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Le bouton de cuivre


Auteur : NICOLAYEV Nicolas

Style : Conte







Nicolas Nikolayev urina. Il ne secoua pas son pénis, comme il le faisait d'ordinaire lorsqu'il se réveillait plein d'allant, mais le laissa retomber entre ses cuisses, sans même l'examiner, trop occupé qu'il était à inspecter son vis-à-vis dans le miroir du lavabo:"… des cheveux blonds filasses en oriflamme, un teint cireux, des plis aux coins des yeux, un nez ayant promis mais apparemment triste et bête, des pommettes saillantes. Plus bas, deux tranchées s'enfonçaient sous ses clavicules et les veines, qui sillonnaient ses bras, étaient boursouflées...".
Il arracha un poil blanc de son menton et l'examina avec stupeur, le roulant entre le pouce et l'index, le triturant nerveusement. Lorsque son dentier tomba sur sa lèvre inférieure, le rire qu'il ébauchait se transforma en rictus : " Hum ! haoum! " soupira-t-il. Se massant des deux mains les joues et les tempes, il marmonna :" Ouais ! Ouais…".
Ayant ouvert la fenêtre qui donnait sur un mur décrépi et triste, il se pencha pour prendre un peu de ciel, fit trois respirations presque distraitement et demeura sur place, la lèvre amère, les bras ballants, fixant le mur qui coupait la vue et la lumière. « Ce mur est sale ! » ronchonna-t-il, en lui tournant le dos, et gagnant le lavabo, le blaireau maintenu un instant au-dessus du nez, il marmonna encore : « Ce mur est dégoûtant ! », puis il se savonna énergiquement, se couvrant de mousse le nez et les oreilles.
Lorsque la mousse onctueuse fut abondamment répandue sur son visage, depuis les tempes jusqu'aux pommettes et partout sous le menton jusqu'aux lobes des oreilles, il déposa la brosse, et tout en s'essuyant les mains dans une serviette bleue décrochée au passage, il courut au salon et mit en marche un transistor.
On entendit d'abord le bruit d'une brosse à dents qui racleraient une tôle ondulée, auquel se substitua progressivement la voix gommeuse d'une chanteuse de cabaret qui modulait le slow délavé d'une époque démodée. Les paroles se firent peu à peu indistinctes tandis qu'il regagnait le lavabo, mais la mélodie le suivit. C'était un air mélancolique qui évoquait des balançoires oubliées sur des feuilles mortes et des terrasses de café à l'heure de fermeture, un air lointain venu d'un autre continent, où il n'y a ni saison de pluie ni saison sèche, mais un soleil discret et des fleurs au printemps, du givre, en hiver, sur des carreaux luisants.
Tout en sifflotant la musique, à coups de rasoir, en gestes précis, il racla le savon étalée sur ses joues, traçant sur sa peau des bandes roses et régulières comme le ferait une tondeuse sur la fesse crépue d'une brebis. Du doigt, il appréciait le travail, le parachevant à l'occasion. Il s'y remit plus de trois fois sur la pomme d'Adam .A à la troisième fois, il se blessa, comme tous les jours d'ailleurs. « Merde ! Cette foutue pomme ! » s'exclama-t-il. Et sur l'air martial qu'entonnait le transistor, il passa sous la douche…
« Un bouton ! Un bouton ! » l'entendit-on soudain crier."Bien étrange bouton !".Il le tenait cérémonieusement, devant lui, entre le pouce et l'index, lorsqu'il surgit de la douche. Penché à la fenêtre, il le fit jouer dans la pauvre lumière.
C'était un bouton de cuivre doré. Percé en son centre de deux trous carrés, il était traversé de part en part par une mince rigole zigzagante formant un "N".
Planté dans l'eau qui dégoulinait à ses pieds, il tournait et retournait celui-ci entre ses doigts ou le faisait sauter sur sa main ouverte comme pour en apprécier le prix, en estimer le poids. Regard scrutateur épinglé sur un objet vulgaire, il n'entendait pas et ne voyait pas les rumeurs et les bruits de la rue qui, débarqués par les courants d'air, s'entassaient dans l'appartement, autour de lui, sur le lit défait, parmi les effets dispersés dans un grand désordre, parmi les feuillets épars et les livres, les mégots de cigarettes et les cendres qui couvraient le bureau en un méli-mélo indescriptible ; dans les verres à bière abandonnés sur les tablettes, dans les vases, parmi les objets de toilette déjetés, les tubes, les essuies, les brosses à dents.
