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Le chien


Auteur : NICOLAYEV Nicolas

Style : Conte







C'était l'instant silencieux et paisible des après-midi entre deux coups d'envoi. Les voitures glissaient sur des tapis de feutre gris, moteur au ralenti. Les badauds avaient enfilé, par dessus leurs chaussures, des chaussettes de laine pour amortir le bruit de leurs pas, et les tables et les chaises du "Grand café" étaient montées sur des sabots en caoutchouc.
Attablé à la terrasse, Nicolas Nikolayev suçait une tranche de citron. Le tonic qu'il venait d'absorber lui avait remis l'estomac en place, et maintenant, il contemplait la mèche pétrole du soleil qui tournait dans son verre vide avec l'ombre déformée des passants.
" Ce sera tout ?", demanda le garçon, en déposant une soucoupe de chips sur la table. Et sans attendre la réponse, il repartit sur les pointes, comme une danseuse, évitant les bris de verre et les bâtons d'allumettes.
Sous le regard assoiffé d'un chien, assis sur son arrière-train, à la table voisine, Nicolas s'empressa de déguster les amuse-gueule, non sans exhibitionnisme. Il les posait un à un sur le bout de sa langue, les tenait un instant en équilibre sous le nez et les gobait enfin avec une succion bruyante, tandis que le bâtard blanc, taché de mousse au chocolat, suivait d'un regard avide, les oreilles dressées, chacun de ses gestes. N'en pouvant plus d'attendre une obole qui ne venait pas, il baissa les oreilles et gémit lamentablement. Il se coucha enfin sur le ventre, et le museau entre les pattes, se pourlécha les babines. Touché par une sollicitation aussi éloquente, Nicolas Nikolayev fit revenir un éclat d'étoile sous sa langue, le cracha sur sa paume ouverte et le tendit prudemment à la bête. Celle-ci n'en fit qu'une bouchée, si mince d'ailleurs, que les yeux écarquillés et les oreilles dressées, elle chercha longuement, sur son museau, le sel de la chose qu'elle n'avait pas eu le temps de goûter.
- Il est si intelligent, si instruit aussi, intervint une voix polie mais ferme.
Nicolas Nikolayev sursauta... C'était une petite dame endeuillée et sur l'âge des coffrets à souvenir qui parlait ainsi. Elle se tenait un peu à l'écart, à côté du chien, toute dissimulée sous un chapeau à fruits, de telle sorte qu'on pouvait ne pas l'apercevoir de prime abord. Elle leva les yeux par dessus le passe-montagne qu'elle tricotait fébrilement, esquissa un sourire et repartit sur ses aiguilles, rendant toute la place au silence ensoleillé qui régnait. L'air méditait comme un yoga sur sa fleur de lotus. Les panneaux d'ombre et de soleil étaient de draps amidonnés; la ville, un musée d'hommes de cire et d'animaux empaillés; le paysage, un décor de cinéma quand les machinistes sont en grève. Le chien mit sa queue en chasse-mouche et prit un air goguenard il semblait dire : "Laisse la radoter ! Elle ne raconte que des sornettes.".
Mais Nicolas Nikolayev voulait lier conversation. Il demanda:
- Jusqu'à combien compte-t-il ?
- Jusqu'à neuf, Monsieur, fit la vieille, sans hésitation.
- Ne me dites pas qu'il sait lire !
- Il parle, Monsieur, et je le comprends, et il me comprend aussi.
On entendit un gémissement étouffé, un gargouillement de ventre, le cliquetis des aiguilles, le battement rythmé de la queue du chien sur la manche de la vieille dame.
- Pour le moment, par exemple, il me dit qu'il aimerait manger vos chips
Elle se pencha, et avant que Nicolas ait pu faire un geste, amena l'assiette sous le museau du chien dont la queue tremblotait comme l'aiguille d'un compteur Geiger sur un filon d'uranium. D'un coup de gueule, il vida la soucoupe.
- Je suis trop bonne avec lui, s'excusa la vieille. Je ne peux rien lui refuser, hein, mon pou pou, mon chienchien, mon Léonard. !
- Trop bonne ! protesta Nicolas Mais qu'ai-je donc à faire de votre Léonard ?
