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La poupée d'Algérie


Auteur : NICOLAYEV Nicolas

Style : Conte







Elle était mystérieuse comme une porte entrouverte et réconfortante comme un soupe à l'oignon. « Viens chéri ! », fit-elle d'un ton ferme et maternel. Elle entrouvrit son manteau de vison et, comme il hésitait, elle lui prit la tête dans ses mains, la bouche dans la sienne, et se frotta, de tout son long, à ses boutons. « Allons, chéri, viens ! Mon nom est Natacha ».L'agrippant par la manche de son manteau, elle s'enfonça avec lui, à reculons, dans la ruelle.
Elle avait L'odeur du pain blanc tout chaud, pas cuit encore mais qui va l'être, et Nicolas Nikolayev respirait dans le vison la pâte qui levait dans la chaleur moite du four. Il se laissa entraîner dans une cage d'escaliers,pataugea dans une moquette mal fixée, entendit le cliquetis d'une clef, s'enfonça dans une moquette plus épaisse et plus douce, et ouvrit les yeux lorsqu'il sentit l'odeur et la chaleur du vison se détacher de lui.
Elle était toujours là ; elle avait seulement fait un pas en arrière, et se tenait devant lui, le vison à ses pieds, nue, toute nue, sinon sur le pubis une aile d'oiseau en fils de soie entrecroisés. Elle avait de la paille roulée en chignon sur le haut de la tête, et ses bras, repliés par-dessus, faisaient comme deux tendeurs qui lui relevaient la poitrine. Ses mains coururent dans le chignon qui se déplia sur ses épaules en un chute de paille légère .Dans ses grands yeux, qui échancraient d'opale son visage blanc, se reflétaient les lampes.
Ce que vit alors Nicolas Nikolayev, personne n'aurait pu le voir de la même manière. Il fallait son imagination, son grain de folie pour y arriver : le nombril de la fille était un rire d'enfant dans une botte de blé. I entra dans le blé. Il faisait tourner son melon au faîte de ses mains jointes et contemplait ses pieds. Tout vibrait en lui comme dans une fête foraine,avec des beignets bien chauds,des barbes à papa,des carrousels aux chevaux de bois,et des rengaines d'accordéon.
Entretemps,la fille avait pivoté sur les pointes et se contemplait dans un miroir dressé dans un cadre doré. On ne voyait plus d'elle que sa croupe rose.
- Comment me trouves-tu ? fit-elle, tout en jouant de la taille.
Désarçonné,Nicolas fit semblant de s'intéresser au mouvement de son melon,qu'il faisait tournoyer autour de ses mains.
- Faudrait d'abord s'entendre, enchaina-t-elle, sans se retourner. Que désires-tu,mon chéri? Le tapis persan, la prise allemande ou le panier chinois ? Elle se déhancha, marqua un temps d'arrêt, dévisageant, par-dessus son épaule, Nicolas Nikolayev, qui était toujours dans la contemplation de son melon.
- Il y a mieux,bien sûr, insinua-t-elle, la poupée d'Algérie, par exemple. Elle s'étira de toute sa chair blonde, pénétra dans le miroir, se salua : "Bonjour, bienheureuse de vous voir. A plus tard, j'ai mon client pour la soirée. .". Elle repassa du bon coté, et examina Nicolas Nikolayev qui ne savait où se mettre
Il portait de fines lunettes d'écaille sur un grand nez triste. Il y avait quelque chose de pitoyable et de doux en lui comme de la poésie égarée dans un piano mécanique.
- Oh, oui, la poupée d'Algérie !chanta-t-elle, tout à coup très joyeuse, se tapant dans les mains. Et, se retournant vers le miroir avec une lenteur étudiée, elle ajouta : « C'est plus cher que le panier chinois, mais tout ce qui est rare est cher, et comme la poupée d'Algérie est rare, elle est aussi, plus chère ».
Elle rit à haute voix, se saisit d'une brosse a cheveux, et les brossa dans un ample déploiement du bras. Tout son corps ondulait de la tète aux pieds en suivant les mouvements de la brosse et de sa chevelure. Elle gémissait de plaisir. Fasciné par la beauté du spectacle Nicolas Nikolayev ne pouvait en détacher ses yeux. Sa cigarette lui brûlait le nez et le faisait pleurer. Pourquoi cette scène lui rappelait-t-il son enfance ? Il suspendit donc son melon à la basse branche d'un palétuvier, s'assit sous son l'ombre, sortit un crayon et une feuille de papier, et se mit à dessiner, observant furtivement Natacha entre deux traits de crayon.
