec fougue par une foule en liesse qui tenait absolument à approcher la nouvelle reine, si possible pour poser à côté d'elle ou plus prosaïquement pour se faire voir à la télé.
Après les dernières festivités qui avaient eu lieu pour quelques privilégiés, dans une boîte de nuit du chef lieu, monsieur le Député - Maire , en personne, avait tenu à la ramener au petit matin, conduisant lui-même son véhicule de fonction, et quand il avait vu tous ces gens qui attendaient, emporté par l'euphorie ambiante, il n'avait pu s'empêcher de venir serrer toutes les mains puis de faire un discours , avec l'héroïne du jour à ses côtés, qu'il tenait avec un rien de paternalisme par les épaules, qu'il tenait en quelque sorte en otage.
Il en avait profité pour annoncer une subvention conséquente pour l'équipe de football et pour la maison des jeunes du quartier. Au point où il en était, il aurait bien promis la lune…
La maman, Rose - May, un peu à l'écart, les yeux rougis, se demandait sans doute comment elle avait pu enfanter une fille aussi entourée et admirée, et elle écoutait avec un réel contentement tout ce qu'on disait sur elle, sans vraiment tout comprendre car elle avait, encore plus que d'habitude, consommé sans modération quelques « piles plates », c'est ainsi qu'on appelait les petits flacons de rhum « charrette » qui avaient comme avantage appréciable de passer inaperçus dans les poches.
Au milieu de tout ce monde, Louisiane, les pieds nus, une chaussure à talons hauts dans chaque main, sa robe longue satinée touchant presque le sol, se frayait un chemin avec peine, sans manifester la moindre gêne, le moindre étonnement, sans perdre sa démarche fluide et son assurance tranquille, presque étrangère à toute cette agitation dont elle était la cause, et certainement beaucoup moins concernée que quelques heures plus tôt, sous les projecteurs et les caméras.

Les voisins parlaient surtout entre eux de la série de cadeaux que son triomphal succès lui avait valu : un téléviseur avec magnétoscope intégré, une machine à laver, un VTT, un salon offert par Coufopama, un collier en plaqué or, un téléphone portable, un bon d'achat de 2500 francs chez Gentil Impérial, un séjour de huit jours pour deux personnes dans l'île sœur, et plein d'autres choses encore, de quoi presque monter son ménage, et puis, pour couronner le tout, un billet d'avion pour Paris avec le droit de se présenter au concours de Miss DOM-TOM !
Dans ce désordre ambiant tout à fait inhabituel, elle avait tout de même fini par rejoindre la porte de la case et, non sans mal, par la refermer derrière elle .La petite chambre qu'elle occupait, dont les cloisons en « bagapan », faites du résidu de la canne à sucre, étaient intégralement tapissées de photos de journaux ou de magazines représentant des mannequins et des vedettes de cinéma, ne laissait la place que pour le lit et deux chaises.

Son seul aspect un peu luxueux était ce plancher ciré que sa mère avait toujours entretenu avec constance et amour en espérant que sa fille ne marcherait pas , comme elle l'avait fait elle-même, toute sa pauvre vie, sur de la terre battue…

Et une fois que tous les voisins furent rentrés chez eux, que la nuit eût enfin retrouvé son calme, elle avait eu toutes les peines du monde à trouver le sommeil…



II -

C'est comme cela, que le matin suivant, elle avait eu cette sensation d'immatérialité en cherchant à se lever. On tente d'ouvrir un œil, encore à moitié endormie, et on se dit qu'il est temps de passer à autre chose, mais le corps ne réagit pas. On perçoit pourtant distinctement tout ce qui vous entoure, la cloison au dessus du lit avec la photo ostentatoire de Noémie Campebelle, et celle plus réservée de Clodine Schaeffer en vis à vis, les habits de soirée, qui n'ont rien à envier à ceux d'un toréador, jetés négligemment sur le dossier de la chaise, les rais de lumière qui traversent les persiennes mal assemblées, l'odeur familière et rassurante de la maison, insaisissable ou insignifiante pour tout autre que vous.
La tête dit « allons » et le reste fait la sourde oreille. C'est tellement plus facile quand il n'y a plus à lancer la machine, à la mettre en route. L'obstacle au mouvement, c'est le corps et lui seul…
Elle n'était jamais montée dans ces espèces de manèges, ou de carrousels où l'on prend de la hauteur à toute allure sans qu'on y soit pour rien et où l'on se laisse griser par la vitesse lorsque la pente vous aspire et vous happe. De cet endroit surélevé on surplombe et l'on domine tout le paysage alentours. Ce qu'elle ressentait à ce moment, devait y ressembler.
Ce qui l'étonnait le plus était de distinguer parfaitement sa case non loin d'un champ de cannes en fleurs, encore plus petite que ce qu'elle croyait, à peine plus conséquente que le badamier juste à côté. Mais la case s'éloignait rapidement puis n'était plus qu'un confetti puis plus rien.