Oeil de coquillage délavé sur masque de carton flétri, la vieille se redressa.
- Léonard, c'est mon mari, lança-t-elle d'une voix aiguë. Il était si bon ! Paix à sa mémoire !
Elle se tamponna les yeux, attrapa une larme au vol et la fourra dans son mouchoir de soie bleue. Les plis de son visage accablé de tristesse frémissaient comme un vieux rideau dans un vieux courant d'air. Elle joignit les mains en adoration.
- Mon pauvre Léonard ! Il aurait aujourd'hui trente cinq ans pleins !
Elle fureta dans son sac à main, en retira une photographie qu'elle tendit à Nicolas. On ne voyait pas grand chose sur la photo jaunie… Un homme, vu de dos, assis à une table, et qui semblait écrire.
- O, vous ne saurez jamais combien j'ai souffert ! S'il n'y avait eu Kiki ! Ah ! Kiki ! Un chien, c'est un chien, monsieur, mais Kiki c'est un ange !
Nicolas observa le chien.
- Il aimait son maître, allez ! Si vous l'aviez entendu gémir après ça ! Il a hurlé pendant des semaines. Il ne mangeait plus. C'était une vraie misère à voir. Pauvre Kiki ! Un jour, ses cordes vocales se sont brisées. Il hurlait encore mais on le l'entendait plus. Alors il m'a regardé avec ses yeux mouillés, et j'ai pleuré avec lui, tout bas. Il avait perdu la voix de son maître.
Retroussant d'une main tremblante, le pavillon de son oreille droite, plissant les yeux, se concentrant de tout le corps sur le silence, elle sembla vouloir capter quelque message mais visiblement, à la façon dont elle laissa retomber la main, elle n'avait rien entendu. Au dos de la photographie Nicolas lisait : "J'écris donc je suis; je suis donc j'existe; j'existe donc je vis..."
- Depuis ce jour-là, c'est un autre chien, mon Kiki. Autant il était querelleur et mettait les chiens du quartier sens dessus dessous, autant il est depuis lors doux et attentionné, aussi bien avec moi qu'avec tous les autres chiens. Il n'aboie pas à tout bout de champs comme les roquets qui se trouent les tympans à force d'aboyer. Et puis, il veille sur moi, mon Kiki chéri ! Sans lui, monsieur, ah ! Sans lui...Elle n'acheva pas sa pensée, mais reprit :"Voyez-vous, Kiki c'est mon cher Léonard, et mon cher Léonard c'est Kiki ! C'est une consolation, allez !
Elle attrapa une dernière larme et la déposa délicatement, avec des soupirs maniérés, sur la table, entre ses aiguilles.
- C'est un peu ma faute, monsieur. Il s'est tué à écrire, et j'aurais dû l'en empêcher. Heureusement Kiki n'a pas cette maladie là, sans quoi je le ferais soigner. Il écrivait pour écrire, voyez-vous. Or avec les mots, on n'en finit jamais. Il était à sa table de travail comme un joueur devant une machine à sous qui perd toujours plus qu'il n'espère gagner. Il n'était jamais content et disait toujours qu'il n'avait encore rien écrit de ce qu'il voulait écrire, et c'était cela qui le rongeait. En fait il ne savait pas ce qu'il voulait écrire mais il sentait que ce qu'il avait écrit n'était pas ce qu'il voulait écrire. Comprenez-vous ça ?
- C'est ça, c'est tout à fait ça ! s'exclama Nicolas Nikolayev.
La vieille sourcilla. Elle portait un ruban mauve à la boutonnière et trois anneaux d'or à l'annulaire droit. Elle se mit à jouer avec l'un de ses anneaux, le faisant tourner distraitement autour de son doigt.
- J'ai tant souffert, monsieur, j'ai tant souffert ! Heureusement kiki est ma consolation dernière.
Kiki remâchait les chips. Il passait tout le temps la langue comme un sale garçon vautré sur son sucre d'orge.
- Oh ! Il a aussi des défauts ! Qui n'en a pas ? Elle se pencha vers Nicolas, la main devant la bouche et lui souffla : « Il est jaloux ! Jaloux ! ».
- Ca se voit, opina Nicolas, sans oser regarder Kiki. La vieille releva le menton :" Comment ça ?".
