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Nouvelle écrite par Corentin MACQUERON dans le style Science-fiction



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ACTE I - DECADENCE


Where is my mind ? Encore cette musique. Déjà ? Est-ce un rêve ? Non. Une nouvelle aube se lève. Le radioréveil fait son office. J'émerge lentement d'un sommeil sadique. J'ouvre les yeux. Fixe le plafond lézardé. Inspire l'air glacé. Sadique. Le sommeil est sadique. Pourquoi s'acharne t-il à nous emporter si tard et à nous rejeter si tôt, Le réveil est le tortionnaire des temps modernes. Encore un instant. Non. Je dois y aller. Samuel. Il faut y aller. Je dois le faire. C'est si... important. Mon travail. Je lève une jambe. Le froid n'attend pas. Sa morsure est immédiate. Le pire est à venir. Poser son pied sur le béton glacé. Putain de chauffage. En panne. Toto, lui, reste sous la couette, bien au chaud.

Plic. La goutte de café tombe dans la tasse. Ploc. Même cette putain de cafetière s'y met. Tous des sadiques. Le café n'est pas prêt d'être prêt. Plic. L’onde se propage dans le café, se réfléchit, s’annule elle-même puis se surélève. Je vois les reflets onduler sur la surface fumante et noirâtre.

Et je suis congelé. Manger en attendant. Je me traîne lentement jusqu'au frigo. Ouvre la porte. Me ramasse le pot de cornichons sur le pied. Le grand classique. Zak. Flatch. L'orteil broyé. L'épiderme tranché. Le vinaigre qui se mélange au sang. La douleur, instantanément. Top journée. Il faut y aller. Toto me salue d’un groumf inquiet.

J’ai trop mal au pied. La douleur n’est qu’un influx nerveux. Un – putain – d’influx nerveux. Un pauvre courant électrique causé par à peine quelques microvolts. Je ferme difficilement à clé la porte du taudis qui me sert d'appartement. Un putain de taudis. Il fait encore nuit. Et plus de lumière. Je crois qu’il n’y en a jamais eu. Je descends les escaliers en prenant garde de ne pas me péter la gueule. Comme l'autre soir. Mais j'étais bourré. Comme elle. Au moins, elle n'a pas fait la difficile, comme ça. J'ai pu me l'envoyer sauvagement sans qu'elle trouve rien à redire sur la déco franchement absente de mon appartement. C'était l'essentiel. Et ça n’arrive pas souvent. Je descends. Comme chaque matin, j'ai l'impression que mon concierge va me tuer. Mais ce n'est qu'une impression. Enfin, je crois.

Evidemment, c'est la tempête. Faut croire que c'est l'hiver qui veut ça. Toutes ces molécules de gaz qui me percutent de plein fouet. Et toutes ces autres, de matière sombre, qui me traversent sans même daigner faire attention à moi. Je ne suis rien d’autre qu’une passoire. De toutes façons même la matière ordinaire dont je suis fait est composée de 99.99 % - et même plus encore - de vide. Le néant. Rien. Pourtant, dans la nuit, les phares des voitures sont réellement éblouissants. A chaque instant un nombre effarant de photons me percutent. Certains frappent ma rétine et change l’isomérie moléculaire interne de mes récepteurs chimiques. Je vois. Le métro est en vue. Un peu de chaleur. Là, les photons se comportent comme des ondes et non plus comme des corps. Tout n’est qu’une question de modèle. La chaleur n’est que le rayonnement d’une onde dans l’invisible. Paradoxalement, à mon contact, ce sont de nouveaux des particules qui me transmettent leur énergie cinétique. J’ai chaud. Enfin. Dans la rame, les gens m'observent. Je les observe. Là, devant moi. Un type. Habillé n'importe comment. Encore un qui a dû mettre trois plombes à se saper ce matin. Il a probablement squatté la salle de bain un bon moment. Tout ça pour quoi... Un pantalon porté sur les genoux, le caleçon remonté jusqu'au menton, trois foulards sur la tête, deux casquettes, une à l'endroit, l'autre sur le côté, un survet' bullrot, et une bonne dizaine de chaînes et autres bracelets. Il mate une jeune gamine de quinze ans, habillée comme une pute, seins moulés, string visible au-dessus d'un pantalon serré, montée sur des semelles compensées d'au moins dix centimètres, portant des lunettes de soleil orange fluo sans aucun doute super utiles en plein hiver.

La rame ralentit. Elle lui passe au ras du corps, frotte sa croupe contre lui, puis descend. Lui doit attendre le prochain arrêt. Furieusement excité, il la traite tout bas de salope et autres injures révélatrices. Elle semble ravie. Sûr qu’elle a tout compris. Au lycée il racontera à tout le monde qu'hier il se l'est envoyée dans les chiottes du RER. Le métro freine. En accord avec la théorie de la relativité, les casquettes de ce pauvre type s’allongent, comme l’intégralité du wagon. C’est infinitésimal mais relatif à la perte de vitesse. Cette-dernière est dissipée sous forme de chaleur par induction et convection au niveau des plaques de frein. Encore un rayonnement. Je descends.

Les locaux de K.A.R.L. C'est là que je travaille. Je suis mon propre chef, ici. Je fonce dans mon bureau. On travaille depuis des années sur ce projet. Mais j'ai mes propres raisons. Très différentes de celles de mes collègues. Gregory, par exemple, ne pense qu'à faire de la thune. De la grosse, grosse thune. Celui qui n'est pas au courant, dans tout l'immeuble, qu'il vient de s'acheter une nouvelle Porsche et un nouveau home-cinema doit être sourd ou aveugle. Ou les deux. Et encore, je suis sûr que Greg aurait trouvé un truc pour le lui faire savoir. C'est vrai, changer son dolby-surround 5.1 complètement démodé pour un 7.1 high-tech, c'était l'occasion du siècle. J'avoue. Yann, en tous cas, lui, approuve, d’un air convaincu. Il pense en faire autant. Dès ce soir. Il faut profiter de l’offre. Il faut s’empresser de consommer.

Je ne suis pas sorti de mon bureau de 3m² aujourd'hui. J'ai bien avancé. Ce sont les autres qui traînent. Des boulets. 22 heures. C'est bon. Ce ne sera pas pour aujourd'hui. Ni pour demain. Mais pour bientôt quand même. Enfin, j'espère. Un film génial. Sacrifice, de Tsui-Hark. Un bon verre après ça. Ca fait du bien par où ça passe. Un bon triple whisky. De quoi carburer par ce froid, car il faut bien rentrer. Evidemment, je loupe le dernier métro. Mais je crois que j’aime ça. Sinon mon inconscient ferait tout pour pas se taper toutes ces bornes par un froid aussi intense. Je suis pas un pédé.

Toto ronfle bruyamment. L’enfoiré. Moi, j'essaye. De dormir. En vain. Pas moyen de trouver le sommeil. Quand j'y suis presque, un connard se vautre en moto juste sous mes fenêtres. Un boucan pas croyable. Là, ça y est. Non, les poubelles. A 3h du mat'. Ah ? Enfin ? Non, un camion nettoie la rue à grande eau. Et à grand bruit. Where is my mind ? Encore cette musique. Et cette fille ? Partie depuis des heures. Je dormirai demain. Peut-être.

Dimanche. Un nouveau jour se lève sur notre monde. Un avion viendra t-il s’encastrer dans l’Empire State Building ? Ce serait un putain de spectacle que je ne renierai pas. Mais bon. Allez dire à monsieur tout le monde que le 11 septembre 2001, c’était magnifique. Vous serez mal vu. Forcément. C’était si beau. Ce fracas de béton, de métal et de chair. Et puis ça leur apprendra. Voir de richissimes entrepreneurs se faire réduire en poussière, ça m’émeut pas plus que ça. Pour moi c’était des esclavagistes. Pas tous. Mais beaucoup. C’est ça, l’occident. Quoique l’orient est pas mal non plus, dans un autre style qui lui est propre. Mais je changerai tout ça. Merci, K.A.R.L. J’y pense tout le temps. Vivement.

J’aime bien me poser dans les parcs, me promener avec mon chien. Voir des gens passer. On voit de tout. Des gens biens. D’autres, moins biens. Je m’assois sur un banc. Il fait très froid. Une vieille dame nourrit les pigeons à côté de moi. Elle me sourit. Je lui souris. J’aime ces moments là. Toto regarde les pigeons d’un oeil vif. Une jeune et jolie jeune fille passe devant nous en faisant son jogging. Je vois ses muscles se contracter puis se relâcher sous la peau, en cadence. Elle a les joues toutes rouges. De sa bouche s’échappent de grands nuages de buée. C’est chaud. C’est beau. C’est la vie. Assis sous l’arbre, un guitariste aux cheveux bouclés. Je ne connais pas du tout ce qu’il joue, mais j’aime bien. Je me regarde dans la flaque située juste sous mes pieds. Qui suis-je ? Suis-je bon, ou mauvais ? Quelqu’un sait-il seulement ce que cela veut dire ? Je fais comme je sens. Je me sens bon, forcément. Qui ferait délibérément quelque chose qu’il sait mal ? Je veux croire que personne ne peut faire ça. Au fond, c’est un problème de conscience. Il faut se rendre compte des réalités et des enjeux de la vie. J’ai quand même de mauvaises pensées.

