nouvelles persos
nouvelles persos


Partagez cette nouvelle sur Facebook


Les Fauchard et les Duchemin - La 203


Auteur : BOKAY Jean-Jacques

Style : Scènes de vie







Les Fauchard, c’est nous. Je veux dire : mes parents, ma grande sœur et moi. Ah ! J’allais oublier grand mère, et biscuit notre petit chien. Mes parents tiennent une épicerie à Paris, rue du Cherche Midi.
Les Duchemin, c’est eux. La boucherie juste en face. Il y a le patron, tout le monde l’appelle « Duchemin », même sa femme. Ensuite, il y a la patronne, entre nous on l’appelle « La mère Duchemin ». Ils ont deux jumeaux de treize ans, des intrépides, pas une journée sans qu’ils se prennent une volée.
Les Duchemin sont nos meilleurs amis, enfin surtout en début de soirée, avant qu’ils ne parlent la politique. Dès qu’ils abordent ce sujet, s’en est terminé du calme à la maison. Mon père et Duchemin se chamaillent comme des chiffonniers. Pas étonnant, mon père est socialiste et Duchemin franchement à droite. Mais le lendemain, quand ils se retrouvent au café, tout est oublié, ils sont à nouveau les meilleurs amis du monde. Comme dit mon père : c’est pas parce qu’on est ami qu’il faut être d’accord sur tout, chacun ses idées !
Moi, j’ai toujours connu ça, des disputes pour un rien et toujours ensemble. Surtout au moment des vacances. Partir en vacances sans les Duchemin ? C’est même pas envisageable. Pour mon père et pour Duchemin, les vacances c’est avant tout un terrain de compétition et dans tous les domaines, la pêche, les boules le vélo, la belote. Par exemple :
— Partez avant, dit Duchemin, avec votre petite voiture… Je vous aurai vite rattrapé
Ou bien :
— Dommage que vous ratiez autant de boules, on aurait pu gagner le concours, dit mon père…
Et c’est comme ça sans arrêt. Ce que je ne comprends pas non plus, c’est qu’ils se connaissent depuis si longtemps et qu’ils se vouvoient toujours. C’est vrai qu’à dix ans, on ne comprend pas tout du monde des adultes.