- Il a le nez humide, le poil gras, commenta Nicolas Nikolayev...
Kiki grogna. La vieille serra les lèvres. Un tic nerveux lui démangea le menton et les doigts plissés de sa main fatiguée s'affairèrent sur son nez comme s'ils eussent voulu y démêler une pelote de laine." Quand je mourrai, il mourra, trancha-t-elle. Et s'il meurt le premier, je ne lui survivrai pas !".Elle arracha la photographie des mains de Nicolas et dit encore d'une voix hachée
- Vous n'aimez pas les chiens !
- Mais...
- I1 n'y a pas de "mais" qui tienne ! Vous n'aimez pas les chiens, voilà tout ! Ah ! Mon Dieu !
Elle empoigna son chien et, le protégeant de ses avant-bras, elle se lamenta une nouvelle fois;" Ah ! Mon Dieu !"Puis elle sauta sur ses pieds et s'enfuit à reculons, le regard terrorisé. Son corps donnait l'impression de vouloir passer par-dessus ses épaules comme s'il était resté, dix années durant, suspendu à la languette d'un portemanteau. Dans ses bras, tous poils dressés, kiki aboyait, du moins en donnait-il l'impression car il avait beau montrer les dents et secouer sa gueule, aucun son n'en sortait.Et le silence tout autour n'en était que plus poignant. C'était le vide sur le grand vide d'une terrasse déserte, en plein ciel, en plein vent; c'était le vide d'une palissade placardée d'affiches déchirées, d'un terrain vague. dans le silence des fougères et des herbes brûlées.C'était le vide d'une ville qui avait perdu ses habitants.
- Un chips ! hurla Nicolas Nikolayev, de fort mauvaise humeur.
Affalé dans un fauteuil, à l'ombre, le garçon, réveillé en sursaut, jeta un regard égaré autour de lui, sauta sur ses pieds et se précipita vers la rue pour y chercher je ne sais quoi. Se retournant, il aperçut Nicolas qui agitait son assiette vide. Retrouvant ses esprits, "Un chips !"hurla-t-il en écho, se précipitant vers le bar, pour réapparaître aussitôt avec la commande. Automate désarticulé sur le pont d'un bâteau bousculé par la houle, il tenta, plateau en équilibre sur une main, d'atteindre Nicolas. En vain. Heurtant tables et chaises, basculant verres et cendriers, pour couronner l'exploit, il lâcha son plateau qui claqua sur le ciment et roula avec un bruit de tonnerre , ce qui eut pour effet, semble-t-il, de réveiller le monde. Une sirène hurla sur la cité à ce moment même, et comme s'il s'était rassemblé sur une ligne, dans l'attente de ce signal, le charroi bondit, déferla sur la chaussée dans un vacarme assourdissant. En un flot ininterrompu, des hommes chutèrent, par grappe, des murs et, pieds au trottoir, se lancèrent au grand galop, bras aux coudes, la bouche ouverte, dans toutes les directions. Des cris, des coups de sifflet, des appels de klaxons, le vrombissement des moteurs, le martèlement des pieds, le claquement des portières, le bruit et la fureur se débattit un temps dans la lumière. Une panique incompréhensible s'était emparée des hommes et des choses, et les propulsait vers les bouches d'égouts, les couloirs souterrains, le plus loin possible hors de la ville, tels les rats qui désertent le navire frappé par la peste.
Dans l'affolement général, les gens se piétinaient, d'autres s'appelaient d'une rue à l'autre, s'encourageaient, s'attendaient, s'étreignaient enfin, sans ralentir leur course.
Le mouvement d'exode dura le temps qu'il fallut pour que se vide la ville. En fait, cela ne prit pas longtemps ou à peine. Et quand le dernier des humains et les feux arrière de la dernière voiture eurent disparu au lointain, il ne restait à la ville pour toute trace de son occupation récente que des bois d'allumettes, des emballages de cigarettes, des taches de moutarde, l'oeil vitreux d'un crachat, des cornets vides de frites et, ça et là, un morceau d'oignon
. A la terrasse du "Grand Café", Nicolas Nikolayev entama sa troisième portion de.chips…







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