- Bon Dieu, mon chou ! Qu'est-ce que tu fais là ? intervint-elle.
Il sursauta, .et se mit à lécher la mine de son crayon d'un air appliqué.
- La poupée d'Algérie, de quoi ça à l'air ? s'enquit-il d'une voix timide.
La brosse dérapa ; la longue chevelure dansa sur les épaules de Nathalie.
- C'est difficile à dire, ma foi ! Voilà !Tu te regardes dans un miroir; c'est toi que tu vois et pourtant ce n'est pas toi.
Tout étant dit, semble-t-il, elle reprit son travail de lissage, tout en serinant un air à la mode.
Nicolas Nikolayev prit le temps de croquer son crayon et de cracher une mie de bois, .avant d'annoncer, envoyant au diable son crayon:" Va pour la poupée d'Algérie !"
Nathalie se retourna d'une seule pièce.
Tu…Vous…La poupée…bredouillait-elle, comme prise de court. Elle parut tout-à-coup très embarrasée de se trouver dans l'état où elle était.Eklle plaqua les mains sur son ventre et fit tomber d'un mouvement d'épaules ses cheveux sur sa poitrine nue.Effarouchée comme une jeune vierge surprise à la sortie du bain,elle poussa un petit cri et se sauva dans la chambre attenante.
Abandonné à lui-même, Nicolas Nikolayev ne savait que penser. Quelque chose d'insolite se passaitmais il n'en trouvait pas l'explication.Il fixa la porte derrière laquelle la fille avait disparu, épiant les bruits de l'autre côté.Commes il n'y avait rien à entendre. Il inspecta la pièce dans laquelle il se trouvqait.

Il y avait dans le salon quatre fauteuils : l'un damassé de renoncules, l'autre de bleuets, le troisième de genêts en fleur et le dernier de pervenches. Une commode en bois doré, une tablette ronde en sapin verni, un rideau de raphia en travers de la baie complétaient l'ameublement de la pièce. Sur le parquet, un tapis en poils de chamelle et, dans tous les coins, des poupées... "Une chambre toute de jaune à part les bleuets.Il faisait le compte des poupées lorsque Natacha réapparut.
Etait-ce bien elle ? Elle était transfigurée. Rajeunie et émerveillée, elle s'avançait vers lui dans une robe d'été à fleurs jaunes qui la prenait sous les épaules et lui tenait la taille très au-dessus des genoux. Elle souriait dans la paille de ses cheveux déroulés. Elle était pure et fragile. "Pas toucher ! Voir mais pas toucher ! ".
- Petit chéri, ronronna-t-elle, viens ici et parlons de nous. Elle . Elle vint vers Nicolas,lui prit les mains délicatement et l'attira vers les fauteuils, l'installant sur celui à renoncules. Elle s'assit elle-même sur celui à pervenches, croisa les mains sur ses genoux réunis et se tint tranquille comme une petite fille docile.
Nicolas Nikolayev croisa les jambes et, voulant se donner de l'allure, balança le pied. Très détaché ou se forçant à le paraître, il offrit à la petite rêveuse une cigarette, le feu d'une allumette. Elle sursauta quand la flamme lui lécha les yeux. Entrouvrant d'une main gracieuse ses longs cheveux dorés, elle se pencha, prit la main tendue dans les siennes, l'enveloppa doucement comme s'il s'agissait d'un chaton et aspira la fumée, les cils relevés, dévisageant son partenaire qui se sentait fondre dans ce climat de complicité romantique
- Je m'appelle Nathalie, minauda-t-elle enfin, et vous ?
Elle se mordit les lèvres et se retrancha dans un silence gêné.
Nicolas Nikolayev examinait le mur devant lui. Du pouce, il indiqua une photo de famille.
- Moi, c'est Nicolas. Et là qui c'est ?
- Je suis née en Algérie. Sur le chameau, c'est mon père; entre ses, jambes, c'est moi, et dans son ombre, c'est ma mère.
Elle sortit un jeune mouchoir de sa manche et se tamponna les yeux, en reniflant trois fois. « Il est mort»laissa-t-elle tomber dans un sanglot. « C'est le soleil qui l'a tué.»
Elle s'agenouilla alors, déchaussa Nicolas qui se laissa faire, glissa ses petites mains dans les souliers et, à quatre pattes, piétina sur place.
- C'est le chameau, voyez-vous ? Il attend que mon père le monte et il se fait du mauvais sang car il ne le voit pas venir.