Plus elle prenait de l'altitude, moins on pouvait trouver trace de l'activité humaine, donc de la présence des hommes sur l'île. Une route minuscule partait à l'assaut d'un cirque en déroulant des lacets qui s'entortillaient toujours plus serrés lorsque la pente s'élevait, puis disparaissait sans aucune raison.
Un peu plus loin à gauche, une autre route plus large, comme déposée artificiellement sur la mer, longeait une falaise menaçante et rocailleuse. Là, un pont suspendu, presque aussi ténu qu'un fil d'équilibriste, reliait les deux bords d'une ravine, ailleurs des agglomérats d'immeubles, petits cubes écrasés de grosseurs inégales indiquaient l'implantation d'une ville, et tout le reste ou peu s'en fallait , ressemblait à une nature vierge.
Il y avait cette grande plaine lunaire grise ou ocrée tour à tour, avec des petits monticules en forme de cônes, qui se terminait sur une bouche lippue, démesurée et grande ouverte qui semblait écraser tout le reste de l'île de son extravagance et de sa force retenue. On n'avait pas beaucoup de mal à imaginer que s'il lui prenait l'envie de se réveiller, de cesser toute continence, de racler un tant soit peu le fond de sa gorge, ses crachats volumineux, baves rougeoyantes et fluides, n'auraient aucun mal à aller se
déverser jusque dans l'océan.
Se faisant, nul doute que le flanc de la montagne se recouvrirait après d'une croûte stérile et rugueuse qui mettrait plusieurs années avant d'autoriser la moindre mousse, ou le moindre lichen à s'agripper.
L'expulsion de la matière hors des entrailles de l'île pour spectaculaire qu'on l'imaginait, ne faisait pas peur, un enclos naturel veillait en effet à canaliser et à relativiser toute éventuelle fureur.
Pour le reste, vu de si haut, ce bout de terre ne s'éloignait pas trop de ce que devait être le paradis, avec ces côtes aux découpes variées, ces successions de pics et de pitons en lignes brisées qui défiaient l'azur, perforant de ci de là un nuage, avec ces cirques qui vivaient leur vie en ermites, avec ces ravines qui dévalaient une pente béante qu'elles avaient creusées méthodiquement au fil des millénaires, traversant des mosaïques de verdure, avec ces minces filets d'eau qui rejoignaient un océan paisible et tranquille au travers d ' un lit de galets désertique.
Quand on prend de la hauteur, quand on met de la distance avec toutes choses, même la mer la plus agitée devient lisse.
Il faut bien reconnaître que Louisiane la connaissait très mal son île, personne n'avait encore réussi à l'entraîner loin de chez elle et lui en faire découvrir la magie et la diversité.
L'insularité produit invariablement chez ses habitants une grande adhérence à l'environnement immédiat et une faible attraction pour ce qui est étranger et encore plus là où des mers, tout de suite profondes dès que l'on quitte les rivages, ne favorisent pas un goût immodéré pour les bateaux.
Et maintenant elle survolait pourtant le sentier du Piton des neiges, progressant sans la moindre peine vers le sommet et elle pouvait latéralement visionner l'île d'un bord à l'autre, dans un regard panoramique, de la côte sous le vent, à main gauche, à la côte au vent, à main droite. Sa vue plongeait aussi depuis ce piton culminant au dessous d'elle, jusqu'aux modestes auréoles blanches que formaient des vagues au contact des rochers ou de la barrière de corail.
Quelle sensation de puissance tout à coup ! Que les mesquineries humaines, les « la di la fé » lui paraissaient viles et misérables, et les préoccupations matérialistes de la vie courante dénuées d'intérêt !
En un flash-back rapide, elle revisitait son passé le plus récent. Depuis qu'elle avait volontairement quitté l'école, lui ayant préféré la vie « active », sur un coup de tête, à la suite d'une remontrance d'un professeur, ses journées et ses semaines se passaient invariablement de la même façon.
Le matin, elle aidait un peu sa mère aux tâches ménagères, quand elle ne la remplaçait pas totalement. Puis elle passait le râteau sur le sol de la cour pour balayer les feuilles qui tombaient du grand badamier qui se trouvait là en son plein milieu. Elle s'attardait ensuite à l'aide d'un tuyau d'arrosage à fixer la poussière de l'unique allée en partie bétonnée, ignorant superbement les lianes ou les plantes vertes qui s'agrippaient sans conviction sur le grillage rouillé de la clôture.
Une fois que Gahé, son petit frère, était parti à l'école, il n'y avait plus grand chose à faire, de toute la journée. Elle s'accoudait alors le plus souvent au barreau, pour tromper son ennui, guettant les allées et venues sur la route, seul endroit susceptible de mouvement, à l'affût de la moindre animation.