Fin juin 1958.
Dernière journée d’école, mes parents commencent à préparer les valises pour les vacances. Cette année, on va en Bretagne, et pas n’importe où, au bord de la mer. C’est mon père qui a trouvé la location. Une affaire ! Moitié moins cher que celle que proposait Duchemin. Moi, je crois que les Duchemin ont plus d’argent que nous et ils le font voir, surtout la mère Duchemin. Avec ses nouvelles robes et ses bijoux, elle nargue souvent maman et moi j’aime pas ça. Maman ne dit rien, mais ma sœur Marie la remet en place, elle trouve toujours la faille. L’autre jour, elle a dit: Quelle belle robe madame Duchemin ! Dommage qu’elle vous serre autant… Et ces maudis magasins ! C’est toujours le même problème avec les grandes tailles ! Madame Duchemin à un problème de poids, on peut même dire un gros problème de poids, mais elle refuse de l’avouer. Je suis juste un peu forte, dit-elle.
Duchemin lui, c’est sa bagnole. Ah ! Il l’aime sa bagnole, chaque dimanche matin, à dix heures tapantes, Duchemin sort son tuyau puis lave et astique sa bagnole. Ensuite, il vient à la maison et invite mon père à admirer son œuvre. Mon père le suit et fait semblant d’être épaté, l’affaire est sérieuse, ça se termine toujours devant une bonne bouteille de rosé (du rosé qu’il a acheté chez nous en plus). Côté voiture, cette année, c’est l’apothéose, Duchemin attend une voiture neuve pour partir en vacances ; Une Peugeot « 203 »! Il va la chercher demain au garage. Le pire, c’est qu’avec notre petite « Dauphine », nous on va avoir l’air de minables.(J’allais dire comme d’habitude !)
Avant de partir en vacances, il faut faire l’inventaire de l’épicerie. Tout le monde s’y met : moi, ma sœur, et même grand-mère.
A quatre pattes sous les présentoirs, je compte les litres de vin, de bière et de limonade. Mon père, perché sur un escabeau compte les boites de conserves. Soudain, il tourne la tête en direction de la rue, tend son cou et se fige dans cette position, comme s’il était bloqué de la colonne vertébrale.
— Gamin ! Dit-il, ça y est, Duchemin il a sa nouvelle Bagnole ! Elle est bleu !
Je me précipite pour voir ça, mais mon père m’arrête.
— Te montre pas ! Laisse-le venir de lui-même.
Toute la famille Duchemin se réunit autour de la nouvelle voiture. La mère Duchemin se redresse, tire sur son chemisier pour se donner de l’importance et caresse les chromes du bout des doigts. Les Jumeaux ouvrent les portes et s’engouffrent à l’intérieur, ils cafouillent à tout. Duchemin lui, a soulevé le capot, agite ses bras en tous sens et se lance dans des explications techniques devant la mère Duchemin qui ne comprend rien mais opine bêtement. Soudain, Duchemin lève la tête en direction de l’épicerie, traverse la rue d’un pas décidé et pousse la porte du magasin.
— Fauchard ! Dit-il de sa voix forte, ça y est j’ai ma nouvelle voiture ! Venez voir, un vrai bijou !
Mon père joue l’ignorant.
— Vous l’avez ? Déjà !
Mon père appelle ma mère et ma sœur qui sont dans la réserve et nous voilà tous autour de la fameuse voiture. Nous sommes là comme une bande de badauds autour d’un camelot.
— Regardez le moteur, dit Duchemin, ça c’est de la mécanique. Ca grimpe toutes les côtes ! Et la carrosserie, vous avez vu ? C’est pas de la tôle de Dauphine, c’est du costaud. Et tous les sièges en cuir !Vous vous rendez compte, alors que je ne l’avais même pas demandé !
— Ah ! Faut reconnaître, c’est une belle voiture, dit mon père, mais ça ne consomme pas trop ?
— Une 203 ? Y’a pas plus économique. C’est forcé, le moteur est tellement puissant qu’on a pas besoin de le pousser comme les petites voitures. Et ils m’ont mis la radio et même des garnitures en bois !Gratuitement, sans rien payer en plus ! Vous voulez l’essayer ?
— C’est pas de refus, dit mon père.
Avant de partir, Duchemin fait le tour de sa voiture et donne de grands coups de pieds dans les quatre pneus. Moi, j’ai jamais compris pourquoi les automobilistes donnent toujours des coups de pieds dans leurs pneus ?
— Félicitations ! Dit ma sœur d’un air volontairement pompeux, vous avez la plus belle voiture du quartier !