Il fallut la sonnerie d'un réveil pour le ramener à la réalité des choses.
« Sept heures dix ! Ce bureau, encore ce bureau toujours ce bureau ! » soupira-t-il. Et se collant le bouton sur le téton droit, il se planta devant le miroir du lavabo et fit des poses.
S'adressant au bouton, il demanda :" Qui es-tu, toi ? D'où viens-tu ? Je te connais. Où nous sommes-nous connus ? Quand ? Et pourquoi ?".
Personne ne lui répondit sinon une douleur aiguë qui résonna en lui tel un éclair suivi du tonnerre.Il en localisa la racine, du doigt. Elle se situait juste en dessous du sternum, légèrement à droite sous l'attache de la dernière côte. « C'est une vraie taupe ! » l'entendit-on grogner, « Une taupe de taupe ! » Et le doigt enfoncé sur l'endroit douloureux, il lâchait, par le nez et par la bouche, des sifflements libérateurs : "fufusinn, sinfu...".
Il était sept heures trente lorsqu'il prit définitivement pieds dans la réalité. Il salua d'abord son ombre, à laquelle il n'avait pas encore porté attention jusqu'ici : "Bonjour toi. T'as bien dormi ? J'ai
fait un rêve ... Pas toi ? J'ai rêvé, c'est sûr, mais de quoi ? Je sens que c'était d'importance extrême, et impossible d'en suivre le fil. Vois-tu ce bouton ? D'où vient-il celui-là ? Tu ne sais ? Pas plus que moi ? C'est un bouton pas bien plus étrange que les autres, et pourtant ce n'est pas un bouton comme les autres. D'abord je ne possède aucun bouton qui lui ressemble et je l'ai trouvé ici, sous la douche, dans cet appartement qui est à nous et où personne d'autre que nous, n'entre...De plus, j'ai comme l'impression qu'il jouait un rôle dans ce rêve….
Il consulta sa montre. "Sept heures trente ! Faudra faire vite ! Et le « 'N », d'après toi, que signifie-t-il ? Nathalie ? Peut-être "NON !", mais aussi bien : "Nalingi" ou "Nalingi te", ou "Nagazaki", ou "Ni vu, Ni connu", ou "Nombril", ou "Nicolas" ? Qu'en penses-tu ?"».
Sur ces mots, il sauta dans son pantalon .L'enfilant d'une main, entra de l'autre dans sa chemise, fixa ses boutons de manchette tout en prenant place dans ses souliers, bailla à se décrocher les mâchoires, et son veston de tergal brun sur le dos, laça ses souliers tout en épiant sa montre. Elle marquait : "trente quatre". Il logeait au troisième ; en trois enjambées, il fut en bas. Sur le trottoir, il hésita un instant, ébloui par la métallique lumière qui tranchait, telle un glaive d'argent, l'ombre géante des immeubles, puis plantant son melon marron sur la tête, il fonça dans la rue vers l'arrêt du bus que l'on distinguait à hauteur du premier carrefour sous le couvert d'une allée de manguiers,
Il n'était pas seul à courir. Tout un monde paraissait, comme lui, engagé dans une course dont il était d'ailleurs difficile de déterminer le point d'arrivée. On courait, en effet, en tous sens. Ou bien plusieurs courses avaient lieu en même temps, ou bien certains coureurs avaient sur les autres une sérieuse avance et les recoupaient déjà dans un circuit fermé. Quelques rares personnes, attardées sur les seuils ou assises à leur balcon, suivaient avec une morne satisfaction cette course insensée.
Porté et déporté par le flot des concurrents, Nicolas Nikolayev parut un moment perdre pieds et disparaître dans la masse confuse, mais bientôt, on vit pointer, avec soulagement, le sommet de son melon, puis sa tête toute entière. Coincé dans un groupe d'abonnés, il s'immobilisa avec eux au long du trottoir qui sentait l'urine et la transpiration, et attendit là, cherchant d'un oeil inquiet son ombre qui, piétinée sans ménagement, n'en supportait pas moins l'épreuve, sans une plainte, sans un grognement.