Beaucoup de voitures ralentissaient en passant devant chez elle, il y avait, il est vrai, une grande courbe juste avant l'entrée du village qui ne permettait pas une vitesse excessive.
Des hommes jeunes, parfois plus âgés, lui faisaient des appels de phare ou bien klaxonnaient, certains même n'hésitaient pas à s'arrêter à sa hauteur pour l'interpeller ou lui faire la cour. Combien de fois ne l'avait on pas invité à faire un tour en voiture ? parfois dans de très belles.
Mais elle ne répondait pas à leurs appels, ne laissait aucune chance à ces importuns toujours aussi englués dans leurs mâles certitudes de séducteurs irrésistibles. Le sourire énigmatique qu'elle affichait le plus souvent ne leur était pas destiné et ils ne s'en rendaient même pas compte…
Les rares fois où elle sortait, si l'on met à part les courses presque quotidiennes au marché du village en compagnie de sa mère, c'était presque toujours le samedi soir. Sa grande copine, Mimose, un peu plus âgée qu'elle et qui travaillait dans la boutique de son père, venait la chercher dans une vieille 205 Peugeot et elles allaient ensemble à la discothèque, le plus souvent dans la sous préfecture voisine où elles avaient leurs habitudes et leurs cours attitrées.
Elle aimait bien ces moments là, y pensait toute la semaine, s'y préparait à l'avance.
Sans le moindre effort, elle n'avait alors qu'à se laisser porter pour se glisser et se fondre dans cet univers de plaisir, fourmilière surprenante où la communication entre les individus se passait bien puisqu'elle se bornait à prendre des attitudes identiques, à effectuer les mêmes gestes stéréotypés et convenus, à se mouvoir plus ou moins gracieusement de la même façon.
Toute cette jeunesse vibrait apparemment à l'unisson en dépit du vacarme outrancier des hauts parleurs. Ils se jetaient sur les pistes de danse, par vagues successives plus ou moins imposantes, selon les rythmes qu'on leur imposaient, en fonction des modes du moment.
Elle réussissait à se saouler du bruit assourdissant et saccadé de la musique « techno ».
Le faisceau des projecteurs guidé à main humaine, s'attardait sur elle, plus souvent qu'à son tour, s'accrochait à ses habits et les rendait scintillants ou fluorescents. Les hommes s'agglutinaient, tournaient et dansaient autour d'elle, l'effleuraient chaque fois qu'ils le pouvaient et on ne peut pas dire qu'elle détestait cela.
Les corps à défaut de se toucher étroitement comme dans les danses langoureuses, s'aimantaient à distance, cherchaient à se faire signe.
Sous ce climat tropical et torride, dans cet espace où tout était proche, il ne fallait pas beaucoup de temps pour que ses vêtements collent à sa peau luisante comme au sortir du bain, et pour que les volumes de son buste frémissent et s'animent avec volupté et aisance, transformant les hommes les plus indifférents en des voyeurs assidus.
A la façon d'une andalouse orgueilleuse, concentrée sur le mouvement qu'elle donnait à son corps, elle défiait fixement, les uns après les autres, tous les regards insistants qui se posaient sur elle, comme pour jauger l'effet qu'elle produisait sur ses semblables, et dans ses moments là, dans le cercle des habituels noctambules d'une petite sous-préfecture d'outre-mer, elle n'était pas loin d'être déjà reconnue comme reine…
Mais aucun homme en particulier, n'avait réussi à captiver durablement son attention et à lui tourner la tête, au delà du temps d'une étreinte furtive, le plus souvent sur un parking, au fond d'une voiture étroite, histoire de terminer agréablement la soirée et surtout d'apaiser l'excitation paroxystique des corps embrasés à force de se défier et de se faire face.
On entre par une portière et on ressort par l'autre en vis à vis en se réajustant du même geste que font les jeunes femmes dans la rue pour tenter vainement de rallonger des jupes décidément trop courtes, oubliait-on qu'on les avait choisies courtes ?
Puis on occulte très vite ce qui s'est passé, avec qui cela s'est passé…
Le seul garçon qui comptait pour elle, qu'elle portait tout au fond de son cœur, c'était le petit Gahé … Il avait maintenant six ans et chaque fois qu'il l'apercevait, en se levant le matin ou en rentrant de l'école, son visage s'illuminait et il ne la quittait plus des yeux, comme fasciné.
Autant il était turbulent et dissipé avec sa vraie maman, autant il obéissait au doigt et à l'œil à sa sœur. Il suffisait qu'elle lui dise « - Bouges pas… », il attendait résigné, avant d ' entreprendre un geste, qu'elle lui donne l'ordre contraire.
Quand le samedi soir, elle rentrait un peu tard, il restait allongé dans son lit les yeux grands ouverts, refusant le sommeil, tant qu'elle n'était pas venue le délivrer et le récompenser de son entêtement en l'embrassant.
Pour lui faire plaisir, pour lui tirer un sourire, ou pour le voir simplement attentif ou curieux, pour le protéger de la bêtise ou de la méchanceté, elle se sentait de la force d'une lionne.
C'était cela la vie de Louisiane et elle n'en imaginait pas d'autre avant ce qui venait de lui arriver, en voulait elle une autre ?…