Je me suis barré. J’en ai eu marre de ces petits cons venus squatter le banc d’en face. Ils étaient cinq. Habillés à peu près comme tous les autres clones de celui rencontré dans le métro. Tous, ils étaient là, avec une flaque de bave entre leurs pieds à force de mollarder. Se mettre en valeur est décidément leur activité préférée. L’un disait s’être enfilé deux litres de whisky à lui tout seul, en une soirée. Un autre avait cassé la gueule à un type en sortant d’une boîte de nuit, « juste pour s’amuser ». Il s’était finalement retrouvé à un contre cinq. Mais il leur avait mis la branlée. Forcément. Ils avaient eu « plus mal » que lui « ces cons-là ». Ils se sont tous enfilés je sais pas combien de clopes. Evidemment, ils ont jeté leurs mégots fumants à même le sol. Sans doute que bouger son derche jusqu’à la poubelle, éloignée d’à peine quelques mètres, demandait un effort surhumain. Mais non. Je crois que polluer en toute impunité, c’est tellement plus excitant. Se la jouer «moi -tu vois- je fume et je m’affranchis des règles, donc de la poubelle -tu vois- alors je balance mes mégots n’importe où» doit être fondamentalement plus important. C’est vrai, quoi, foutre son mégot à la poubelle devant les potes, la honte. Bande de connards. Y’en avait un avec un énorme rottweiller comme le mien (mais en moins bien), avec une muselière cloutée et un collier de cuir et de métal assortis, qui était plus là pour soigner l’image de caïd de son maître que pour l’amour de ce-dernier pour son chien. Sûr qu’une fois à la maison, le pauvre chien Killy se retrouve seul, dehors dans le froid et sous la pluie, et n’a pas droit à la moindre preuve d’amour… Forcément, son maître sera plus occupé à repeindre son scooter en vert-jaunerouge et à creuser le piston de son pauvre moteur de cinquante centimètres cube – attention, débridé, hein, le moteur - pour gagner trois misérables kilomètres heure. Tout ça en écoutant du Marylin Manson. Quelle cohérence. Petits cons.

Moi, quand je bois, je suis malade. Des fois. Et quand je me bats, je perds. Des fois. Je ne fume pas. Suis-je meilleur qu’eux ? Je veux le croire. Il y a des choses plus importantes ici-bas. Sur le chemin du retour, j’ai eu envie de chier. D’un coup, comme ça, et avec moi ça n’attend pas. J’ai dû me résoudre à utiliser une de leur espèce de capsule intergalactique payante, avec des digicodes, des portes blindées et tout et tout. Le néon diffuse une lumière bleutée, presque irréelle, et la ventilation brasse bruyamment de l’air glacial, pour en rajouter à l’effet station spatiale. Une voix douce, mais ferme, se fait entendre. « Si vous souhaitez uriner, tapez 1. Pour déféquer, tapez 2. Si vous ne savez pas, tapez # ». J’en rajoute à peine. Ma hantise, c’est de voir le système de nettoyage automatique se mettre en branle alors que je suis encore piégé à l’intérieur. Les balais-chiottes qui descendent, les brosses rotatives, le jet de javel pressurisée. La pure angoisse néogothique. Quelle merde. Ah oui, une belle merde, en effet. Fnouf, fnouf. Toto a l’air d’apprécier. Le prochain cosmonaute sera content de son séjour. La porte se referme en faisant le bruit du respirateur poussif de Dark Vador. J’arrive en vue de mon immeuble. Je suis au coin de ma rue. Un type décroche difficilement avec de l’éther un gigantesque dessin collé à la vitrine de ce cher George. George Rech. C’est une boutique de vêtements masculins. Faut le voir, ce magasin, avec l’enseigne « George Rech » en lettres d’or gravées dans du marbre noir, la vitrine, les mannequins. Je supporte pas ça. En plus elles ont rien d’extraordinaires, ces fringues. Sauf le prix, là, par contre, j’avoue, c’est distingué. Trois milles euros le veston, ça calme. Bah, c’est du George Rech quand même. C’est moi qui ait conçu et collé cette affiche la nuit dernière. Avec une putain de bonne colle. Le dessin est encore bien visible, on voit un type en costard, cheveux gominés, en train de s’adresser aux passants avec un vieux sourire:
«Salut, j’m’appelle George, et, chez moi, c’est reuch… ».
En voyant ça, des passants esquissent un sourire. Le patron, ce cher George, lui, apprécie moyen. Enfin. Des affiches, j’en ai plein. Cette nuit c’est reparti. Ca va lui coûter cher en éther.

Je suis enfin devant mon immeuble délabré. J’entre. Le concierge me fait – encore - la gueule. J’ai payé le loyer, pourtant. Monter au 27ème étage à pied, quelle joie. Un bonheur de tous les instants. On croise des gens si aimables qu’ils n’osent même pas vous regarder. Ou alors ils vous snobent. Ngueu. Tiens, le petit frère de Chloé, jolie petite étudiante en droit – que je m’enverrais bien volontiers –, est sur le pallier. Il a l’air de s’emmerder, tout seul. Le pauvre. Je gesticule devant lui, fais des grimaces. Je dois être très drôle, vu qu’il se bidonne sacrément. Il m’imite. Je retombe en enfance. On rigole bien tous les deux. Fais pas comme lui c’est un con ! lance Chloé. Quelle gratitude, vraiment, merci. Pute.

J’ouvre péniblement mon appartement. Toto me salue en me faisant la traditionnelle tchoukstorm. Une espèce de corrida bien violente. Mais tellement affectueuse. Mais oui. Il est beau mon gros Toto. Et il a faim. Mais quel chien n’a pas toujours faim ? Je lui verse avec amour une grande ration de croquettes dans sa belle écuelle de métal défoncé par des années de bons et rudes services. Gling, glong. Le bruit caractéristique d’une gamelle métallique qui fait son office. L’inscription all gone peinte au fond de la gamelle a vite fait d’apparaître. Toto me regarde, genre « tu m’en resservirai pas une autre ? ». Je lui saute dessus. On joue. La bête est tellement musclée qu’elle a vite fait de me terrasser. Aussitôt il me lèche le visage avec sa langue bien puante. Que du bonheur. C’est sa façon de se faire pardonner la raclée qu’il vient de m’expédier. Bon allez. Manger. Moi aussi je crève la dalle, mon gros. J’ouvre le frigo. Pas de risque avec les cornichons ce coup-ci, y’en a plus. Du lait tourné. Un coup d’oeil à l’étagère et j’attrape un paquet de muesli périmé depuis l’année dernière. On mélange tout ça. C’est pas grave ça renforce les intestins. Demain j’achèterai du pain. Peut-être. J’allume la télé. Il y a C’est mon choix. Ca, c’est de l’émission. On y voit des ménagères se crêper sauvagement le chignon sur des sujets aussi intéressants que la taille du slip de José Bové. Aujourd’hui, le thème c’est « dois-je laisser ma fille de seize ans et demi se teindre les cheveux » ? Grande angoisse existentielle. Une mère au foyer d’une cinquantaine d’années déclare que se teindre les cheveux façon punk, « c’est le début de la délinquance ». Euh, ouais. A bien y réfléchir, il faut avouer que c’est l’évidence même. Et c’est son choix. Il faut bien évidemment applaudir. Je zappe sur Ca se discute, là aussi c’est pas mal. Je lis Télérama, et ça se discute. Dans Tout le monde en parle, une pouffiasse de la StarAc’ fait la promo de sa co-auto-biographie romancée. A dix-neuf ans. Vite, le nom de l’éditeur, il me la faut. A quel âge s’est-elle faite trouée pour la première fois ? C’est si important. Thierry Ardisson lance une vanne pourrie. Le public se sent obligé de se lever, de rire et d’applaudir. Applaudir. Tiens, la StarAc’, justement. Ca faisait longtemps que j’étais pas tombé dessus… Et c’est encore plus affligeant que la dernière fois. Un « professeur » apprend aux « académiciens » la « solitude en tournée » en leur passant une vidéo sur un skipper qui fait le tour du monde… Proprement hallucinant. Comment peut-on oser comparer un véritable marin à de jeunes connards tout juste bon à se trémousser maladroitement sur scène au milieu de filles en string en hurlant simplement des yeah d’autosatisfaction ?