Un ronflement sourd déboucha d'une rue latérale et vrombit dans l'allée, faisant trembler le béton et les manguiers. Un mastodonte jaune orange vint se ranger le long du trottoir, poussa un long soupir, en ouvrant ses portières, lançant le signal d'une nouvelle ruée. Catapulté par les concurrents qui le suivaient, Nicolas Nikolayev se vit projeté vers une banquette miraculeusement vide. Encore une fois l'odeur d'urine, de sueur et de tabac souillé le prit à la gorge.
Seul blanc parmi les noirs, tous l'observaient, inquisiteurs, certains hostiles, la plupart hospitaliers et rieurs. En face de lui, un nègre entre deux âges, grisonnant et myope, proprement rangé dans un costume sans teinte comme un dossier confidentiel dans la mallette d'un petit fonctionnaire, le surveillait benoîtement.
« Moins cinq !», soupira laconiquement Nicolas, tandis que le bus décollait.
Quand j'étais jeune, observa le petit fonctionnaire, il m'arrivait souvent de le manquer. J'étais trop sûr de moi. Aujourd'hui c'est tout le contraire : je pars beaucoup trop tôt, parfois des heures à l'avance. Je n'en dors plus, vous comprenez cela ? Il se moucha, et le nez toujours dans son mouchoir, ajouta :" Je me prive de mon thé dans la crainte de le manquer, voyez-vous ça !".
Une fillette survint à cet instant ; il se tassa dans son coin pour lui faire place et se tint coi, préoccupé par son nez qui le démangeait.
Nicolas était dans l'expectative. Il avait l'impression de connaître la jeune fille mais ne parvenait pas à la situer dans sa mémoire. Il avait beau faire défiler ses souvenirs, fouiller les moindres recoins de sa mémoire, il n'en trouvait trace.
C'est alors que son regard tomba sur les boutons qui ornaient le tailleur de la fille. Il en eut un coup au coeur : ils étaient en tout point identiques à celui qu'il avait déniché sous la douche.
- Dites-moi, lança-t-il, sans pouvoir retenir sa pensée, et fixant la fille avec une étrange insistance, ce bouton est-il à vous ? Est-il à vous ? Avouez ! Il criait : "Avouez ! Avouez !".
Surprise, puis effrayée, la jeune fille, retrouvant très vite son contrôle, le défia des yeux, eut une moue de mépris, détourna la tête en lançant, du coin des lèvres, un chuintement pas très propre et, haussant les épaules, se retrancha dans un mutisme dédaigneux, en occupant ses doigts à ajuster le ruban rose qui enserrait ses livres.
Les passagers s'étaient retournés sur eux et ne les quittaient plus du regard, guettant quelque chose, prêts à intervenir ou à s'amuser.
- Beaucoup de gens médisent des rêves et les accusent de tous les péchés du monde, intervint le petit fonctionnaire, et c'est là, tous préjugés. De mon côté, je respecte les rêves. Il ne m'ont jamais trompé, ni volé, ni injurié. Ils ne leur viendraient pas à l'esprit, par exemple, de prendre votre place. Ils sont discrets et peu voyants...
Nicolas Nikolayev chercha son ombre. Elle était étalée sur le visage de la jeune fille, comme une écharpe de soie amoureuse." Un peu de tenue !" siffla-t-il à son intention. La jeune fille tira son petit tailleur sur ses genoux.
Elle avait de beaux genoux, bien ronds, bien lisses, aux reflets de cuivre patiné, une lèvre charnue et fragile, un cou effilé qui supportait, en équilibre, une tête d'ébène sculpté.
-Bien, sûr, reprit son vis-à-vis, il faut y prendre garde; à trop fortes doses, ils sont indigestes .Etant jeune, j'étais souvent indisposé pour en avoir abusé. Ah ! Les indigestions de la jeunesse !
Le nez à la vitre, Nicolas Nikolayev se trouvait à nouveau déconnecté des conversations. Les acacias en fleurs, plantés en bordure de l'avenue tels des sapins de noël saupoudrés de neige jaune, le remplissaient de nostalgie. Il se laissa envahir par le ronronnement du bus et la fuite des images. Objet véhiculé parmi les objets, il éprouvait une tendresse toute délicate pour son espèce qui un jour était apparue sur cette terre, s'y était implantée, avait dessiné le paysage, avait matérialisé ses rêves. Il éprouva l'envie d'embrasser le petit fonctionnaire, la jeune fille, en face de lui, de leur confier ce qu'il ressentait et puis il se dégonfla en rencontrant le regard méfiant d'un passager sur la banquette voisine.