- Les chameaux sont la patience même, observa Nicolas Nikolayev sur un ton conciliant, On les voit souvent en train d'attendre, si ce n'est pas des sacs de dattes, ce sont des colis postaux. Les chameaux sont les facteurs du désert. Ils attendent tout le temps des lettres et des colis postaux.
Elle le dévisagea, abandonna soudain les souliers.
- Qu'en savez-vous ? Pourquoi mentez-vous ? Et vous mentez, n'est-ce pas ! Mon père n'était pas facteur mais poète et marchand de fusils comme, Rimbaud.
Elle blottit sa tête entre les genoux de Nicolas Nikolayev qui se trouva emporté dans les sables brûlant et les mirages du désert. De nouveaux mots s'organisaient en lui et l'attiraient dans un décor de dunes et de cactus. Les roses des sables fleurissaient autour de lui et, dans le lointain, comme flottant sur les ondulations vibrantes de l'air qu'enflammait l'ardent soleil, une oasis rêvait dans ses palmiers et ses plans d'eau d'où émanait une ensorcelante musique de flûte, cette musique qu'il essayait en vain de capter et de retenir, cette musique qui est celle, du paradis.
"Ses cils azurés étaient l'oasis autour du point d'eau de ses yeux; ses cheveux, des bancs de sable et sa poitrine, des dunes de soleil..." Scintillante du reflet des grandes dunes, la musique glissait dans un silence de désert, sous le couvert de palmiers arborescents et de dattiers, déchiré ici et là par le rire édenté des hyènes. Sur une table de stuc, dans un cendrier d'améthyste, un joint se consumait en lentes volutes qui, après avoir dessiné dans l'espace deux accents circonflexes, se repliaient sur elles-mêmes et retournaient à la cigarette, la rechargeant indéfiniment de volutes. Les flûtes sifflotaient dans l'air mat.
- Hélas, pleurnicha Nathalie, tâchant de ses larmes ses avant-bras repliés, il est mort
-Tout cela c'est très bien, intervint Nicolas Nikolayev qui était sorti du désert, mais la poupée d'Algérie qu'en est-il ? Et, relevant la pleureuse, il l'assit sur ses genoux.
- Pauvre fille, pauvre fillette, compatissait-il, tout en lui pétrissant les seins avec une sombre énergie, ma petite pauvre, ma petite fille de pauvre !
- Je ne suis pas pauvre du tout. Qu'est-ce que vous dites là ? J'ai des champs d'arachides, moi ! Quand mon père est mort j'ai hérité des fusils et de tout.
- Si, si, ma petite riche, ma petite fille de riche, se reprit-il, ma riche petite !
Il sentait la chaleur de son jeune corps contre son ventre. "La poupée d'Algérie ?" s'interrogeait-t-il, mais il n'osait la presser. Il craignait de l'effaroucher, et maintenant qu'il l'avait sur ses genoux... Pour se calmer il laissa courir ses doigts dans sa longue chevelure et y fit des noeuds; des noeuds plats, des noeuds de scouts et de marins, des noeuds coulants, des neutrons, des neurones, des noeudèmes, et toutes sortes d'autres noeuds qu'il avait appris, enfant, à l'école. C'était un fouillis de noeuds la chevelure de Nathalie. Elle releva le visage et lui montra ses yeux mouillés de larmes.
- Voyez comme je pleure bien.
- Oh ! fit-il.
Il ouvrit son parapluie, la prit par le bras et ils s'en allèrent tous deux sous la pluie, sous le parapluie, dans l'automne pleurant. Il avait oublié la poupée d'Algérie. Il était si bien ainsi contre elle sous la pluie, à ressasser une tendre tristesse, un rire désolant. "J'irai avec toi jusqu'au bout du monde, sous la pluie, sous le parapluie, en silence, à petits pas." Il était tout à fait à l'aise. Il n'avait plus envie d'écrire. Il avait ouvert un livre plus émouvant que tous les livres qu'il pourrait écrire. Il en arrachait les pages, une à une, et, déjà, il en avait plein les mains.
- Vous allez bien vite en besogne ! coupa sèchement Nathalie.
Il sursauta et baissa la tête. Ne sachant plus que faire de ses mains, il les fourra en poche.
- C'est bien pour une fois ! Mais jurez sur votre nez que vous ne recommencerez pas ! Il détestait son nez; il était trop gras. Il ne voulait pas qu'on en parle.
- Allons, Jurez !
Elle posa les doigts sur sa braguette, le regarda d'un air sévère et fit sauter un bouton.
- Crachez sur vos doigts et dites : "Je l'jure!"