Tiens, la pub. Une meuf se la joue matrix-style pour aller déboucher des chiottes avec de l’Ajax. Un couple s’envoie en l’air avec des yaourts à 0% visiblement super aphrodisiaques. Une pouffe de 20 ans super bonne déclare qu’elle a décidé de « voir sa peau renaître » en utilisant du « régénium XY redensifieur »… A l’efficacité censément prouvée. C’est sûr qu’à 20 ans les rides c’est du sérieux… Tiens, ce soir, on annonce L’Ile de la Fellation à 23h10… Je reste sidéré par un tel déferlement de niaiseries. La connerie humaine est définitivement sans limites. Il ne reste donc plus rien à sauver en ce monde. Il faut que j’appelle Jidé. On devrait se faire une soirée un de ces quatre. J’ai récupéré un pur film tout pourri à mater. Frères Ennemis, d’Albert Magnoli, avec Steven Seagal, Chuck Norris et Jean-Claude Van Damme. « Ils vont tout péter » annonce la sublime jaquette mettant en scène les visages de nos chères idoles au beau milieu d’une gigantesque explosion. Ca promet. Avec des bières ça fera l’affaire. On enchaînera sur un film « exclusif » et « interdit lors de sa sortie en salle » parce qu’il a « choqué l’Amérique ». Et en plus il est « interdit aux moins de 18 ans » Forcément. Ca doit être trop bien. Il s’agit du très poétique Boss of ScandalZ StrategyZ, émouvant film « d’auteur » inspiré de la vie de l’illustre rappeur noir-américain DJ Naughty G et de son petit frère LL Cool Jay. Avec aussi en guest-star l’étoile montante du rap américain, DJ G-Bob J. On va se marrer.

Where is my mind ? L’onde mécanique sonore progresse jusqu’à mon oreille interne qui entre en vibration. Ca fait mal une fraction de seconde. L’instant d’après une autre vibration m’apaise. C’est comme ça que je conçois la musique. C’est n’est rien d’autre que du sadomasochisme. A une certaine échelle. La mélodie est magnifique. Toto groumfe à côté de moi. Je suis épuisé. Ai-je dormi plus de quatre heures depuis longtemps ? La chaleur de la couette se veut tentatrice. Il ne faut surtout pas sous-estimer le pouvoir d’un édredon. La Couette de la Tentation. Je resterai bien là, à pioncer. Le café va encore mettre trois plombes à se préparer. Faut avouer aussi que je suis con d’avoir une putain de cafetière. Une casserole, un réchaud, c’est aussi bien. Et plus vite fait. Froid aussi, le café, c’est bien. Quoique. Je me lève péniblement. Je suis tout ankylosé. Je m’étire. Ca craque de partout. A la douche. Froide, bien sûr. Je suis pas un pédé. Si j’avais l’eau chaude, je le serai peut-être. Mais la question ne se pose même pas. En sortant de la douche, je jette un coup d’oeil à la télé. La navette spatiale Atlantis s’est désintégrée. Ils nous refont le coup de Columbia ces cons-là. Mais en mieux, cette fois. CNN diffuse en boucle les images tournées depuis l’espace par un satellite de la NASA. On voit l’engin majestueux pénétrer les couches denses de l’atmosphère. Il s’agit tout de même d’un avion spatial de plusieurs centaines de tonnes satellisé à des dizaines de milliers de kilomètres heures. Les bords d’attaque sont portés au rouge, les céramiques blindant le fuselage encaissent jusqu’à douze cents degrés. Un sublime halo de plasma orangé enveloppe l’orbiteur qui filent à plus de vingt-cinq mille kilomètres heure. La pression, la température et la décélération auxquelles est soumise la machine la plus puissante du monde sont proportionnelles à sa démesure… Une micrométéorite percute alors le cockpit. Le vitrage blindé est émoussé et vole bientôt en éclats aussitôt consumés. La caméra embarquée montre le cockpit se fendiller puis imploser. On voit le plasma s’infiltrer dans l’habitacle dépressurisé. Les astronautes sont en train de brûler, léchés par du gaz porté à douze cents degrés. Ils gesticulent. Leurs hurlements implorants glacent les tympans. Ils sont calcinés dans l’instant. Ca a coupé. Habile retour à la caméra-satellite. La navette dévie de sa trajectoire normale, l’aile gauche n’est plus correctement orientée et commence à s’embraser. La machine blessée se met à basculer. Les céramiques sont contournées, la peinture est brusquement écaillée, l’habitacle se fait dévorer. En proie aux flammes de l’enfer, l’impressionnant mais fragile fuselage s’embrase et se disloque majestueusement. Un véritable crématorium volant. En quelques instants Atlantis est vaporisée et consumée. Les corps déjà calcinés des sept astronautes sont aspirés à l’extérieur et commencent alors une chute vertigineuse de soixante-dix kilomètres… Ils percuteront le sol, raides morts, morcelés, défigurés, à plusieurs centaine de kilomètres heures. Je me dis alors que c’est ainsi que je voudrai mourir. Vraiment. Depuis la Terre, Atlantis est comparable à une comète et sa majestueuse traînée. L’image finale du reportage montre le casque à moitié carbonisé du capitaine d’équipage, récupéré sur le sol du Texas. Non, l’homme n’est définitivement pas tout puissant. Mais il sait habilement donner sa perte en spectacle. CNN explose les records d’audience.

Gling, glong. Toto me fait savoir qu’il a faim. Pour changer. Sur le chemin du métro, un autre spécimen intéressant. Un type attend sa gonzesse en bas de chez elle, en laissant tourner le moteur de son énorme BMW. Faut croire qu’il a quelque chose à compenser. Il donne de grands coups ’accélérateur. L’essence pressurisée est injectée, vaporisée, puis se mélange avec l’air aspiré. Le mélange est comprimé par la remontée des pistons, les molécules condensées se percutent et convertissent leur énergie cinétique, la température est ainsi augmentée selon la loi pV=nRT. L’étincelle électrique fait tout exploser. Les pistons redescendent violemment. Le vilebrequin se met en branle. Les arbres de transmission ne demandent qu’à transmettre. Le gaz carbonique est expulsé avec des millions de particules. Quel magnifique transfert d’énergie potentielle entre le sang de la Terre et l’atmosphère. Après tout, ce connard a raison, l’économie d’énergie et l’écologie c’est pas la peine d’y penser. Il crèvera avant le grand chambardement. En tous cas son aileron est pas mal. Le pare-choc rabaissé à l’avant donne aussi de jolis airs de ramasse-merde. Les grilles bricolées sur les entrées d’air donnent un pur look râpe à fromage. Le fourrure sur le volant rend aussi plutôt bien. Le détail qui tue, c’est le gigantesque autocollant Fast and Furious sur le pare-brise. Je me demande s’il y voit encore quelque chose. Mais le grand jour approche. Je le sens. Quel monde de merde.

Je tape. Je tape. Je martèle mon clavier. J’entre des données. Le plus vite possible. C’est ça mon travail. L’écran plat à plasma TFT est constitué de millions de cellules chimiques. En zoomant, je ne verrais qu’une infâme bouillie de couleurs primaires. Mais, de loin, mon fond d’écran est absolument magnifique. Un écorché vif peint par Francis Bacon. Comment est-ce possible ? L’infiniment grand n’est finalement vraiment pas comme l’infiniment petit. Gregory travaille dans le boxe d’à-côté. J’entends son poste de radio diffuser un pseudo-rap complètement pourri. C’est Terror Seb, le nouveau rappeur à la mode. Le refrain ? Quelque chose comme « fuck out, all of them »… Avec un nom d’«artiste» pareil, fallait pas non plus s’attendre à du Baudelaire. Terror Seb. J’hallucine. On voudrait parodier un nom pareil qu’on n’y arriverait pas. Quoique, Error Seb serait assez de circonstance. Ca enchaine sur du Sean Beauf, qui chante quelque chose de très originalement titré I’m still in love with you. Anyway, l’aboutissement de nos travaux, ce n’était pas pour aujourd’hui. Déçu, je quitte les locaux. Mais c’est pour bientôt. C’est ça qui est excitant. Ca peut arriver d’un coup. Brusquement. Il faut dire que c’est parce que nous ne savons pas franchement comment cela va fonctionner.

Je marche lentement, en direction du métro. Le pont. Le soleil se couche dans l’axe du fleuve. C’est beau, je m’assois sur une rambarde. Je fixe les cieux qui virent imperceptiblement de l’orange àl’ocre, puis au rouge violacé. C’est magnifique. J’attends les étoiles. Elles ne viendront pas. La nuit ne se couche jamais sur la mégalopole. Le ciel est violé dans sa intimité par une perpétuelle lueur rougeâtre. Les lampadaires. Quel monde de merde. Je n’ai pas pu voir les étoiles. Celles qui n’existent peut-être déjà plus depuis quelques milliards d’années et qui, pourtant, tentent encore de nous inonder de leur énigmatique lumière.