Ayant retrouvé la parole, la jeune négresse s'écria :
- Pourquoi nous interdit-on la vente libre des rêves ? Pourquoi ? C'est inhumain. J'ai tant de rêves moi ! Je pourrais les vendre et en vivre !
Elle avait fermé les yeux et joint les mains dans un geste de supplication passionnée. Lorsqu'elle vit les sourires idiots et mesquins des voyageurs, elle se cacha dans ses mains et on l'entendit pleurer. Le temps de se reprendre, elle fut prise d'un rire hystérique, et bredouilla :
- Laissez-moi ! Je suis ridicule, hi, hi. ! Je n'en ferai jamais d'autre. Mais c'est la faute à ma mère ; c'est elle qui a bercé de rêves toute mon enfance.
Elle se tamponna les yeux. Le bus stoppa devant une petite gare joliment fleurie de rosiers sauvages, de sceptres de pharaon, de jeunes frangipaniers aux fleurs blanches étalées comme des ailes de papillons endormis. Les portières se déplièrent dans un sifflement asthmatique et les compartiments se vidèrent de presque tous leurs passagers. Le trio, composé de Nicolas Nikolayev, du petit fonctionnaire et de la jeune fille, ne bougea pas ou à peine .La jeune fille se recula sur sa banquette vers le couloir de dégagement, le petit fonctionnaire se mit à l'aise et Nicolas Nikolayev étira ses jambes.
- Ils n'ont bien souvent ni queue ni tête, reprit le petit fonctionnaire, mais lorsqu'ils nous quittent, on garde l'impression qu'ils nous ont livré un message que nous n'avons pas pu déchiffrer.
- C'est cela, c'est exactement cela, s'enthousiasma Nicolas.Nikolayev .Après on se sent mal à l'aise ; on croit avoir entendu quelque chose d'essentiel et qui nous échappe. On cherche à reconstituer une certaine logique dans nos rêves et on n'y parvient pas.
A l'arrêt suivant, la jeune fille descendit. Les deux hommes la suivirent des yeux.
- La connaissez-vous ? interrogea le petit fonctionnaire.
Nicolas Nikolayev fit jouer le bouton de cuivre entre ses doigts, s'enquit de son ombre, maintenant couchée sur la banquette, à l'emplacement vide et chaud laissé par l'adolescente au long col de cygne noir, prit un air connaisseur et mystérieux :
- Sait-on jamais, fit-il. Peut-être oui... Peut-être.non, et pourtant….Comment dire ?
Il parut fixer quelque mouvement insolite en lui. Des yeux, d'un hochement de tête, son compagnon l'encourageait à la confidence. Il tapota, enfin, sa mallette de cuir noir et proposa :
- Si nous tentions de démêler tout cela. Ayez confiance. Je m'y connais plus que vous ne pourriez le croire. Chez nous, ça tient de famille, et mon grand-père était sorcier. Chez vous, on les appelle devin, je crois...
Soudain, Nicolas Nikolayev claqua des doigts.
- Je l'ai !
- Vous l'avez ?
- Oui, le rêve... J'y ai vu cette fille et le bouton de cuivre. Vous aussi, vous y étiez. Qu'en dites-vous ? Hein ! C'est incroyable et c'est vrai ! Qu'en dites-vous ?
Il exhiba le bouton de cuivre, le fit voyager, très excité, sous les yeux ahuris de son vis-à-vis.
- Voyez ! Voyez ! bredouillait-il.
- Exprimez-vous plus clairement, je vous prie, insista le nègre, en pinçant la voix et les lèvres. Je veux tout savoir. Fermez les yeux et laissez-vous aller...
Nicolas prit une grande inspiration, cherchant à dominer son émotion, passa la main dans ses cheveux et, probablement, pour se donner plus d'assurance, fit un clin d'oeil à son ombre. Elle dormait, la pauvre, indifférente à tout ce micmac des hommes dont elle n'était que l'ombre. Elle ronflait vulgairement, emportée dans un rêve habité d'enfants enrhumés.
