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Un peu de rosée dans un jardin d'amaranthes


Auteur : GERE Arno

Style : Drame








Yvon Guillemin, natif d'Huelgoât, avait été pris très jeune par la frénésie des voyages. Sitôt que ses parents le lui avaient permis, sitôt que ses moyens avaient été suffisants,il partit à la découverte du monde.
A l'âge de 38 ans, il calcula, c'était un de ses passe-temps, qu'il avait séjourné 19 ans,5 mois et 3 jours hors de sa Bretagne natale.
S'était- il lassé de ses changements fréquents d'horizon ? Les passages successifs de bivouacs en chambres d'hôtel lui pesèrent ils soudain? Avait- il ressenti le besoin de planter ses racines? Toujours est il que lorsqu'il arriva dans l'île de la Réunion, il se mit immédiatement à la recherche d'une case créole.
Lorsqu'il vit la case il n'hésita pas un seul moment. C'était une case en bois sous tôle ornée de lambrequins comme on en trouvait encore en ce temps là, au milieu d'un parc planté de cocotiers où poussaient les orchidées les plus rares.
Il commença par y ranger toutes les bouteilles qu'il avait ramenées de ses vendanges successives puis en but une grande partie, dans la convivialité avec quelques compagnons de passage , parfois aussi dans la solitude.
Il installa également plusieurs dizaines de mètres de rayonnages pour tous les livres de voyage qu'il avait accumulés toutes ces années, il les lut, les compulsa, les uns après les autres. Tout cela lui prit bien quatre ou cinq années.
C'est alors qu'il se mit à ressentir la moisissure du bois de sa case, conséquence de la forte pluviométrie de cette région tropicale. Comme si cette odeur supplantait celles de la végétation pourtant largement présente alentours.
Il comprit alors la nécessité de faire renaître la senteur initiale des nattes d'Afrique, du bois de rose ou de camphre. Comment n'avait- il pas songé plus tôt que la meilleure façon d'y parvenir serait d'y installer une jeune fille du pays qui ne manquerait pas d'y exhaler des parfums de rose ou de jasmin et qui saurait faire respirer à la maison, des fumets de civet de canard aux aromates ou des odeurs de pâtisserie fine ?
Comme pour la case, la recherche ne fut pas trop longue, c'est qu'il avait son idée en tête, le bougre. Elles étaient bien loin les petites paysannes bretonnes qui lui avaient fait ressentir les premiers émois.Oubliées et rejetées les frimousses roses de son adolescence.Celles qui le branchaient et il n'y en avait pas d'autres, c'étaient les malabaraises,ces filles brunes aux longs cheveux,aux traits fins et aux jambes filiformes issues de ces indiens du Kerala ou d'ailleurs qui s'étaient engagés au siècle dernier pour faire prospérer les planteurs de canne à sucre.
Lui seul aurait pu dire ce qui l'attirait tant chez ces filles mais il s'en gardait bien.
La noirceur de leur regard, les rires qui fusaient à tout propos même anodin, la couleur parfaite de leur peau, l'immense toile d'araignée de leur chevelure ? ou quelque chose d'autre d'indicible, d'inexprimable ou d'inavouable que peut-être seuls de rares initiés connaissaient?
En même temps que Rosée, c'était son prénom, prit petit à petit possession de la case, celle-ci retrouva une âme, des habitudes nouvelles s'installèrent.
Ses amis s'aperçurent assez vite, bien que la porte était plus que jamais ouverte et la table plus que jamais accueillante, qu'ils devenaient « persona non grata » à une certaine heure de la journée, juste après que la nuit ne tombe.
A ce moment là, ils pouvaient sonner la cloche du grand portail d'entrée ou bien faire retentir de longues minutes le téléphone, rien ne bougeait dans la maison comme si le temps s'était arrêté et que tout se figeait.
Et pourtant des signes tangibles indiquaient une présence humaine, leurs deux voitures à l'entrée du garage, des bruits diffus de musique douce, des cris ou des rires étouffés parfois.
L'un de nous voulut en avoir le cœur net. Il escalada le grand mur d'enceinte en pierre et sauta dans le jardin, ce qui déclencha les aboiements de deux molosses, heureusement peu éduqués à s'en prendre aux intrus.
Après s'en être fait des complices par des caresses amicales, il pénétra sous la varangue à l'arrière de la case. Seules les persiennes de la salle de bains laissaient échapper de la lumiére. Des chuintements légers, de faibles chuchotements attestaient bien d'une présence humaine.
Il dût faire un faux mouvement qui le trahit car la porte de la salle de bains s'ouvrit brutalement.
Yvon apparut, vêtu seulement d'un lambe vite enroulé sur le bas de son corps, le regard comme terrorisé.
Le fait de découvrir un visage ami ne sembla même pas atténuer son inquiétude et son courroux.
Alors qu'ils étaient restés silencieux assis l'un en face de l'autre tandis que Yvon recouvrait ses esprits, mon ami eût le temps de l'observer tout à loisir.
Ses yeux étaient un peu révulsés, la peau de son visage était fripée et avait du mal à perdre sa rougeur, son regard fixait au loin quelque chose qui semblait lui échapper, la fine moustache qui ornait ses lèvres et ses cheveux longs mais déjà rares, semblaient humides comme le duvet du nouveau-né.