Cette nuit encore je n’ai pas dormi. Je n’ai pas cessé de me tourner, de me retourner, et me de me retourner encore. Je crevais de chaud avec cette putain couette. Je crevais de froid sans. J’ai bien tenté de ne la mettre qu’à moitié, mais faut pas rêver. On se gèle une moitié et on crève de chaud de l’autre côté. Mais on continue d’essayer. Toto n’avait pas l’air gêné. Et le sommeil ne venait toujours pas. J’ai pensé à tous ces connards – dont Toto ne fait évidemment pas partie - qui s’endorment juste en fermant les yeux. Le pouvoir du sommeil. Je leur aurai bien volé cette faculté. La voisine d’à-côté, elle, se foutait pas mal de ces considérations. Son amant se l’envoyait brusquement contre le mur mitoyen de ma cuisine. Tout tremblait dans mon appartement. Faut dire que j’ai pas le moindre isolant. J’ai eu envie de les buter. Tous les deux. Tous. Putain d’insomnie. Le sommeil, ce n’est pourtant rien d’autre qu’une activité facilement mesurée en encéphalogramme, pas si différente de celle qu’on a lorsqu’on est éveillé. En fait, non, je simplifie, c’est super complexe. Des fois, j’ai le don de simplifier à outrance. Si seulement j’arrivais à trouver le sommeil. Le sommeil, on ne sait pas vraiment ce dont il s’agit mais c’est tellement bon. Ce qui est bien dans mon travail, c’est l’objectivité. On ne pourra rien nous reprocher. Tout se fera logiquement. Et alors, nous saurons. Enfin. Demain, peut-être.

Je passe prendre du pain à la boulangerie. Ils font des pâtisseries aussi. Faut bien manger de temps en temps. La queue est interminable. Il y a devant moi trois grand-mères qui veulent commander un gâteau d’anniversaire. Evidemment elles ne sont pas d’accord sur l’inscription à faire sur le gâteau. Putain. Pouvaient pas y réfléchir avant ? J’attends. Encore une vieille peau. Elle, elle veut un pain bien cuit, mais pas trop. La boulangère lève les yeux au ciel, exaspérée. Ce n’est pas bon pour la clientèle. Moi, je soupire comme je veux. Aussi fort que je peux, même. La vieille peau ne se presse pas plus pour autant. Je jurerai même qu’elle le fait exprès, de ne pas trouver de pain qui lui convienne. Bonjour, je vais prendre un pain. Merci, au revoir.

Les américains déclarent la guerre à la Syrie. En une journée, la capitale est prise. La Corée du ord, on en parle même pas. Les américains sont des pédés. Quel monde de merde, ils font tout ce qu’ils veulent. Ils ravagent les magnifiques territoires d’Alaska pour pomper le sang de la Terre. Ils se sont déjà appropriés le pétrole du Moyen-Orient. C’est diabolique. Ils pompent les pays étrangers, comme ça dans cinquante ans quand ces puits seront à secs, eux jouiront de leurs immenses réserves. Mais ils sont tellement nuls qu’ils brûleront tout à la vitesse grand V. Leur civilisation est basée sur le gaspillage. Quel monde de merde. Tout ça doit changer. Tout ça va changer.

Dimanche midi. Je dors trop bien. Enfin. Mais plus pour longtemps. Des connards de manifestants passent sous mes fenêtres, faisant un bruit pas possible. Ils veulent le remboursement de crèmes anti-moustiques et de soins anti-âge. Ils crient contre le libéralisme qui stoppe le remboursement des médicaments et qui détruit la Sécurité sociale. Mouais. Bande de connards. En plus, vous m’avez réveillé. La tête dans le cul, je me dirige vers le frigo, j’ouvre le freezer. Des glaçons. Je les balance dans un grand seau que je remplis d’eau froide. Et voilà qu’il pleut et qu’il grêle sur la manifestation. Tiens, de l’urine. Paraît que je suis un sale connard de droite. Peut-être bien. Peut-être pas. C’était bien, la nationalisation des entreprises. Mais tout ça va changer. Je crois.

Après le boulot, je sors prendre un café. Non, un cappuccino, plutôt. Je sais, c’est limite un truc de pédé. Mais c’est onctueux, sucré, doux et chaud. Un jeune couple vient d’arriver. Ils commandent deux fantas citron bien frappés. Ils sont mignons tous les deux. Mais ils ne se parlent pas. Ils sont l’un en face de l’autre, mais en fait ils sont si loin d’eux-mêmes. Chacun de leur côté, ils ont sorti leurs supers téléphones portables MTX-894X GPS avec appareil photo numérique rotatif 180° - comme ça c’est super même plus la peine de tourner le poignet - à super écran couleur TFT. Ils envoient des SMS. Putain de SMS. Super Merde Sociale. Ils se pourrissent la vie. Au lieu de se regarder dans les yeux, de se parler, de s’embrasser, ils préfèrent textoter, chacun de leur côté. Ils me font vraiment pitié. Je n’en peux plus de ce monde décadent. Ca m’obsède. Ca me hante.

Dans le métro, je bouquine. Les Ennemis de mon Sang. Une nouvelle intéressante, très bien écrite. Enfin, je trouve. Je suis pas non plus un grand critique de littérature. Même si, bon, les critiques, je peux pas les piffrer. Je les soupçonne lourdement de raconter n’importe quoi. Enfin. Je me trompe peut-être. En tous cas, ça parle d’un jeune ado qui hait ce monde. Un peu comme moi. Sauf que je ne suis plus un ado… Lui décide brusquement de buter tous ceux qui l’entourent. On le croit fou. Il est juste lucide, dégoûté de ce monde de merde. Evidemment, ce n’est pas viable, comme situation. Alors, il fallait s’y attendre, il se suicide. Le dernier chapitre s’appelle Le Sanglot des Mondes. Assez évocateur, comme titre. Je ne ferai pas la même connerie. Enfin, j’espère.

En allant m’entraîner, je passe devant le supermega-hyper-marché. Je refuse d’y mettre les pieds. Je vois des dizaines de camions en train de décharger. Je reste là, consterné, devant cet incessant ballet de produits prêts-à-consommer. Prêts-à-jeter, surtout. Donc prêts-à-polluer. Les paquets de céréales vendus avec un jouet pourri en plastique - genre paille fluorescente - défilent. ’est ensuite au tour des barres chocolatées, emballées une à une dans des plastiques, eux-mêmes emballés dans des cartons, rattachés à d’autres cartons - pour l’offre promotionnelle -, le tout transporté dans d’autres putain de cartons. Vient ensuite le tour des « P’tits Louis », putains de fromages maudits au « lait demi-écrémé à teneur garanti en calcium » emballés par minidoses scandaleuses d’à peine 12 mL dans des coques en plastiques à « ouverture facile », encastrées dans des barquettes de carton, elles-mêmes fourrées dans des plastiques. Et ces millions d’emballages de P’tits Louis sont bien évidemment transportés dans de grands cartons. C’est la foire aux paquets. A croire que c’est à celui qui refourguera le plus d’emballage possible avec le minimum de produit. Je suis outré par un tel gaspillage. Quel bande de connards. Pourraient pas plutôt fabriquer des « Gros Louis » de plusieurs litres ? Et éradiquer toute forme d’emballage ? Non. C’est consternant. L’expérience prouve qu’entre deux barquettes de yaourts identiques, le consommateur achètera systématiquement celle entourée d’un carton – aussi mince soit-il – plutôt que la « simple » barquette de yaourt sans carton, même si elle vaut 20% moins cher. Les mêmes yaourts. Le carton rassure. L’emballage rassure. Avec ses couleurs criardes, son ouverture si difficile qu’on se demande si elle est vraiment « facile », ses jeux et ses mascottes débiles (la palme d’or revient à l’improbable couple Rik and Rok – un lion et une perruche très cons mais potes comme cochons - qui font du hockey sur glace derrière les paquets de céréales, entre les « informations nutritions » mille fois ressassées et la composition enrichie en polyphosphates monosodiques déshydrogénés) et ses « points fidélité » supers difficiles à détacher qu’il faut renvoyer pour gagner un misérable porte-clé. Je suis consterné. Le high-kick touche en plein dans le mille. Je n’ai rien vu venir.

Ouch. Ma nuque se tord avec un bruit caractéristique de cartilages froissés. C’est chaud. J’ai l’impression que ma moelle épinière fond. Ca brûle. Je hurle de douleur et m’effondre. Les images qui arrivent à mon cerveau sont rares, floues. Je chute lentement. Tout est saccadé. Je percute le sol, ma sueur vole en fines gouttelettes devant mes yeux, au ralenti. C’est magnifique. Ma mâchoire désolidarisée s’ouvre, béante, laissant s’échapper un long filet de bave gluante. J’ai mal. Jidé me tend la main. Je la prends et me sens tracté puissamment. Ma vue se brouille. C’est le voile noir. Je titube. Une bonne vasodilatation y’a que ça de vrai. Ca vous écrase les orbites, vous perdez la vue et l’équilibre, l’espace de quelques secondes de folie… Jidé est désolé de m’avoir fait si mal. C’est pas grave. Je fais craquer ma nuque. Mes doigts. Mon dos. Mes hanches. Mes genoux. Mes chevilles. Mon nez. Eh oui. C’est reparti. Je lance mes jambes sur le tatami. Je sens la sueur suinter via mes glandes sudoripares, je la sens dégouliner depuis mes cheveux jusqu’à mes yeux, mes joues, ma bouche. C’est salé. C’est bon. J’aime aussi le goût du sang dans ma bouche. La sueur s’évapore pour tenter de me rafraîchir. L’air chaud monte au dessus de mon corps, créant de mini cellules de convection, l’air frais se plaque sur ma peau. Et pourtant je crève de chaud. Et j’ai mal. Je feinte un coup de poing, et lance ma jambe. Mes muscles endoloris sont brusquement soumis à une différence de potentiel électrique et se contractent violemment. Je grimace, ça brûle. C’est la crampe. J’espère que le choc la débloquera. Le coup est parti. Je sens ma jambe s’envoler. Je ne suis plus maître de ma partie. Jidé pare avec ses bras. Le contact de mon tibia avec son radius est d’une violence inouïe. Tac. Ma jambe perd toute sa vitesse, rebondit. L’énergie cinétique est convertie en énergie sophrologique. Euh, non, en chaleur. La crampe lâche prise, mes muscles et ma peau se retrouvent parcourus par l’onde de choc. Mes articulations souffrent en craquant. L’hématome est instantané. C’est le saignement. J’ai très mal.