III -

Gahé, comme tout le reste du monde, en ce moment précis, n'occupait plus ses pensées, et elle réalisa enfin qu'elle était dans l'avion. Tout était allé tellement vite. Le concours de Miss DOM-TOM aurait lieu dans quinze jours, et un rassemblement préalable des candidates était organisé par la célèbre Madame Parthenay, grande organisatrice de ce type de spectacles, pour les préparer convenablement à l'événement, pour ciseler autant que cela pouvait se faire en si peu de temps, des pierres précieuses mais à l'état brut, en pierres scintillantes.
Louisiane ne doutait pas un seul moment qu'elle participerait à ce long séjour préparatoire qui augmenterait à coup sûr ses chances de bien figurer pour le titre suprême.
Comme d'habitude, lorsqu'un intérêt jugé fondamental par les décideurs du département le commandait, on savait très bien où trouver l'argent pour favoriser ce qu'on désignait sous le terme de mobilité et qui consistait à faire en sorte que l'éloignement par rapport à la métropole ne soit plus un obstacle à la réalisation d'un projet d'un îlien…
Il faut dire que c'était à l'occasion de ce genre de manifestations que Antenne Réunion Outremer réalisait ses plus forts taux d'écoute…et que l'indice de satisfaction des élus locaux remontait dans le cœur des électeurs…
N'étant jamais auparavant montée dans un avion, Louisiane avait échappé à une anxiété légitime en avalant presque à la suite, deux coupes de champagne que l'hôtesse lui avait présentées sur un plateau , à la demande du commandant du Boeing , à peine avait-elle pris place, en guise de bienvenue à bord. Ce qu'on ne lui avait pas précisé c'était qu'une seule lui était destinée, la deuxième étant en réalité pour que le commandant trinque
avec elle, mais il s'était présenté trop tard...
Son voisin de droite, son seul voisin puisque son siège donnait sur le couloir, lorsqu'il eût compris pourquoi on s'affairait autour d'elle, chercha bien à lier connaissance, mais les réponses monosyllabiques qu'elle lui fit, son absence de réactions à ses sollicitations, le découragèrent de poursuivre plus avant la conversation.