Cela devint un sujet de plaisanterie et de discussion les jours de nos rencontres.
On cherchait à imaginer ce que Rosée et Yvon pouvaient bien faire aussi souvent dans leur baignoire mais leurs sourires amusés restaient énigmatiques et leur silence nous empêchait de comprendre.
Sergio donnait une explication ethnologique confortée par l'expérience qu'il avait acquise des choses de la vie, mais aussi par ses connaissances livresques (essentiellement mayfair et playboy). Selon lui on pouvait réduire l'extrême diversité des femmes à deux grands groupes :
Les femmes noires qui avaient la particularité d'avoir la quasi - totalité de leur épiderme de cette couleur et seulement une infime partie d'elles-mêmes de couleur rose et les femmes roses pour qui c'était exactement l'inverse.
Paulo beaucoup plus rabelaisien et direct, ne voyait dans ce comportement que l'expression d'une sexualité débordante comme la sève des pins des Landes que l'on canalise dans un réceptacle pour éviter qu'elle ne se perde. Après tout, certains prennent bien des bains de lait d'ânesse…
Mais cela traduisait aussi pour lui un évident souci d'économie : les blanchisseries sont devenues chères depuis qu'elles blanchissent l'argent...
A ce moment précis, je n'avais moi-même que boutade ou jeu de mots en bouche, ou à l'esprit, faute d'explication sensée. « Mieux vaut qualité de rose que quantité », « un verre de rosée çà va, une pleine baignoire, bonjour les dégâts », « pour que l'école dure, amis donnez ».
Cela finit par rentrer dans les moeurs, nous savions qu'à une certaine heure de la journée, la case devenait un sanctuaire où se pratiquait une religion à laquelle nous étions étrangers. Le rite continua de façon immuable.
Quelques années avaient passées. Après un éloignement temporaire d'ordre professionnel, je fus convié à l'inauguration de leur piscine qu'ils avaient fait creuser au beau milieu du jardin et j'y retrouvai mes vieux amis qui en paraissaient aussi interloqués que moi.
Yvon sans être encore trop vieux, n'avait plus l'allure sportive des années où nous l'avions rencontré, Rosée qui comme tout sport n'avait jamais pratiqué que le yoga et encore à faible dose, n'avait en outre jamais caché qu'elle ne savait pas nager.
Nous passâmes toute la journée autour de la piscine, plongeant de temps à autre et éclaboussant ostensiblement et volontairement nos hôtes qui se contentaient de rester allongés sur le bord.
Ils riaient avec beaucoup de bonne humeur aux plaisanteries plus ou moins lourdes que nous lancions.
Yvon parlait peu mais il n'était pas spécialement bavard, un peu en retrait de tout ce qui se disait, et je fis remarquer à Paulo en « a parte » que tout sexe mis à part, il ressemblait de plus en plus à la Joconde...
C'est la dernière image que je garde de lui...
Quelques semaines plus tard, nous apprîmes sa disparition.
Je rejoignis leur case dés le début de l'aprés-midi.Rosée se trouvait tout prêt de la piscine dans la position du lotus, les yeux fermés.
Une sérénité incongrue dans ce moment présent, se dégageait d'elle.Son visage était très calme nullement bouleversé .Pour seul changement, quelques pétales de fleurs devant ses pieds.
Elle se leva lorsqu'elle finit par s'apercevoir de ma présence, mais elle le fit avec beaucoup de difficultés.Sous l'ample sari qu'elle portait, je fus stupéfait de constater combien son corps avait grossi, infiniment plus que pour une grossesse normale. D'ailleurs, elle n'aurait pu changer de taille en aussi peu de temps même à supposer qu'elle nous ait cachée une imminente maternité la dernière fois où nous l'avions vue.
Sans trop de paroles, elle me donna quelques explications, Yvon était mort d'étouffement à la tombée de la nuit précédente, mais me rassurait-elle, sans souffrir le moins du monde et bien au contraire comme dans un parfait accomplissement.
Mon incrédulité continua de croître lorsque lui demandant où se trouvait la dépouille pour que je puisse me recueillir, elle me répondit qu'elle avait tenu à le faire inhumer dés le matin même.
Tandis qu'elle recevait d'autres personnes venues comme moi la réconforter, leur répétant les mêmes mots, j'observais à quel point son corps s'était comme dilaté.Seul le visage était resté à l'identique.Elle ressemblait comme une sœur à la sainte Amma, cette vénérée indienne épanouie qui régulièrement visitait ses disciples dans l'île, mais bien plus lourde encore.
Elle renvoya ses visiteurs les uns après les autres, les assurant qu'elle n'avait besoin de rien, et je dus suivre le même chemin tandis qu'elle reprenait sa position de yogi.
Les fois suivantes, des semaines et des mois après, le scénario ne changeait pas,elle recevait les gens qui venaient pour la voir toujours avec beaucoup de civilité mais sans plaisir apparent, attendant manifestement qu'ils daignent la laisser se replonger dans sa méditation et sa béatitude.
Bien plus de neuf mois après la disparition d'Yvon, son ventre était toujours énorme, il n'était désormais plus possible d'imaginer qu'elle fût enceinte.