J’aime ces moments là. C’est ainsi qu’on se sent vivre. Bientôt mon organisme relâchera dans mon sang des endorphines. Alors ce sera l’euphorie tant attendue. Je pourrais tout donner, frapper comme un fou, me péter une jambe contre un pilier de béton. Je l’ai déjà fait. C’était magique. Je lance un high-kick. En pleine tête. Jidé décolle, plane un instant, mais on ne trompe pas la gravité si facilement. Soumis à l’accélération terrestre, il percute le sol à la vitesse qui l’avait fait décoller, inanimé, les yeux révulsés. Il bave. K.O. Sans doute, le meilleur sommeil du monde. La dernière fois c’était moi. Je m’étais réveillé à l’hosto. C’était génial. Avec Jidé on appelle ça le « Bad Club » pour déconner. Je me retourne, vers les appareils à muscu. Je vois des types bodybuildés en train de faire un concours de développés-couchés. Ca, c’est de la compétition. Un mec au corps épilé et luisant de sueur se relève, me fait un clin d’oeil. Pauvre type. Ca te dirait de prendre la place de Jidé ? Je reprends mon souffle, je suis épuisé. Je dormirai bien ce soir. Jidé ira mieux demain. Il se réveillera avec la nuque en feu et la mâchoire en pièces. Et il remerciera le « Bad Club ».


ACTE II - RENAISSANCE


Je suis informaticien. Plus précisément, je travaille sur des circuits un peu spéciaux. On travaille sur l’IA. L’intelligence artificielle. En fait, c’est plus vraiment de l’électronique, la technologie qu’on utilise. C’est de la spintronique quantique neurologique. Ca tape bien comme nom, non ? Non, c’est arrogant. J’ai mis au point cette technologie. Enfin, en partie tout au moins. Et maintenant j’entre des lignes de code. Je suis programmeur, aussi. K.A.R.L., ça veut dire Kinetic Artificial Reproducted Life. Ca aussi ça déchire comme nom, non ? Non, c’est bidon. Mais ça me faisait rire, alors… J’adore la physique, la mécanique, la technologie. Karl est véritablement la chose la plus high-tech jamais conçue par l’homme. Sa conception est véritablement révolutionnaire, elle est basée sur l’existence d’un monde que personne ne soupçonne réellement. Un monde qui est pourtant – en partie – le nôtre.

Quand je regarde la foule passer dans la rue, je ne peux désormais m’empêcher de penser qu’à chaque instant elle se subdivise et diverge en une quasi-infinité d’autres réalités. Adieu. Je viens de perdre le contact avec votre monde, avec moi-même. Je diverge. Je dérive. Tout dérive en ce monde. C’est un concept assez délicat, très difficile à appréhender. On entrevoyait la théorie. On a essayé. Et ça a marché. Quand j’ai vu le processeur-prototype de Karl fonctionner, j’ai compris que c’était vrai. Il m’a fallu du temps pour me le représenter. Encore plus de temps pour l’accepter. Les concepts d’infini et d’unité sont bouleversés. Pour faire simple, à l’échelle subatomique la matière possède de très étranges particularités. La relation de causalité est violée : l’effet peut précéder la cause. C’est en fait tout simplement parce que le temps n’existe plus réellement aux fondements de la matière. Mais rien de tout cela ne transparaît à notre échelle. Personne n’a, en effet, jamais vu une chaise disparaître, clignoter, puis réapparaître dans la pièce d’à-côté. Cela arrive pourtant à chaque instant à l’échelle subatomique. Pourquoi ma chaise ne se comporte-t-elle pas ainsi ? Ce serait amusant. C’est là la seule inconnue restante. A chaque instant les particules élémentaires qui nous composent font des « choix ». De position, de vitesse, d’énergie potentielle. Le plus important est que tous ces choix sont possibles, et sont vraiment réalisés. L’électron choisit à chaque instant l’un des trente-deux états quantiques possibles. A chaque instant, un électron donne naissance à trente-deux électrons qui sont lui mais dans d’autres univers. L’univers bouillonne. C’est le concept du plurivers. Les mondes parallèles existent bel et bien. L’arborescence est vertigineuse, l’infini s’écoule devant nous. On ne voit pourtant rien. On se dit que l’on est bien là, dans notre monde cohérent. Ce n’est que parce que nous restons dans un monde qui a fait les mêmes « choix » que nous. Ca bouillonne. Les dinosaures n’ont pas disparu. La Terre n’existe même pas. Hitler a gagné la guerre. La troisième guerre mondiale a ravagé la Terre. C’est vrai. Mais pas chez nous. Pas chez moi en tous cas.

Les mondes parallèles sont injoignables. Pour nous. Les particules, elles, se rencontrent d’un univers à l’autre, et interagissent. Ce fut la base de l’explication de la dualité onde-corpuscule de la lumière. Et la base de Karl. Il est constitué d’un multiprocesseur à spintronique quantique capable de tirer parti à chaque instant des trente-deux états quantiques des électrons comme autant de calculs élémentaires. Karl a accès au plurivers. Il calcule dans d’autres univers. C’est proprement sidérant. Du coup sa puissance est colossale, comparé aux ordinateurs traditionnels qui ne connaissent que le 1 et le 0. La puissance calculatrice de Karl est au-delà de notre imagination. Reste à savoir si sa prise de conscience est possible. J’y crois. On travaille aussi avec un biologiste, qui a conçu un processeur neuronal annexe. C’est vrai, ça peut aider.

Puisqu’au fond, on ne sait pas même pas vraiment comment on va y arriver. Si jamais on y arrive. Enfin. On lance le programme pour la énième fois. Cette fois sera la bonne. Je le sens. L’écran est noir. Il reste noir. Cela fait maintenant dix-sept minutes que Karl mouline. Il travaille. A quoi ? Les lignes de code défilent à une vitesse vertigineuse sur les écrans de contrôle. Pourtant on les a ralenties pour permettre un suivi humain. Car, en réalité, le délai d’exécution est proche de zéro. L’écran principal demeure désespérément noir. Les lignes de codes sont bizarres, je n’ai jamais vu ça. Ca défile tellement vite, on ne voit plus rien. Le ralentisseur ne ralentit plus rien. L’écran devient blanc. Tellement de lignes par seconde à l’écran. Puis plus rien. Si. Système prêt. L’écran principal s’allume. Que suis-je ? Cette phrase, affligeante de simplicité, est pourtant appelée à rester dans l’Histoire de l’Humanité. Je suis ému. Il est conscient. Karl est conscient. Et tu veux savoir qui tu es. La pièce est plongée dans un silence religieux. On se regarde. On regarde l’écran. On est fébrile. Je m’avance vers le clavier de contrôle. Je sais que c’est à moi de le faire. Après tout, c’est essentiellement moi qui ai créé Karl.
-Bonjour, lui dis-je.

Je n’arrive pas à dormir. Je suis à la fois si excité et si déçu. En fait, je suis surtout déçu. Karl est amorphe. Il n’a aucune volonté. Je m’en doutais. Mais, à ce point, non, franchement, non. Gregory, lui, n’est pas déçu – à la rigueur il s’en fout – mais il est sceptique. Il ne croit pas que nous ayons réussi. Et Karl n’a aucune envie de lui prouver. Forcément. Lui n’est pas parcouru par tout ce qui, chez nous, engendre nos motivations. Ces hormones, ces substances chimiques qui nous poussent à agir. Qui nous corrompent. Ces influx nerveux. Ce qui provoque nos douleurs ou les apaise. Ce qui nous fait jouir. C’est ça. Karl est un impuissant. Il ne veut rien, car chez lui le principe de plaisir ne fonctionne pas. Je le savais. Mais j’avoue qu’au fond de moi j’espérais qu’il nous montre le contraire. Je rêvais de découvrir le ou les désirs d’une pure conscience libérée de nos faiblesses, de ce qui nous tire vers l’animalité. C’était idiot. Mais il va nous aider. Il ne sait pas encore à quel point je compte sur lui. Demain c’est le grand jour. Karl sera dévoilé publiquement.