Elle se contentait d'observer les mouvements de va et vient dans l'avion, d'admirer la bienveillance et la grâce des hôtesses toujours empressées et souriantes autour des passagers, de regarder les gens qui se levaient puis s'asseyaient successivement, qui arpentaient les couloirs dans un ballet seulement interrompu momentanément lorsque le chef de cabine, sans doute pour leur faire reprendre la place qui leur était assignée, annonçait la traversée d'une zone de turbulence.
Dans cet espace fermé et limité, elle se sentait en sécurité, ressentant confusément une impression de matrice qui l'enserrait et la protégeait du monde extérieur.
Tous les gens dans les fauteuils autour, semblaient détendus, heureux les uns de changer d'horizon, d'imprimer un nouveau mouvement à leur vie, pour certains, de renoncer définitivement à une existence qui ne correspondait pas ou plus à leurs espérances, les autres d'aller à la rencontre d'êtres chers qu'ils n'avaient pas vu depuis longtemps.
Rien de comparable en tous cas à ce qu'elle avait ressenti dans l'aéroport au moment du départ.
Les visages étaient alors le plus souvent sinistres, à moitié enfouis dans des mouchoirs ou des tissus, ravagés par les pleurs. Dans l'espace situé à l'entrée de la zone de contrôle des passagers de l'avion, des petits groupes distincts faisaient cercle autour d'une personne, celle qui allait partir , celle qui allait peut- être même déserter.
Pour les plus âgés qui avaient tenu, en dépit de leur infirmité ou de leur fatigue, à accompagner le voyageur, c'était une déchirure qu'ils savaient définitive. L'image vivante d'un enfant ou d'un petit enfant qu'on venait pourtant de caresser quelques secondes plus tôt, s'escamoterait soudain derrière des lanières de rideau en plastique, serait happée par un univers inconnu qu'ils oubliaient même de haïr, disparaîtrait à tout jamais de leur vue.
Un dernier signe de la main avant le basculement et il ne resterait plus d'eux que les photographies irréelles et trompeuses des cérémonies des jours de fête, qui orneraient les murs ou le dessus des buffets comme des icônes désespérément figées …
Elle avait oublié de prendre un peu d'argent sur elle, mais cela semblait n'avoir pas d'importance car tout était ici distribué gratuitement, sans même que l'on fasse l'effort de demander et avant même qu'on ne ressente un besoin de manger ou de boire, de dormir ou de lire, de regarder un film ou d'écouter de la musique…

Le chef de cabine annonça les conditions de vol et l'heure prévisible d'arrivée, puis il souhaita à tous, un bon voyage, et tout particulièrement à Miss Réunion qui faisait l'honneur à la compagnie Air Tropical de l'avoir choisie. Une salve d'applaudissements accompagna cette annonce. Elle comprit avec un temps de retard que c'était pour elle.
Son sentiment de bien-être augmenta de plusieurs degrés supplémentaires.
Elle se demandait comment elle avait pu vivre, jusqu'à présent, dans les conditions où elle avait vécu. Ici, tout était paisible, les gens souriaient, qu'ils soient en éveil ou en état de somnolence, ne s'occupaient de rien. Quand quelqu'un s'adressait à vous, pour les motifs les plus futiles, il vous parlait poliment, en s'excusant pour la moindre chose.
Sa vie était désormais toute tracée, munie de ce titre de Miss Réunion, qui se muait en viatique, elle allait rencontrer des tas de gens importants qui la prendraient sous leur coupe, la feraient voyager, lui apprendraient à mieux regarder et comprendre le monde, l'entraîneraient dans des fêtes interminables.
Au bout d'un an, lorsqu'elle devrait rendre sa couronne, elle aurait un carnet d'adresses bien rempli qui lui permettrait d'occuper la même place privilégiée et de poursuivre le même chemin. Si elle avait de la chance, elle pourrait peut-être se faire remarquer par une agence de mannequins et marcher dans la cour des grandes, et, qui sait, sur les pas de Noémie Campebelle ou de Clodine Schaeffer!
Elle souriait d'aise en pensant aux mises en garde que lui faisait M.Moutou lorsqu'il la croisait au milieu du village :
« - Louisiane, tu as voulu quitter le lycée, il faut absolument que tu fasses des stages de formation professionnelle le plus vite possible pour t'intégrer enfin dans la vie… »
M. Moutou était l'ancien Directeur du CEG de sa commune, maintenant à la retraite, et longtemps, comme ses autres camarades, elle avait été très impressionnée par lui.
Qui ne se rappelait des jours où il remettait les chèques de bourse ?
Ces jours là, longtemps avant l'heure d'ouverture des grilles de l'école, les parents, c'est à dire le plus souvent, les mères, attendaient. Une fois que les élèves étaient rentrés dans leurs classes, le Directeur, faisait mettre en rang, à leur tour, les parents, sous les préaux devant les bâtiments préfabriqués.
S'ils ne se mettaient pas spontanément deux par deux ou s'ils étaient trop bruyants, M.Moutou n'hésitait pas à les réprimander, c'était presque tous ses anciens élèves.