Elle fit sauter un second bouton. Vautré dans le fauteuil, Nicolas Nikolayev sans défense, songeait à la fameuse poupée d'Algérie.
- Vous êtes insupportable ! ronchonna-t-elle et, cessant d'insister, subitement attendrie, elle sauta sur ses genoux, lui prit la tête dans ses mains, se pelotonna contre lui, assoiffée de tendresse.
- Je ne connais rien de vous, répétait-elle inlassablement en lui peignant les cheveux.
Nicolas Nikolayev s'imagina être un grand-papa gâteau. Il protégeait sa petite fille des avances grivoises d'un douanier. "Allez-vous en, méchant loup !" criait-il, mais le douanier l'ignorait. Intraitable, il fouillait tout. "Pubère ou pas, il fait qu'on fouille" et il dévêtait la petite fille plus vite que le grand-papa ne la rhabillait. Il furetait ses oreilles, sa bouche, glissait ses doigts entre ses doigts de pieds et bousculait le Grand-père qui voulait s'interposer. "Le règlement c'est le règlement. Oui, oui, on dit ça mais un diamant, c'est vite passé ! Allons, écartez les jambes, je veux voir tout !" et la petite fille obtempérait en passant la langue, et le méchant douanier y fourrait le nez.
- Je viens de Bruxelles, coupa Nicolas Nikolayev . Mon père antiquaire vendait tout ce qu'il voulait. Il fumait deux paquets de Gauloise dans l'après-midi. Moi, j'écris des livres.
Fébrilement, le douanier fouillait la robe de la petite. De temps à autre, il souriait d'un air pincé puis reprenait son air autoritaire... Nathalie planta ses ongles dans le dossier. Nicolas Nikolayev ferma les yeux.
Le douanier se retira et fit place à une chamelle. Un modulement de flûtes descendit d'un minaret. Un homme en frac, chapeau buse et parapluie anglais, fit son entrée. Il pleurnichait : "J'y vois pas, j'y vois rien ! Où sont-elles mes lunettes ?" Il tourna fébrilement autour de la chamelle et fouilla le sable sous ses sabots. Dans l'ombre du minaret, il avisa une échelle couchée. Il la dressa contre l'arrière-train de la bête et en fit l'ascension. Arrivé à mi-hauteur, il passa la main entre les échelons, heurta l'anus, tâtonna un instant et découvrit l'orifice vaginal. Sa main dérapa entre les muqueuses parfaitement huilées et heurta l'utérus de plein fouet. "Mes lunettes ! Mes lunettes ! Se lamentait-il. Rends-moi mes lunettes, sale bête !
Nathalie serra les genoux.
- Vous ne m'avez pas tout dit ! Vous, qui êtes-vous ?
La main de Nicolas Nikolayev était coincée. Lorsqu'il parvint à l'extraire, elle était endormie. Il compta ses doigts; ils étaient là tous les cinq. Il éclata de rire.
- Eh bien quoi ! Qu'avez-vous donc à rire ? fit-elle, déroutée.
- Ecoutez ! dit-il, désormais fatigué de cette comédie, je vous aime et j'ai cinq doigts.
- Assez pour jouer de la flûte, rétorqua Nathalie. Mais avant Je veux entendre votre voix. Chantez-moi...
Nicolas Nikolayev se racla la gorge, prit son ombre dans ses bras et chanta :
- "Vous êtes belle comme une lampe électrique. Vos yeux éclairent la nuit comme des lampes électriques. Vos doigts vibrent comme les touches d'un tabulateur électrique. Votre bouche est une lampe de chevet et vos seins des globes de nacre sur des ampoules qui brûlent deux cent watts. Votre corps est une centrale électrique. Electrocutez-moi, je vous prie."
Il récita cela d'un trait, s'emberlificotant dans les fils et les lampes. Il cueillit encore des fleurs sur les canapés, des boutons d'or et des pervenches, et les mit en bouquet.
- Prenez-les; elles sont toutes fraîches, je viens de les cueillir.
Elle les pressa avec tant de passion sur son coeur, qu'elles pleurèrent, écrasées, des larmes d'or liquide. Et puis elle consulta sa montre. "Mon Dieu !" s'exclama-t-elle, fâchée, "23 heures. C'est plus que le compte..."