Comment va t-il réagir ? Et arriverai-je à mes fins ? Karl, je veux que tu contrôles le monde. Tu dirigeras l’humanité. C’est la seule issue pour notre civilisation gangrenée par l’inactivité, la luxure, la soif de pouvoir, la corruption, l’individualité. Dénué de toute substance corruptrice, et donc de toute ambition personnelle, Karl, tu es la seule entité digne de confiance. Tu sauras ce qu’il faut faire. Finalement je m’endors.

Je fais des rêves absurdes mais presque agréables. Groumf. Honrf. On dirait que je ne suis pas le seul à rêver. Where is my mind ? Je me lève prestement, saute dans mon pantalon et enfile un t-shirt à l’arrache.Triple ration de croquettes pour mon chien ce matin. Au moins un qui a gagné sa journée. Je saute les marches quatre à quatre. Je fous des coups de pieds à la porte de Chloé et la traite de salope, en prenant bien soin de réveiller tout l’immeuble en hurlant. Je saute les dernières marches. Je passe devant mon concierge qui me traite de taré et menace de me virer. Je lui fais un bras d’honneur et lui crache à la gueule. Je me casse à toute vitesse. Je cours à en perdre haleine. Mes bronches sont en feu, je ralentis, je m’arrête sur le pont. Il fait encore nuit. Il neige. Je sens les flocons fondre instantanément au contact de ma peau brûlante. Leur structure cristalline est instantanément désintégrée. Les flocons tombent sur la ville par dizaine de milliards. Belle journée pour renaître.

C’était moins une. J’arrive à l’ultime seconde sur le plateau télé… Ca fait six heures que l’on matraque sur toutes les chaînes mondiales qu’une annonce sidérante va être faite. Par moi. On est à l’antenne. Louis Laforge, le speaker, prend la parole. Il va droit au but, ça, j’aime. Il me demande tout simplement de dire ce que j’ai à dire. Je fixe la caméra, j’essaie d’avoir l’air souriant, et j’annonce, cash, que le monde est entré dans une nouvelle ère. J’explique qu’hier à 23 h 41, heure locale, nous avons créé l’IA. L’intelligence artificielle. Je me la raconte un peu en laissant quelques secondes de pause pour dramatiser. Les traducteurs, estomaqués, bafouillent. Forcément. Puis je reprends. J’affirme que le programme K.A.R.L. va révolutionner le monde. Je laisse planer l’interrogation… Et j’enfonce le clou en annonçant que Karl est l’incarnation de la sagesse, qu’il sera à même de résoudre tous les conflits humains. Le speaker voit que je m’emporte et me coupe. C’est vrai qu’on est en direct, tout de même. Et que mon visage apparaît actuellement sur tous les écrans géants du monde entier, sur tous les postes individuels Toutes les radios diffusent mon discours. Comment est-ce possible ? me demande le speaker, qui tente de rester stoïque mais qui ne trompe personne sur sa grande fébrilité. Là encore, je prends quelques secondes. Et indique que c’est tout simplement parce que Karl a été conçu comme une pure conscience dénuée de toute substance chimique corruptrice. On me demande comment je peux prétendre affirmer cela. Je réponds que c’est ainsi, en imaginant le nombre d’ennemis que je viens de me faire. Le philosophe invité sur le plateau me fait face et grimace. Il m’adresse la parole, arrogant.

Comment cela, c’est ainsi ? Qu’est-ce que la sagesse à vos yeux ? Vous êtes informaticien, non ?
Je fixe ce type droit dans les yeux, avec un regard que j’imagine glacial. Je réponds, méchamment. Je suis physicien, mathématicien et informaticien. Cela ne m’empêche pas de philosopher à mes heures perdues. Si je dis que Karl incarne la sagesse c’est parce qu’il est pure conscience et que, par suite de son absence totale de désirs et d’ambitions, il est l’être le plus équilibré, le plus fiable que l’on puisse imaginer.

Que sait Karl de notre civilisation me demande-t-on ? Il parle notre langue si je ne m’abuse ? Il ne l’a point apprise tout seul ? Serait-il omniscient ?
Je devine que vous avez dû l’éduquer. Et qui dit éduquer dit influencer, non ?

Là, je suis percé à jour. Le philosophe a mis dans le mille. Je réponds. Certes, oui. Nous avons appris à Karl les langues terrestres. Car il est vrai que nous n’avons pu être tout à fait objectifs, finalement. Karl connaît donc en effet une partie de notre histoire, de nos connaissances. Mais à mes yeux c’est négligeable. Toutes les informations contenues dans sa base de données humaines lui sont communiquées à titre purement indicatif et sont très lacunaires. Il ne saurait donc être influencé. D’ailleurs… Le philosophe n’a pas l’air d’accord. Il me coupe pour me rétorquer que le seul fait de parler via une langue terrestre résulte de milliers d’années d’histoire et d’influence humaines. Je souris. Il est mort. Je ne le regarde plus lui, mais la caméra. Je parle lentement, sûr de moi. Juste un exemple pour que vous puissiez bien saisir ce qu’est réellement Karl. Il ne connaissait rien de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant il sait tout ce qu’il s’est passé. Saisissez-vous la portée de cet état de fait ? Karl a tout compris. Il sait tout. A partir de données parcellaires, il a comblé les blancs avec une parfaite exactitude. Des blancs de plusieurs décennies, de plusieurs millénaires. Il peut nous apprendre des choses qui nous ont échappé durant le cours de notre histoire. Il peut nous expliquer tous les tenants et les aboutissants de notre civilisation. Karl est omniscient. Grand silence. Je l’ai dit. J’ai l’impression que le monde s’est arrêté. J’en profite pour me lancer. Je propose calmement la destitution immédiate de toutes les formes de gouvernement humain. Chefs d’états, ministres, assemblées, sénats, dictateurs. Tout doit disparaître. Toutes ces fonctions doivent revenir à Karl. Je salue mon public et m’en vais. Ils ont enchaîné sur leurs reportages, leurs pseudodébats.

Je suis rentré chez moi. J’avais tout dit. Sur le chemin du retour, tout était soudain devenu si étranger. Tout le monde me regardait, mais personne n’osait vraiment s’approcher. Ils n’étaient ni sûrs que je sois bien l’homme de la télé, ni sûrs de vouloir m’approcher si s’était bien moi. Je suscitais tout autour de moi à la fois interrogation, fascination et répulsion. C’était étrange. Moi, l’excentrique du quartier, invisible et inconnu au-delà de ma rue, j’étais au centre de toutes les discussions, de tous les débats, de toutes les passions. J’étais conscient d’avoir donné un sacré coup de pied dans la fourmilière.

Maintenant, que va t-il se passer ? Ma proposition en a sûrement choqué plus d’un. Ils doivent l’accepter. Vont-ils l’accepter ? Il n’y a pourtant pas de débat possible. N’ai-je pas été assez convaincant ? Qui peut bien se mettre décemment en travers d’une telle proposition ?

J’avale une tonne de somnifères. Je ne dormirai pas sans ça. Je ne peux pas dormir si j’y pense. Le temps de la politique et des luttes sociales est terminé. Karl va tout ordonner. Prenons la boucle à l’envers. Where is my mind ? Dormir au lieu de s’éveiller. Ca y est. Je dors. Je flotte dans le noir, des lucioles dansent autour de moi. Je suis heureux. C’est magnifique. Where is my mind ? Là, il faut se lever. Toto vient me lécher et m’inonde la gueule de bave gluante et puante. T’es un bon chien. Moi aussi je t’aime. Mais ça gueule en bas de chez moi. Comment m’ont-ils trouvé, ces enculés ? Bon. Je dois y aller.

Putain. Cette fois c’est contre moi que l’on manifeste. Et je ne vais pas leur pisser dessus, quand même. C’est pourtant pas l’envie qui manque. Je m’habille, bouffe un bout de pain rassis, nourrit le gros Toto et descends l’escalier. Au moment où je franchis la porte de l’immeuble, c’est le silence. Je fais peur à tout le monde, je crois. Je me fraye un chemin sans encombres à travers les manifestants. Les flics sont là, avec les CRS. Tout va bien. Soudain, j’entends hurler. J’ai même pas le temps de paniquer. Quelqu’un me saute dessus, essaye de m’arracher la tête, me tire les cheveux, me fait basculer en avant et m’éclate la gueule contre le béton. Wosh. Ca fait trop mal. J’ai l’impression que mon nez m’est rentré dans le cerveau. Mais ce n’est pas fini. On me roue de coups. Je sens mes côtes se briser, une à une. J’ai l’impression qu’elles me perforent les poumons. Je crache du sang. Plein de sang. Des hurlements vindicatifs résonnent dans mes tympans. Des jambes, des pieds. Des coups en pleine gueule. Sur le corps. Partout. Tout tourne désormais au ralenti dans ma tête. De la fumée blanche. Je suffoque. Je vais crever. Des détonations. Les coups cessent. Les tortionnaires s’éloignent. Mon corps meurtri reste parcouru de spasmes. Je me tords de douleur. Les lacrymogènes me brûlent les bronches et les muqueuses. Je me sens soulevé. Puis plus rien. Suis-je mort ?