- Elle ne m'a jamais lâché, commenta Nicolas, montrant du doigt son ombre. Elle s'égare bien de temps à autre- question d'éclairage- mais en fait elle est toujours là, à mes côtés ou sur moi-même, même si je ne la distingue pas. Quand je n'ai personne à qui parler, c'est à elle que je m'adresse, et elle m'écoute sans broncher, très amicalement, compréhensive et tolérante. Nous formons un couple parfait : deux personnes en une : je la projette et elle me reflète… Un chien peut être fidèle, mais il faut tout le temps s'en occuper, et il s'accapare de vous, au point de vous rendre esclave de ses petits besoins et de ses caprices, et puis c'est incommode en ville, et quand il est en chaleur, il faut tout le temps le gronder. Tandis qu'une ombre...
- Je vous comprends parfaitement bien, mais, au fait, qu'avez-vous rêvé ? renchérit le petit fonctionnaire. Surtout ne vous gênez pas pour moi. Je suis en mesure de comprendre bien des choses. C'est de famille, voyez-vous ?
Nicolas Nikolayev ferma les yeux, et comme sous l'effet d'un hypnotique, se mit à ahaner des mots sans suite :
- Ballon dirigeable... Ville jaune et bleue... Est-ce un ballon ? Un parc français, derrière de hautes grilles noires prolongées en lance royale…", et les images se succédaient comme si elles tentaient d'attraper les mots au vol, pour les remettre dans leur contexte et les rendre plus cohérents, plus poétiques. "…Prairie tondue et vallonnée, descendant en pente douce vers un fleuve…un fleuve de rapides et d'îles comme un mer intérieure qui s'écoulerait dans le vide ... Du beau soleil étalé... Un parasol déplié rougeoyant de soleil..., Des enfants, dans les allées... Ils cueillent des fleurs furtivement et les jettent quand ils se sentent découverts par les gardiens du domaine... Des enfants à la peau rose, à la peau noire... Des gardiens tous noirs... Et voilà un prêtre en robe noire qui fait trois pas mesurés. "Une, deux, trois" compte-t-il. Là-dessus il s'agenouille, psalmodie : "mea culpa, mea culpa " et repart sur trois nouveaux pas : "une, deux, trois" ...
A nouveau, le bus stoppa. Un bâillement de portières, un claquement, "Pas un bas sans Bata" Pas un pas sans Bata". Le bus déchira le panneau publicitaire et s'éloigna.
Nicolas secoua la tête."Tout ça ne mène à rien", s'exclama-t-il, bien décidé à se taire.
- Allons ! Ne vous découragez pas, coupa le fonctionnaire, en se grattant l'occiput. C'est toujours pénible au début, mais il suffit d'insister et ensuite, tout coule de source. Je vous écoute. Continuez... Vous n'êtes pas un enfant que je sache ! Du cran ! Hop ! Du cran !
Nicolas saliva...
- Un baldaquin de toile cirée, reprit-il. Vous me suivez ? Vous me suivez ? Un baldaquin de toile cirée montée sur roues de bicyclette... Avachi dans le landau, bonnet de dentelle et layette de soie rose, je fume un énorme cigare, et j'agite un hochet... Mes jambes pendent hors du landau, mes pieds traînent sur le sol
- Excellent ! Excellent, tout cela ! s'enthousiasma le petit fonctionnaire, en se cognant les genoux en cadence. Excellent ! Nous brûlons ! Voyez-vous, il faut faire la part des choses. Certains détails ne sont là que pour nous égarer. Avec un peu d'expérience cependant et beaucoup d'intuition on arrive, je vous l'assure, à traduire l'essentiel. Parfois c'est un infime détail qui donne la clef. Efforcez-vous d'être précis, de plus en plus précis, s'il vous plaît.
Nicolas serra les dents.
- Des voix... rien que des voix, cristallines et sonores sur le décor métallique et phosphorescent. Dans mes pieds qui traînent, des pieds qui marchent; escarpins noirs, socquettes rouges, peau noire, qui marchent, qui marchent, et je fume béatement mon cigare.
- La marque ? Intervint le nègre.
- Quelle marque ?
- La marque du cigare, voyons ! C'est un indice très sérieux.
- Je ne fume jamais le cigare, s'excusa Nicolas, alors, la marque !
- Tant pis, se résigna le petit fonctionnaire. Nous aviserons sans elle. Continuez, je vous prie.