— Mesdames à vous l’honneur, dit Duchemin en ouvrant une portière arrière.
-— Aller les jumeaux ! Sortez de là, vous allez réussir à me bousiller quelque chose !
— Qu’est-ce qu’on est bien assis ! Dit la mère Duchemin… comme dans un fauteuil !
— Il y a une petite place pour moi ? Demande ma sœur.
— Mais bien sûr ! Répond la mère Duchemin en comprimant ma mère au maximum contre la portière, on est pas si grosse…
— Et moi Papa, je peux venir ?
— Mais oui mon garçon ! Dit Duchemin, t’as qu’à monter à l’avant.
Et nous voilà partis. Duchemin tient le volant du bout des doigts, se dresse droit comme un i et prend un air de notable. Moi, perché sur les genoux de mon Père, je suis le mieux placé et drôlement fière.
— C’est pas de la bagnole ça ? Dit Duchemin en faisant ronfler le moteur. Peugeot, c’est quand même quelque chose ! C’est de la mécanique. C’est ça qui vous faudrait Maurice ! Votre Dauphine commence à être fatiguée.
Moi, c’est la première fois que je monte dans une voiture neuve, je suis épaté. Je jette un coup d’œil à l’arrière, ma sœur est comprimée comme une sardine en boite. C’est forcé, la mère Duchemin elle prend la place de deux personnes.
— Regardez Maurice !Dit Duchemin les deux mains crispées sur le volant, Je vais griller la Simca Aronde au feu rouge !
Duchemin écrase le champignon, la voiture pousse un hurlement comme un avion qui décolle, puis toussotte, ralentit et s’arrête.
— Ah ! Mer…de ! Dit Duchemin, qu’est-ce qui s’passe ? Une voiture neuve !
— T’as quand même pas cassé le moteur ? Dit la mère Duchemin.
— Tais-toi Arlette, t’y connais rien en voiture ! Un moteur pareil ! Enfin !
Duchemin actionne le démarreur à plusieurs reprises, rien à faire. Je regarde mon père, un léger sourire se lit sur son visage et il me fait un clin d’œil. Ma sœur a mis sa main devant sa bouche pour cacher son fou rire. Moi, je me tourne vers Duchemin et lui demande naïvement :
— Elle marche plus ?
— Mais si mon garçon !C’est pas grave, ça arrive.
— Moi, ça ne m’est jamais arrivé avec ma Dauphine, dit mon père.
— Bougez pas, dit Duchemin, il y a un petit garage là-bas, je vais demander à un mécano…
— Vous vous rendez compte Janine, une voiture qu’on vient d’acheter et qu’est même pas encore payée ! Dit la mère Duchemin. Enfin, je veux dire, pas fini de payer !
Duchemin revient avec un mécano.
— Soulevez le capot, dit le mécanicien.
— Vous voyez quelque chose ? Demande Duchemin.
— Eh ! Attendez que je regarde, minute, c’est compliqué ces bagnoles-là !
— Elle est toute neuve, elle sort du garage ! Y’a de l’abus ! Dit Duchemin.
— Qu’est-ce que vous mettez comme essence ? Demande le mécano.
— Ah ! Moi j’en ai pas encore mis, dit Duchemin, je vous dis, elle sort du garage.
— Et vous n’avez pas vérifié s’il y avait de l’essence ?
— Ben…Non, dit Duchemin, je croyais…
— Alors, vous êtes tout simplement en panne d’essence.
Là, mon père ne réussit pas à se retenir, il part à rire et ne s’arrête plus. Ma sœur et moi faisons de même. Mais ma mère elle, n’ose pas rire au nez de la mère Duchemin qui est furieuse.
Dix minutes plus tard, Duchemin revient, un bidon d’essence à la main. Il est rouge de colère.
— Ah, mais je vais leur dire ce que je pense au garage Peugeot ! Ils vont m’entendre ! Une voiture que j’ai payée comptant ! Avec le réservoir vide !
Duchemin fait quelques tours de démarreur dans le vide, puis la voiture repart. Mais il est vexé notre boucher ! Il ne parle plus, il bougonne entre ses dents. Il vient d’être touché au plus profond de sa fierté, la journée commençait pourtant bien…
— Mais on va quand même l’arroser cette bagnole ! Dit Duchemin en descendant de sa voiture. Venez Maurice, j’ai du champagne au frais.
Nous passons tous dans la boucherie, beurk ! Ca pue la viande !
— Passez dans le salon, dit la mère Duchemin, installez-vous.
La mère Duchemin, consciente du ridicule de la panne d’essence fait le maximum pour se rattraper, elle sort les petits gâteaux au beurre et les dispose dans deux soucoupes en cristal. Duchemin lui, dresse les verres à champagne sur la table et explique à mon père l’art et la manière d’ouvrir une bouteille de champagne.