Le moment venu, quand le silence s'était installé, il prenait place derrière son bureau, la moustache blanche bien lissée, le col de sa chemise fermé par une cravate noire, très droit et digne sur son fauteuil créole en forme de trône, le paquet de chèques du trésor bien en évidence devant lui, il n'y avait aucun autre papier ou dossier qui traînait, puis il remettait solennellement les bourses, une par une, avec un petit mot pour chacun.
Les parents repartaient prestement après avoir signé une vague feuille d'émargement, comme s'ils prenaient la fuite, certains pensant sûrement que tout cela sortait de la poche de Monsieur le Directeur et qu'ayant changé d'avis, il pouvait très bien les rappeler lorsqu'ils tourneraient les talons…
Nul doute qu ' il aurait enlevé la mairie facilement s'il s'était présenté aux élections municipales, en dépit du fait que les malabars, nombreux dans cette partie de l'île, n' étaient pourtant pas l'ethnie dominante, comme il le vérifiait souvent dans les pages de l'annuaire téléphonique en surlignant les noms d'origine indienne, et les quelques notables du coin, créoles blancs pour la plupart, n'auraient pas pu l'en empêcher, mais M. Moutou était un sage, il connaissait ses forces et ses faiblesses.
C'était un théoricien de la chose publique, pas un homme pratique, il passait son temps à penser et à moraliser, de préférence à haute voix, de préférence devant un auditoire.
Feignant une modestie qui n'illusionnait personne, ses phrases résonnaient comme des sentences, lentes et mesurées lorsqu'il parlait sérieusement, avec un débit précipité, et moins facilement audibles lorsqu'il blaguait, mais il savait très bien qu'il n'avait pas l'âme d'un gestionnaire ou d'un comptable, il laissait cela à d'autres.
Désormais, Louisiane, n'aurait plus peur de M. Moutou. Il pourrait bien lui dire ce qu'il voudrait lorsqu'ils se croiseraient dans le village.
Après tout, la vie, elle y était maintenant de plein pied dedans, plus haut que jamais lui même ne l'avait été et ne pourrait l'être. Même à l'âge qu'il avait, il n'était sans doute jamais passé à la télé, alors qu'elle…
Sa pauvre maman, elle aussi, y allait de son couplet lorsqu'elle était à jeun. Elle, c'était vraiment le contre- modèle. C'est qu'elle n'avait pas eu beaucoup de chance dans sa vie. Le seul homme qui l'avait vraiment aimé, le père de Louisiane, était mort accidentellement très jeune, et les nombreux « petits pères » qui s'étaient succédés ensuite, étaient des bons à rien ou des alcooliques.
Peu à peu, elle avait sombré dans une dépression chronique puis dans l'alcool, et rien ni personne n'avait pu l'en empêcher, pas même Louisiane ou Gahé.

En dehors du fait qu'elle n'avait pas voulu poursuivre ses études, ce qui l'agaçait le plus chez sa fille, c'était qu'elle abusait un peu trop à son gré du « zamal » , cette herbe « pays » prohibée que beaucoup de jeunes consommaient sans même s'en cacher et qui les aidaient à supporter la médiocrité de leur vie en meublant leurs journées inactives, leur permettant de s'échapper de ce monde d'adultes qui non seulement ne leur tendait pas les bras mais qui ne les tentait pas non plus. Les fumées qu'ils inhalaient à tout va, en toutes circonstances, occultaient la réalité des choses, faisaient oublier l'essentiel et s'ils n'y prenaient garde, la médiocrité qu'ils pensaient fuir, s'installerait pour toujours.