- Un passage clouté... Au centre du carrefour, posé à même le sol au milieu d'un cercle dessiné à la craie, un bouchon... Il supporte... nous y sommes enfin... il supporte un pile de boutons identiques à celui-ci .annonça-t-il triomphant.
Il fit sauter le bouton sur sa main ouverte :"En cuivre doré...".
-En cuivre doré ! s'exclama le petit fonctionnaire.Voyons cela de plus près ! Et tout en tirant une loupe de sa serviette, il attrapa la main de Nicolas et ordonna;".Ouvrez bien la main que je vois cela au plus près.".Courbant la tête, le nez dans la main de Nicolas, il se mit alors à examiner le bouton, comme s'il eut s'agit d'un bijou fabuleux, éloignant et rapprochant sa loupe, poussant des soupirs et murmurant des incantations. Lorsqu'il releva la tête, son visage exprimait une réelle inquiétude. Celle-ci lui traversait le front de part en part sous la forme de trois rides étirant ses paupières vers les pommettes." Je vois, mon pauvre garçon, laissa-t-il tomber, il vous faudra faire preuve de beaucoup de courage. Seul vous n'y arriverez pas. Priez la Vierge Marie ! Elle est toute grâce et toute disponibilité envers des gens comme vous.Elle seule peut encore vous aider…".
Mais Nicolas Nikolayev, toujours embarqué dans la reconstitution de son rêve, continuait à en suivre les traces :
-De part et d'autre du passage clouté, sur toute la longueur du trottoir, des joueurs.de pétanque…Avez-vous pratiqué ce jeu, Monsieur ? s'enquit-il à l'adresse du vieux sage. Sans attendre une réponse,il enchaîna: " Ils tiennent une boule dans la main et visent tous le bouchon planté au centre du passage… On me descend du landau; on m'arrache mon cigare; on me plaque une boule dans la main... « Allez, champion, lance la boule ! » crie une voix. Sans hésiter, je lance la boule qui frappe le bouchon de plein fouet... Oh, oh, oh ! Ah, ah, ah ! Autour de moi, c'est le délire. On hurle. On me porte en triomphe... Une jeune fille... oui, c'est elle -Je la reconnais maintenant -, m'offre le bouquet du vainqueur. On se congratule, on s'embrasse. Sa peau a la tiédeur d'une pêche exposée au soleil du printemps et le parfum des roses de Bulgarie …Un vieux monsieur, tout noir, tout rabougri, oui, je vous reconnais aussi- c'était vous n'est-ce pas ?- me passe au cou, le Grand Cordon de l'Ordre du bouton Doré et me fait l'accolade tandis que, débouchant du fond de l'avenue principale, un car de police, toute sirène dehors, fonce vers nous.
-Pour le cordon, vous repasserez ! Ce n'était pas moi !s'insurgea le petit fonctionnaire. D'ailleurs je ne suis pas si rabougri que cela ! La preuve, à ce moment que vous dites, moi, j'étais au lit, en train d'accomplir mon devoir conjugal. Ma femme vous le confirmera. Depuis toujours, c'est notre alibi maison, comme on dit. , et pour votre gouverne, la pétanque, je ne connais pas.
Le bus stoppa. "Terminus .tout le monde descend !» annonça une voix anonyme. Nicolas avait repris ses esprits. Il se leva, prit son ombre dans ses bras et, sans faire plus attention à son partenaire, sauta sur le trottoir et partit d'un bon pas. Le petit fonctionnaire qui l'avait suivi, insista :
-C'est assez clair, fit-il sentencieusement .Tout cela est cohérent et tellement symbolique.
-Et ça alors ? S'insurgea Nicolas en lui fourrant sous le nez, le bouton doré. C'est symbolique ça ? Allons, laissez-moi, je suis pressé ! Et décidé à semer l'importun, il allongea le pas.
- Le plus souvent, il s'agit d'une simple réminiscence, professa le petit fonctionnaire, nullement démonté. Ce n'est que là, dans le crâne, ajouta-t'il, en s'épongeant le sien qu'il avait lisse comme une boule de pétanque.Pourtant, dans ce cas, je pencherais plutôt pour un signal d'avertissement, compte tenu, en effet, de l'existence matérielle du bouton doré.