Pas possible ! Il nous prend pour des arriérés !
La bouteille ouverte, Duchemin interpelle mon père et pointe son doigt sur l’étiquette.
— Regardez Maurice ! Cordon bleu. C’est pas du bon ça !
Mon père ne dit rien, il a une sacrée patience ! Quand je pense que c’est lui qui lui a conseillé cette marque ! Mais bon ! C’est comme ça que le couple d’amis fonctionne, avec une logique bien à eux, mais tout de même singulière.
Duchemin a des défauts, comme tout le monde, mais il faut lui reconnaître une grande qualité, il est généreux. La mère Duchemin aussi est généreuse, mais autrement, à force de faire ses grands gestes, son chemisier s’est ouvert et ses gros lolos sont à moitié découverts. Moi, j’en profite pour me rincer l’œil, pensez ! J’en ai jamais vu d’aussi gros.
— Je lève mon verre en l’honneur de notre nouvelle voiture, dit Duchemin.
Tout le monde trinque avec tout le monde. Duchemin, piqué au vif par la stupide panne cherche à être rassuré.
— Dites-moi franchement Maurice, ma nouvelle voiture, qu’est-ce que vous en pensez ?
Mais mon père n’a pas le temps de répondre ; on sonne à la porte de la boucherie.
— Qu’est-ce qu’ils veulent, on est fermé ! Dit la mère Duchemin, ils savent pas lire !
après un « veuillez m’excuser ! » Elle se dirige vers la porte de la boucherie.
C’est le patron du garage Peugeot, en personne.
— Monsieur Duchemin dit-il, je voulais vous voir, on a un problème.
— Ah ! Oui, je sais dit Duchemin, c’est à cause de l’essence ! Vous en faites pas, j’ai fait le plein. Ah ! quelle peur on a eu…
— Non, c’est pas ça, on s’est trompé à la livraison de votre voiture, celle-ci n’est pas pour vous, je vous ai amené la vôtre et je vais reprendre celle-ci.
Curiosité oblige, tout le monde sort du salon et se précipite dans la rue pour voir la « vraie » voiture de Duchemin. La couleur est différente, où plutôt elle n’en a pas, elle est noire.
— T’as acheté une voiture noire, Duchemin ! Dit sa femme.
— C’est ce qui se fait en ce moment, dit Duchemin, c’est à la mode.
— La mode ! Et les sièges ! Ils sont même pas en cuir, à celle-ci ?
— Avec les sièges en cuir, ça faisait trop cher, Arlette, je ne suis pas Crésus !
— Maintenant, on se retrouve avec une voiture quelconque, comme les ouvriers ! Celle-ci n’a même pas de chrome! Dit la mère Duchemin.
— Moi, je trouve que noir, ça fait corbillard, dit ma mère.
— Tu vois ! Janine aussi elle trouve que c’est triste du noir. Dit la mère Duchemin.
Duchemin lève le capot de sa voiture.
— C’est le même moteur, celle-ci ? Demande Duchemin au garagiste.
— Ah non, le moteur est moins puissant, Regardez, il est bien plus petit.
Il n’y a aucun doute, cette voiture ne plaît pas aux Duchemin, elle est trop ordinaire. Mon père ne dit rien, j’ai l’impression qu’il mijote quelque chose. Rien qu’à voir son regard fixe et le léger plissement de ses lèvres, je suis certain qu’il va se passer quelque chose, mais quoi ? Inutile de le questionner, il ne dira rien.
— Maintenant, il faut que je livre la « 203 luxe » à son propriétaire, dit le garagiste.
— Moi, je peux vous aider, dit Duchemin, Paris vous savez, je connais. Quand j’étais apprentis, j’ai fait des livraisons un peu partout.
Le garagiste sort un imprimé de son porte-documents et lit.
— Cette voiture est à livrer à monsieur… Fauchard Maurice, vous connaissez ?
La mère Duchemin passe subitement par toutes les couleurs l’arc-en-ciel, ses yeux s’agrandissent, ses sourcils se relève. Puis, elle regarde ma mère et arrondit sa bouche pour sortir un »félicitations » !
Quand à Duchemin, il vitupère le garage Peugeot, dit qu’il s’est fait avoir, les traite de voleur et d’escroc.
Mon père qui a gardé le plus grand calme se retourne vers Duchemin
— C’est mon tour maintenant, tous à la maison ! J’arrose ma nouvelle voiture
Après quelques instants, il ajoute :
— Au fait Duchemin, merci pour le plein d’essence !







nouvelles persos lecture aleatoire
lecture aléatoire




Multipanda - B'Resto Buro - Infoquizz - Refina - Solution Piscines - Solutions Banque - Yaca-Sudoku -