- « arrêt' fumé don… ou voit pas qu'ça lé poison mém …si ou continue, lo diab va déranz out tête, y va gâte ène zolie ti cafrine dofé com' ou …» lui répétait- elle souvent sur un ton péremptoire et convaincu, lorsqu'elle-même n'était pas sous l'emprise du rhum, comme si elle pressentait qu'un fléau avait pris la place d'un autre…
L'arrivée du déjeuner mit un terme à toutes ces pensées, à toutes ces mises en garde. Elle faillit demander à l'hôtesse qui s'occupait de tout son côté de cabine pourquoi il n'y avait pas un petit gazon de riz dans son plateau, comme cela était quasi obligatoire à chaque repas dans son pays, mais elle se ravisa car elle ne voulait pas lui créer d' ennuis, elle avait été si gentille avec elle.
La petite fiole de vin de Bordeaux qui accompagnait le repas lui fit retrouver sa douce euphorie.

Ayant ressenti un bonheur aussi parfait, elle était maintenant plongée dans le sommeil le plus profond, sa tête s'inclinait même légèrement sur l'épaule de son voisin qui s'accommodait parfaitement de la situation et veillait à ne pas tenter le moindre geste de peur qu'elle ne se redresse, et son bonheur aurait duré si…



IV -

Elle fut réveillée brutalement. Quelqu'un la secouait vigoureusement par le bras, ce n'était pas l'hôtesse, mais une femme penchée sur elle, qu'elle mit du temps à reconnaître : Rosine, la voisine la plus proche de chez sa mère…
Comment ? elle aussi, avait pris l'avion ? mais pourquoi ses traits n'avaient ils pas la même expression lénifiante que les autres passagers ? pourquoi n'avait elle pas mis des habits endimanchés pour une telle occasion ? sa tenue négligée, ses cheveux en désordre, ses yeux cernés et humides exprimaient le malheur.
Derrière elle, en retrait, sur le pas de la porte, trois hommes en uniforme, attendaient…
C'est Louisiane qui parla la première :
« - Rosine, quo ça y veut dire ? quouéque la arrivé ? pourquoué ou plère ?
- Mon zenfan…, out momon…, out momon lé mort… »
Cette fois ci, elle se réveilla complètement. Elle se redressa prestement sur son lit. Le drap blanc qui cachait sa nudité, soulignait en même temps sa fragilité. Les trois personnes qui se tenaient derrière, étaient des gendarmes en shorts. Ils s'approchèrent et l'un d'eux, le plus grand et le plus gros, sans doute le chef, expliqua en prenant un temps infini, cherchant ses mots, que Rose May Alamanda avait été retrouvée étendue, après le lever du soleil, à l'entrée du champ de cannes, non loin de la case, que l'analyse
sanguine « post mortem » avait révélé plus de trois grammes d'alcool par litre de sang et ne laissait guère de doute sur ce qui avait pu se passer, qu'on ne pouvait plus rien pour elle maintenant, qu'il fallait être courageuse.
Des larmes coulaient maintenant doucement sur son visage, les gendarmes comme soulagés d'en avoir fini avec cette annonce pénible, étaient ressortis très rapidement.
Seule était restée Rosine assise près du lit, qui la tenait par l'épaule. On sentait la cire du parquet.
Les volets étaient restés fermés mais laissaient paraître un peu la lumière du jour. Il devait être midi. Elle était toujours allongée, désormais parfaitement consciente, les yeux grand ouverts, une profonde tristesse l'avait saisie brutalement et agitait tout son corps. Au bout de longues minutes, elle se releva en un mouvement brusque.
« -Où ça i lé mon ti gahé ? »
« - li attende aou déor, ou vé que mi trape a li ? »
Mais elle était déjà dehors. Des badauds étaient dans la cour ou sur le bord de la route, plusieurs voitures dont l'une était surplombée d'un gyrophare, étaient garées sur les bas côtés.
Elle entendit une voix anonyme chuchoter sur son passage :
«- Pov' Mé-Mé, la étouff' ek lo rom »
Elle prit son frère dans ses bras. Leurs larmes se mélangeaient. Ils n'avaient pas besoin de se parler. Ils se tenaient par les mains, par la taille, par les épaules, leurs yeux restaient accrochés ensembles, partageaient une détresse infinie. Ils se retrouvaient seuls au monde.