Sur cette dernière réflexion, ils aboutirent ensemble à hauteur d'un carrefour. Soudain Nicolas Nicolayev tendit le bras vers le centre du carrefour." C'est lui, c'est lui, vous voyez bien !s'exclama-t-il, désignant du doigt l'agent de police qui, perché sur un bouchon géant, réglait la circulation. Et dire que je l'ai fait voler en éclat à mon premier essai ! Quel coup de maître, ne pensez-vous pas ! s'enthousiasmait-t-il. Je n'en reviens pas moi-même.
- Est-ce ici votre trajet habituel ? interrogea le négre qui s'animait au fur et à mesure que les événements se précisaient. Se faisant craquer les doigts, il ajouta : « Pour ne rien vous cacher l'un de mes ancêtres était sorcier et je tiens de lui l'art deviner l'avenir.
Nicolas Nikolayev sourcilla.
-Où voulez-vous donc en venir ?
-Je m'échine à vous le dire. S'énerva le petit fonctionnaire. Certains rêves se réalisent tels qu'ils sont rêvés et le vôtre est de cette nature Vous avez fait un rêve « prémonitionnel », et il a commencé à se réaliser, conclut-il.
-Prémonitoire, corrigea Nicolas, prémonitoire .Voulez-vous dire par là que nous allons jouer, ici, à l'instant même, à la pétanque ? -Pas nous, coupa le sorcier, vous, comme dans le rêve.
Le policier pivota d'un quart de tour. Nicolas Nikolayev s'empressa de gagner l'autre côté de la rue,laissant sur place l'arrière petit fils du sorcier,qui s'était mis en tête de mesurer la distance entre le trottoir et le cercle blanc qui marquait le centre du carrefour. Bravant la circulation il fit ainsi un aller et retour à grands pas mesurés, et se tournant dans la direction de Nicolas, les mains en porte-voix, annonça : « Vingt pas exactement ! ».
Bloqué sur son trottoir, Nicolas Nikolayev présentait d'étranges signes de turbulence. Il faisait du sur place, sautillant d'un pied sur l'autre et secouant la tête comme s'il était poursuivi par la mouche du coche ou obsédé par une décision difficile à prendre. Une main anonyme lui avait glissé une boule dans la main droite, et lui soufflait à l'oreille : « Allez, champion ! Lance la boule !"
Entraîné par une force obscure, pointant le policier de la main gauche, il catapulta la boule, de sa main droite, avec une force qu'il ne se connaissait pas. Celle-ci fila tel un obus, prit de l'altitude, décrivit l'arc parfait tel que décrit par la balistique, pour retomber à hauteur de l'estrade et la fracasser de plein fouet, sous les exclamations admiratives des badauds qui avaient suivi la scène. Sous l'impact, l'estrade s'effondra, entraînant le policier dans sa chute.
-Je le savais, jubilait le petit fonctionnaire qui avait rejoint Nicolas. Je m'en doutais, Chez nous, voyez-vous, c'est un don de famille, et il s'attribuait l'événement. Ne l'avait-il pas provoqué en le prévoyant ? Emporté par ce succès, il se laissa aller à battre des mains et des pieds, soudain habité par le rythme du tam-tam de ses ancêtres. Les spectateurs ne résistèrent pas longtemps à cette invitation publique; emportés par la magie du rythme, ils se mirent, dans un bel ensemble, à battre des pieds en cadence. Et puis chacun retrouvant les rythmes de son terroir, ce fut,très vite,sur la place,un charivari indescriptible,une cacophonie endiablée de trilles,de cris,de sifflets,de roulades,de chants grégoriens,de negro-spirituals et de raps,de danse du ventre et de derviches tourneurs.
Dans l'effervescence, les barrières de sécurités qui séparaient les trottoirs de la rue furent renversées. Se prenant par la main dans un mouvement unanime, ceux qui, jusque-là s'étaient tenus tranquilles, se laissèrent porter par l'ivresse collective et entamèrent une farandole qui gagna le centre du carrefour, fit la ronde autour du policier qui, toujours assis sur son arrière-train n'avait pas encore réalisé ce qui lui était arrivé, pas plus qu'il ne réalisait ce qui se passait à l'instant sous ses yeux. Eberlué, il tentait de saisir une certaine logique dans ce qui se passait, cherchant du regard à accrocher quelque chose ou quelqu'un de plus ou moins compréhensible, fouillant, semblait-il, son cerveau en quête d'un argument susceptible de l'aider à retrouver ses esprits. N'ayant rien trouvé de sensé en quoi que ce soit, il lui vint à l'idée, comme une illumination, de consulter son règlement de police.