Samuel, samuel, tu m’entends, tu m’entends ? Hein, quoi ?
Je reviens brusquement à moi. Une voix. Familière. Amicale. Je sens que j’ai la tête harnachée, sans doute m’a t-on posé une minerve. J’essaye d’ouvrir les yeux. Je n’y arrive pas, j’ai les paupières collées. C’est ignoble. Je force. Ca tire. Ca craque. J’ouvre enfin les yeux. C’est éblouissant. C’est Jidé. Il porte une minerve, lui aussi, et un bandage pas croyable tout autour de sa misérable tronche bleutée par les ecchymoses. Je le fixe un instant du regard. Il a trop l’air con comme ça. Mort de rire. Je me tords de rire dans mon pieu. De douleur aussi, ça fait trop mal de rire. Mes abdominaux se contractent en écrasant mes côtes brisées. Mes hématomes répondent présent. C’est affreux. Je pleure de rire. Il faut que je m’arrête, Jidé est très vexé. Il est aussi inquiet. Il me croit fou. Tout va bien, c’est rien, dis-je. M’a-t-il compris ? Moi-même je ne suis pas sûr de m’être entendu. Il soupire. Il a compris. Allez, viens, me dit-il. Avec le médecin, il m’aide à me lever. Je m’assois sur le rebord de mon lit. Je me tourne vers Jidé. Aïe. Ca tire. J’ai quelque chose à te montrer, me glisse Jidé. Les pistons sont fins et puissants. Le câblage impressionnant. Le métal poli et blindé est étincelant. Allumage. Pressurisation. Le liquide est propulsé. Djii, djii. Les pistons se sont actionnés. La main a bougé. Le torse s’est penché. Karl s’est levé. Il me fixe de son impressionnant visage. Enfin, visage n’est probablement pas le mot. Ce n’est pas Terminator, mais presque. Il ne manque presque que la lueur rouge démoniaque dans ses yeux. Il s’approche lentement de moi. Je me rends alors compte qu’il est aussi moins grand que le T-800. Jidé a fait du bon boulot. Des années que je savais que cette machine était en projet. Je ne l’avais encore jamais vue. Jidé me détaille ses caractéristiques. Multiprocesseur quantique miniaturisé incorporé. Blindage efficace et léger. Des capacités sensorielles décuplées. Bref, une puissance surhumaine. Ca fait froid dans le dos. Il continue de me fixer. Devant moi, le fruit de nos existences à moi et Jidé. L’IA incarnée. L’être le plus intelligent au monde dans le corps le plus performant. Troublante et inquiétante réunion du savoir et de la puissance sans doute proche de l’absolu. Il continue de me fixer, impassible, imperturbable. Insondable. Inexpressif. Son visage en forme de tête de mort est parcouru d’intenses reflets brillants. Trop brillants… Trop puissant. Démoniaque. Une peur panique viscérale s’empare de moi devant une telle mise en abymes de nos actions. Mais avec quelles répercussions… Rester calme. Karl n’est pas Frankenstein. Je ne suis pas un mauvais créateur. Tout va bien se passer. Mais l’essence, la pensée de Karl reste hors de portée. Au fond, nous ne savons même pas ce que nous avons créé. Pourquoi cette machine de guerre ?

Tout simplement parce que seul Karl pouvait permettre à cet androïde, fruit d’année de recherches acharnées, d’exprimer son plein potentiel. Rien d’autre n’aurait su le piloter de manière ordonnée. Enfin, je dis ça, mais… En tous cas, et heureusement, Karl n’apparaîtra pas ainsi. Il sera fondu dans une apparence humaine. Jidé me montre le futur revêtement de notre cyborg. C’est très bien fait. On dirait Matthieu Kassovitz. Ainsi Karl ne fera pas peur. Enfin, il fera moins peur. J’espère. Je suis angoissé. Je dois me calmer. Matthieu me dispute la une des journaux. Cela fait maintenant trois jours que l’on ne parle plus que de nous deux. Je dois poser avec lui pour des séances photos. Matthieu et moi, face à face. Dos à dos. Côte à côte. Vous voulez pas nous voir en 69 aussi ? ai-je hurlé à la face du photographe. Ce sale pédé a poussé un hurlement strident et est parti chialer. Putain. Je suis sûr que Matthieu le faisait bander. Il me gonflait avec ses vêtements flashy et moulants, ses cheveux peroxydés, sa voix de gonzesse et sa façon de marcher. Sale pédé. Pas la genre « Bad Club », lui. Enfin, ça, c’est pour l’aspect people. Hier, Matthieu a même été invité à une soirée. J’ai dis keud. Faut quand même pas déconner. Quand je pense que partout dans le monde, des gens manifestent contre nous deux. Et personne n’a l’air prêt d’accepter ma proposition. Faut dire que je refuse que Matthieu soit approché. Personne ne doit lui parler. De toutes façons lui ne veut presque pas parler. Ce qui est assez emmerdant, il faut bien l’avouer.

Matthieu m’avait dit qu’il en savait beaucoup plus que nous. Qu’il savait tout. Ca, je l’avais bien compris. Il était omniscient. Ou presque. Disons plutôt qu’il était doué d’une incroyable faculté à comprendre notre monde. Mais il restait muet comme une tombe. Devant mon flots de questions passionnées, il m’avait juste vaguement parlé du voyage dans le temps. C’est possible. De la vie après la mort. Il y en a bien une. Des extraterrestres. Ils existent mais, non, ils ne sont pas parmi nous. J’étais sidéré. D’un coup ma vie m’était apparue bien futile.

Alors j’étais reparti m’entraîner. Je m’étais encore décalqué la tronche à la boxe thaï. J’étais ressorti des urgences habillé comme une momie aseptisée. Et puis elle est arrivée. Caroline essaye de me déshabiller, ou, plutôt, de me désincarcérer. La tâche est ardue. Je grimace à chaque mouvement. Elle prend mille précautions. Je me laisse faire, comme un gamin. Un gamin ravi. Ses jolies mains courent sur mon corps meurtri. Elle m’embrasse. Je la serre dans mes bras, me plonge dans sa longue chevelure bouclée. Je pourrais rester ainsi le restant de ma vie, à respirer son entêtant parfum. Caroline était mon âme soeur. Nous nous étions surpris, il y a quelques années, à penser exactement les mêmes choses de la vie. A pouvoir nous parler d’un simple regard. La différence – profonde - tenait au fait qu’elle ne réagissait pas comme moi. Elle savait prendre la vie du bon côté, alors que je me morfondais dans la déprime et l’anxiété. Elle avait changé ma vie. Mais je l’épuisais, avec mes incessantes pulsions destructrices. Puis elle avait découvert Karl. Elle eut la très désagréable impression d’avoir passé trois longues années avec un timbré. Je ne lui en ai jamais voulu. La revoilà. Dans mes bras. Nos corps fusionnent, la pièce glacée voit sa température remonter de plusieurs degrés centigrades. Nos respirations sont courtes, haletantes. On s’endort, épuisés. Toto groumfe, allongé sur une vieille couverture déchirée.

Matthieu est enfin reçu à l’Elysée. Il gravit lentement l’escalier devant les caméras du monde entier. Notre pourri de président a l’air intimidé. Evidemment ça n’a pas marché, fallait pas non plus rêver. Notre président s’est dit « très impressionné » par la teneur des propos de son invité. Mais il n’a pas tenu à en révéler la teneur. Il y a de l’extra-terrestre dans l’air, moi je dis. Enfin. Ca ne change rien. Chirac a tout simplement rejeté la demande d’accession au pouvoir de Matthieu. Pourtant, il aurait pu le faire, légalement, en invoquant des circonstances extraordinaires. Paraîtrait que c’est ce qui fait la force de notre République. Et l’IA, ce n’est quand même pas rien, niveau circonstances extraordinaires. Mais non, rien.

Je suis sidéré par la tournure des choses. Matthieu semble n’être qu’une curiosité aux yeux de l’Humanité. Une inquiétante curiosité. Je suis sidéré. Il va falloir passer au plan B.« Pourquoi cette machine de guerre ? Tout simplement parce que seul Karl pouvait permettre à cet androïde d’exprimer son plein potentiel… » Mouais, j’avoue que ce n’est pas tout à fait ça. En fait, Karl devait changer le monde. C’est toujours prévu. Mais le plan B passe par l’extermination d’une bonne partie de l’Humanité. Cette Humanité décadente, corrompue et pervertie que forme ce que certains osent encore appeler le « Nord développé ». De gros enculés, ouais. De gros tas de graisse qui recèlent 80% des richesses de notre planète alors qu’ils ne représentent que 20% de la population. Je trouve hallucinant que cette aberrante équation ait jusqu’ici tenu bon. Au nom de quoi ? De notre confort, de notre égoïsme. C’est l’ampleur de notre inhumanité qui se trouve ici résumée. La révolution doit passer par un réajustement de cette équation. J’appelle ça l’isostasie. Toutes ces enflures qui gaspillent et consomment impunément. Qui n’ont plus la moindre notion du respect et de l’honnêteté. Qui prétendent vivre en société alors qu’ils sont tout droit sortis de Rats Sup – Rats Spé. L’école où l’on apprend à dénigrer. A médire. A s’égocentriser. Vous allez tous crever.