Gahé s'essuyait le nez sur son corsage blanc bordé de dentelles qu'elle avait gardé depuis la veille et ça lui était égal.
Quand ce fut le moment, quand ils furent en mesure de l'entendre, Rosine les entraîna dans l'autre pièce, la plus petite, la plus sombre, celle qui était en terre battue, celle où avait toujours dormi sa mère. On aurait dit en effet qu'elle dormait.
Pour la première fois depuis longtemps,des années peut-être, elle offrait un visage apaisé et serein, comme rajeuni.
C'est en caressant lentement les cheveux de sa mère, la contemplant avidement et fixement comme pour ancrer à tout jamais dans sa mémoire tous les grains de sa peau, tous les volumes de son visage, la fragilité ridée de son cou, qu'elle se souvint de la photographie jaunie et écornée que celle-ci lui montrait il y a très longtemps et qui avait été perdue depuis, où on la voyait au milieu d'autres jeunes filles souriantes et jolies alignées sur une estrade, sous un chapiteau, exhibant devant elles un numéro qu'elles
brandissaient fièrement des deux mains.
Elle était la plus petite, elle était la seule à être pieds nus, placée au beau milieu du groupe, mais c'était elle la plus lumineuse, c'était elle vers qui convergeaient tous les regards et vers qui se tendaient les mains, et c'était elle qui, vingt ans plus tôt, à la même période, peut-être jour pour jour, avait remporté le concours de beauté de toute la côte ouest, c'est à dire de la moitié du département…
Chaque fois qu'elle parlait à sa fille de cet épisode de sa vie, et elle y revenait souvent, il y avait une profonde nostalgie mais aussi comme un soupçon de désespoir dans sa gorge.
Dans ses moments là, Louisiane restait silencieuse, l'écoutait parler sans trop faire un compte avec çà, croyant tout connaître de cette image furtive, de ce qu'elle avait pu représenter pour sa mère, rien d'autre finalement qu'une parenthèse, qu'un bref moment d'existence. Elle ne lui disait pas qu'elle radotait mais le pensait sans doute.
C'était cette image qui resurgissait maintenant, qui l'éclaboussait de toute son évidence, agissant brusquement comme un révélateur.
Tandis qu'elle continuait à dévisager sa mère, elle se surprenait à en redécouvrir les moindres détails, elle aurait pu décrire la disposition de la salle, indiquer le prénom de chacune des concurrentes et le quartier qu'elles représentaient, elle en avait tellement entendu parler, elle revoyait la direction et l'intensité du regard de sa mère, comme aveuglée par un astre qui la captivait toute entière, qui imposait sa loi inéluctable et irrésistible, qui lui faisait oublier qui elle était profondément, qui la projetait trop vite
dans un monde illusoire pour celui qui n'a pas d'armes, elle voyait tout cela, elle comprenait maintenant beaucoup de choses…
Ce n'était plus une image floue, improbable, un souvenir plus ou moins fidèle de ce qui n'était plus, de ce qu'on aurait donc pu recomposer et enjoliver. C'était sa mère dans toute sa vérité, c'était sa destinée, c'était sans doute le message qu'elle avait cherché maladroitement à lui laisser…
Elle abandonna sa position agenouillée au dessus du corps de la gisante, se redressa posément en s'appuyant sur le dossier de la chaise. Elle serra alors très fort la main de Gahé, qu'elle n'avait pas relâchée un seul moment, à lui faire mal, et il ne broncha pas, levant même un regard timide et interrogatif vers elle, qui lui disait qu'il mettait toute sa confiance en elle...
Elle se dirigea avec lui vers l'unique fenêtre dont elle ouvrit les volets en grand .De l'arrière de la case on distinguait parfaitement la chaîne de montagne qui se découpait dans le ciel et donnait une idée de force et sérénité.
Ils se tenaient toujours par la main, leurs regards portaient très loin.

En cet instant précis, en l'espace d'une seconde, sa résolution fut prise : elle ne se rendrait pas à Paris pour le concours de Miss DOM-TOM.







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