« Un, deux, trois : je suis un malfrat" énonçait l'article premier. "Quatre, cinq, six : je suis une incise" décrétait le deuxième. Le troisième y allait d'un :" Sept, huit neuf ne fait pas dix-neuf ! ", Avant d'affirmer au quatrième que " dix, onze, douze, ça donne un barbouze !"
Excédé, fou de rage, d'un coup de rein énergique, il se rétablit sur ses pieds et, embouchant son sifflet, prétendit rétablir l'ordre et la respect à coups de trilles. Mais le public n'en avait cure et s'agitait de plus belle, tournoyant autour de l'agent, lui lançant des grimaces et des quolibets. Si bien qu'a bout de nerf, surpris par un délire incontrôlable, ce dernier, jetant son képi dans la foule, se lança dans un numéro de streap-tease inattendu. Apres s'être débarrassé de sa matraque, de sa veste, de sa chemise, de ses bottines et de ses chaussette, il déboucla son ceinturon et laissa glisser sur ses jambes poilues, son ceinturon, dévoilant à la foule médusée, son sexe pendouillant. Se pliant ensuite vers l'avant pour lui exhiber son cul, il s'époumona une dernière fois sur son sifflet, avant de s'agenouiller, et les mains jointes en prière, les pupilles tournées vers le ciel, de psalmodier : " Pardonnez-leur Seigneur, ils ne savent ce qu'ils font !".
-Ce sera bientôt au tour du car de police d'entrer en scène, annonça le petit fonctionnaire qui se frottait les mains du plaisir de constater à quel point le scénario prévu devenait réalité.
-A mon avis, intervint, Nicolas Nikolayev, ce n'est pas un car de police mais l'ambulance de l'hôpital psychiatrique qui devrait entrer en scène !
-C'est un détail sans importance, vous savez !commenta le devin qui n'aimait pas qu'on le précède dans l'annonce. Sirène de car de police ou sirène d'ambulance, nous restons fidèles aux grandes lignes du scénario. Tous les éléments envisagés sont maintenant en place. Dans peu de temps, vous allez voir le rideau tomber, et vous pourrez enfin sortir de ce méchant rêve.
A bout de souffle, l'agent de l'ordre s'était maintenant affaissé de tout son long sur le dos, bras et jambes écartés, comme mort. Figé dans la stupeur, à l'affût d'un rebondissement annoncé, le public se tint coi. Ce fut un instant de parfaite attente dans le grand tout informulé. Le carrefour était bondé de silence et de respirations contenues que soulignaient les pleurs d'un bébé et les râles d'un vieillard asthmatique. Alors du fin fond de la ville, là-bas où le vent déchire les affiches, monta inexorablement la plainte d'une sirène. Tous les participants du spectacle se penchèrent pour aller la chercher, la hissèrent d'un coup sec du bout de la rue au centre du carrefour et la déposèrent, haletante, aux côtés de la victime, toujours prostrée dans les limbes de l'absurde. On entendit des piétinements, des sanglots, des portières claquer, et la sirène ayant retrouvé sa voix de grande croisière, s'enfuit vers le fond de la ville et se dispersa dans les brumes.
-C'était prévu, commenta le vieux devin. On n'échappe pas à son destin. En jouant au policier on en arrive, un jour ou l'autre, à abuser de son pouvoir. C'est pareil pour tout le monde, dans toutes les professions. Et ici, il y a abandon de service, transgression du principe de séparation de l'Eglise et de l'Etat, injure aux bons citoyens, attentat à la pudeur et exhibitionnisme La sanction minimum lorsque l'on cumule autant d'erreurs, c'est l'asile, sans doute. C'est la seule parade possible pour échapper au tribunal populaire et à un éventuel procès du système lui-même. On ne juge pas les fous…
Toujours planté sur son coin de trottoir, Nicolas Nikolayev envoya son bouton de cuivre au diable, marmonnant entre ses dents : « Ce négre a enfin fini de me faire chier ! »Et la dessus, il reprit la route,en compagnie de son melon et de son ombre, à la recherche de ce qu'il cherchait , ne sachant toujours pas pourquoi il s'obstinait à chercher, et s'il y avait quelque chose à trouver.







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