C'est en lisant une revue de psychologie où s'exprimait un psychiatre américain que j'eus enfin la clé du mystère.
Ce psychiatre décrivait ce qui était arrivé à l'un de ses patients qui au fur et à mesure qu'il avançait en âge, avait modifié fondamentalement ses comportements.
Autrefois extraverti et parfait épicurien, ce patient s'était progressivement replié sur lui-même et consacré exclusivement à l'adoration de sa femme sans que cela fût pour autant un signe de schizophrénie.
Le médecin fut un jour appelé en urgence alors que l'homme commençait à s'étouffer, la tête coincée entre les cuisses de sa compagne.
Une fois sorti de cette position peu courante, il se borna à déclarer avec un air de contentement que « si la tête passait, le reste du corps le pouvait donc aussi ».
Suivait une longue dissertation du savant qui expliquait que ce genre de comportement se retrouvait dans deux cas différents:
Parfois cela était la conséquence d'un amour sans limite pour une femme qui était portée sur un tel piédestal qu'elle représentait comme une divinité. Cette obsession trouvait selon lui son origine dans une attraction démesurée par une couleur qui était presque toujours le noir ou le rose.L'homme n'avait alors de cesse que de trouver une unité parfaite avec la femme qui symbolisait le plus cette couleur.La simple fusion sexuelle était insuffisante pour cela.
Dans d'autres cas,cette pratique était consécutive à une profonde contrariété,ressentie de façon tellement viscérale que l'individu ne voyait d'autre issue pour lui que de retourner au plus vite dans le ventre de sa mère/amante.

Je peux maintenant donc affirmer après avoir pris toutes les précautions d'usage, qu'Yvon avait bien réussi le parfait saut de l'ange dans sa piscine, après l'avoir préparé consciencieusement, mais qu'en plus, il présentait à lui tout seul les deux cas cliniques décrits par le psychiatre américain.
L'adoration de son épouse qui remontait au temps du rite de la baignoire,où inlassablement il cherchait à s'introduire en elle,obnubilé par tout ce qu'il y trouvait de rose ,concentré sur de longues investigations - embrassades - contemplations - pénétrations - glissades se doublait du violent traumatisme qu'il avait subi peu de temps auparavant et qui me revint à l'esprit en consultant dans un press-book la coupure d'un journal local que j'avais conservée







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