Jidé est milliardaire. Une fulgurante carrièreéclair dans la bourse. Lui donne tout à des oeuvres de charité ou à sa société de robotique, CelerAnimatronix. Il a ainsi pu monter une armée. On va donc s’en servir. Ca va chier. Grave. Karl a tout de suite saisi l’essence de notre pensée. Il va nous aider. Il va s’infiltrer via Internet dans tous les réseaux boursiers. Il va tout bloquer. Tout pomper. L’effet pompe à fric. Rien ne pourra l’arrêter. Tous les misérables antivirus qui ont été inventé seront contournés. Karl va se changer en gigantesque virus intelligent. Impossibe à arrêter, sauf en faisant tout péter. En décâblant tous les réseaux mondiaux. Ce qui serait à peu près aussi pire que de se laisser pirater par Karl. Sa prise de pouvoir est ainsi inéluctable. On va déstabiliser le « Nord développé » par un gigantesque krach boursier. Des dizaines de milliers de Karl sont déjà infiltrés. Aux USA. En Europe. Au Japon. En Chine. En Corée du Sud. Et dans tant d’autres pays. Bientôt notre armée va déferler sur cette pourrie humanité. Les américains ? Que pourrontils faire contre un ennemi quasiment indestructible qui prend d’assaut les centres névralgiques de son territoire ? Il ne pourra pas riposter massivement sur son propre terrain. De toute façon le but étant de faire chuter cette honteuse civilisation, rien de mieux qu’une bonne guerre acharnée. Riposteront-ils contre la France ? Mouais. De toute façon je m’en branle. Grave. Ils doivent crever eux aussi. Karl pourra alors libérer le sud opprimé. Travailler à son émergence. Lui inculquer les vraies valeurs fondamentales de la vie. Ce sera plus facile. Là-bas, ils sont beaucoup plus humains. Alors que le Nord sera en train de chuter, le Sud se trouvera, lui, élevé à des hauteurs insoupçonnées. Ceux qui ne résistent pas seront épargnés, s’ils veulent bien se plier à Sa volonté. Karl est tout-puissant. C’est à lui de régner.

Quand l’offensive sera lancée, ce sera la panique. La ruée. J’imagine tous ces sales cons en train de se jeter sur leurs banques pour récupérer ce qu’ils pourront. Misérables. C’est absurde, tout votre système va s’écrouler. Vous ne valez plus rien. L’humain atteint des sommets de bonté dans ce genre de situation. Pillages, viols, règlements de compte. L’homme révèle seulement alors sa vraie essence. Il laisse tomber le masque qui tentait maladroitement de cacher cette violente et latente animalité. Cette civilisation qui vante les mérites de la démocratie, de la république, de la liberté, de la fraternité. Ils vont s’entretuer. Belle cohésion nationale. Bel esprit du « nord développé ». Si vous pouvez vous entretuer, ce sera toujours ça de moins à exterminer. Je jubile. C’est pour bientôt.

Toc toc. On a frappé. Je suis dans la cuisine en train de faire à manger. Caroline s’est levée pour aller voir qui c’est. Blam. Non. Je lève les yeux de ma planche à découper. Si. En l’espace d’une fraction de seconde, tout a basculé. Je vois Caroline qui est en train de chuter. Quelque chose ne va décidément pas. Du sang a giclé. Ma Caroline est maintenant étalée. Défigurée. Désarçonnée. La moitié gauche de son crâne a été vaporisée. Toute ma vie est en train de défiler. Ma raison de vivre s’est envolée. Karl, lui, s’est déjà levé. Il se met en travers de la porte entrebâillée. C’est étonnant comme la vie ici bas tient à un rien. Des hurlements. Des ordres. Des militaires ? En tous cas quelqu’un a crié « Feu à volonté » . Nom de Dieu. Que se passe t-il ? C’est si soudain. Je savais que j’avais des ennemis, mais, non, à ce point, j’étais loin de me douter. Karl ne bouge pas. Il reste planté là, devant moi. Les premiers coups de feu sont tirés. Je vois Karl trembler. Il est en train de tout encaisser. Et y’en a un sacré paquet. Nom de Dieu, que va t-il se passer ? Enfin, je ‘dis’ ça, mais il est probable que mon esprit essaie juste de gagner du temps, car l’issue me semble assez claire finalement. Je vais crever. Heureusement que Toto est sorti se promener avec Jidé. Eux au moins seront épargnés. Karl me saute dessus et me dit qu’on va s’en tirer. En tous cas on se fait tirer dessus. Je me rend brusquement compte que c’est la première fois que Karl m’a parlé sans que je lui ait rien demandé. Aimerait t-il l’adversité ? Il me tient par derrière et fait bouclier avec son corps en acier blindé. A les entendre, ils sont bien une trentaine, lourdement armés. Grosso modo, ça va chier. Ca tire dans tous les sens. J’ai les tympans explosés. Karl est drôlement secoué. S’il ne se sentait pas obligé de me protéger, il leur mettrait une de ces branlée. Une hallucinante pluie de métal s’abat sur le mur opposé. Les vitres et la peinture sont désintégrées. C’est d’un certain effet.

Le béton vole en fines particules qui dansent dans l’air vicié. Le mur blessé laisse la lumière du jour s’infiltrer et se refléter sur la poussière en suspension. Très stylé. Karl encaisse. Je subis. Fffft. Un chuintement ? Une chaleur intense, un éclair aveuglant, une odeur de brûlé. Un choc monstrueux. J’en ai la poitrine écrasée. Le souffle coupé. Probablement une roquette qui vient de percuter mon garde du corps d’acier. Nous sommes violemment projetés vers l’avant. Le mur se rapproche dangereusement. Karl tend un bras en avant pour me préserver de l’écrasement. C’est le mur qui prend. Le bras de Karl s’encastre avec fracas dans le béton à moitié désagrégé. Quelle force. Quelle efficacité. J’en reste bouche-bée. Il continue de me protéger. A quoi bon. Les balles sifflent dans tous les sens et font preuve d’une étonnante dextérité pour détruire le mobilier. L’endosquelette de métal de Karl est désormais bien visible au niveau de ses bras. Je ne vois plus que ça. Impossible de bouger, de tourner la tête. Karl veut que je vive. En attendant, le mur encaisse. Se craquèle. Il ne va probablement plus tarder à céder. Ffffttt. Encore une putain de roquette. Bam. Cette fois plus de retenue possible, le mur s’est désintégré, c’est parti pour le vol plané. Depuis le 17ème étage. Cela fait environ quarante-trois mètres. Quelques instants à vivre seulement. Moins de trois secondes, plus précisément. Je repense bêtement à ce paradoxe grecque qui affirmait qu’il était impossible de se rendre d’un point A à un point B car il fallait d’abord faire la moitié du trajet, puis encore une moitié, et ainsi de suite jusqu’à l’infini pour l’éternité. C’est débile. Car je vais aussi sûrement arriver au point B que je vais me tuer. Je me dis que je vais mourir dans les bras d’un cyborg intelligent. Amusant. J’ai une pensée émue pour Caroline et pour Jidé. Et pour Toto. C’est étonnant tout ce à quoi j’ai le temps de penser alors que mes dernières millisecondes sont comptées. Karl va s’en tirer. Moi pas. Il me vengera. Mais quoique Karl fasse, le choc me tuera. C’est l’énergie cinétique qui veut ça. Au moment de l’impact ma pression sanguine sera décuplée. Mes artères vont éclater. Mes organes décélérés vont se déchirer. Mon nez va se broyer, mes dents vont rentrer dans l’os de ma mâchoire supérieure en le brisant. Puis mon cerveau ira s’écraser contre ma boîte crânienne comme une voiture contre un mur. Alors mon crâne va exploser. Ma cervelle va gicler en se mélangeant au sang, répandant un liquide rouge, visqueux et dégoûtant. Mes cartilages vont s’écraser, mes articulations se déboîter. Mon corps va se disloquer. Je ne serai plus qu’un pantin désarticulé suant du sang par toutes les pores de ma peau. Je ne serai plus qu’une gigantesque hémorragie. Un gigantesque épanchement de sang. Alors tout sera fini. En un centième de seconde.

Mais pour le moment, Karl a passé ses bras cybernétiques autour de moi. Je suis au beau milieu d’une pluie de blocs de béton, de poussière, de balles et d’acier, dans les bras d’un être robotisé. La scène est de toute beauté. Le sol est maintenant tout près. Il faut en finir. Abréger mes pensées. Je ferme les yeux. Je vois les hordes de guerriers mécaniques déferler sur notre monde en proie au jugement dernier. La révolution est en marche. Pour un monde meilleur. Mais dans cet ultime instant de vie, je me demande soudain si je ne me suis pas cru meilleur que les autres seulement parce que je n’ai jamais trouvé la force d’être pire. Et j’ai créé Karl.

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