Elle pinça les lèvres et éclata de rire, déchira les fleurs, les écrasa sous ses petits pieds. Elle riait d'un rire fêlé qui avait envie de pleurer ou de blesser. Elle déchira toutes les fleurs de tous les fauteuils et du canapé et quand ce fut fait, elle inspira très fort, relâcha tout l'air qu'elle avait emmagasiné, s'étira, bailla et jeta un regard bref et méchant à l'homme qui ne comprenait rien à ce brusque revirement. Agenouillé sur la moquette, il la regardait comme un chien qui attend un os qu'on vient de lui retirer ou un idiot, trop bête que pour être enfermé.
Elle remonta sa précieuse montre de poignet et cueillant sur le canapé, une poupée, elle dit, articulant chaque mot et pesant dessus de tout le poids de sa cruauté :
- Ma pauvre Fathma ! Elle s'ennuie toute seule dans son coin. Ne boude pas, va ! Je suis à toi dans un instant. Monsieur s'apprête à partir...Et sans plus d'explication, elle se retira dans la chambre attenante.


Le salon n'avait pas changé; il était toujours tapissé de jaune, et pourtant quelque chose d'indéfinissable faisait qu'il n'était plus le même. Derrière la porte, on entendait la femme siffler.
On frappa trois coups, et elle réapparut. Elle avait revêtu son vison de travail. Son visage était dur et fermé; ses yeux cernés de vert et de mauve. Elle fit face à Nicolas.
- Alors quoi ! On s'en va. Tu n'es pas le seul client, mon paumé! Tu l'as eu ta poupée d'Algérie. Magne-toi ! Ça m'a creusé l'estomac toute cette salade ! C'est 125 euros, plus 50% pour la T.V.A sur produit de luxe. Si tu sais compter, tu y arriveras, que ça te plaise ou pas!
Elle tourna les talons et se contempla dans le miroir.
"La poupée d'Algérie, c'était donc ça" songea Nicolas avec dépit. "Une séance de sentiments, toute préparée à l'avance comme un plat, et bien minutée". Il se souvint d'une phrase qu'elle avait dite : "Tu te regardes dans un miroir; c'est toi que tu vois et pourtant ce n'est pas toi." Il observa la femme Il voulait la comprendre. Entre elle et lui, quoiqu'on en pense, il y avait beaucoup de complicité : avec ses livres, il fabriquait, lui aussi, de l'illusion et la vendait comme elle. Ses livres ne s'achetaient pas tous les jours, il est vrai. Il se nourrissait parfois de la mine de son crayon. Il fallait beaucoup de volonté et de courage pour survivre, beaucoup de poésie.
- Ca y est, mon maquillage est foutu !
Elle s'était retournée. Des larmes dégoulinaient sur ses joues, y traçaient d'épais sillons. Elle s'affala sur un fauteuil et le visage dans les mains, on l'entendit sangloter.
Jouait-elle une nouvelle comédie ? Elle pleurait pourtant si bien. Depuis longtemps, elle n'avait probablement plus pleuré ainsi. Et toutes les larmes qu'elle avait, jour après jour, refoulées, débordaient maintenant, les digues de la méchanceté rompues.
Nicolas Nikolayev savait ce qu'elle ressentait. Il lui avait décrit un beau pays rempli de soleil et de fleurs et ce pays l'avait conquise. Elle ne l'oublierait plus. Elle avait rêvé à l'amour bleu, organisé du rêve et s'était laissée prendre à son propre piège. La vie ordinaire ne valait plus la peine, désormais. Pris de remord et de pitié, il l'attira à lui, la prit dans ses bras et la berça, cruellement tendre et sereinement désolé. "On pleure toujours par où on a péché.".
- Nathalie, Nathalie, ne pleure pas, ne pleure plus ! Ce pays n'existe pas; ce n'était qu'une histoire dans un livre, psamoldiait-il.
- Je veux mourir ! Laissez-moi mourir ! répondait Nathalie, en écho.
C'était simple, elle voulait mourir. Elle avait découvert l'amour mais il était trop tard pour y croire. Alors elle voulait mourir…
- Ecoute-moi, murmura Nicolas Nikolayev, soudain très sage: prends-moi la main et si tu ne la lâches pas avant, nous arriverons bien un jour dans ce pays rêvé. Je t'aime et ça ira. Suis-moi sans ronchonner...
- On dit ça ! Mais c'est si loin et après on perd patience ou on se fatigue. Non ! Si tu m'aimes, prouve-le de suite. Aide-moi à mourir, après on verra bien.
Il était doux, Nicolas, un peu poète ou beaucoup, un peu bête. Il fallait qu'il la tue s'il voulait qu'elle le croie. C'était logique comme tout et pourtant il avait la vague impression que ce ne l'était pas tant que ça. Il dansa sur les pieds, circonspect.
- Ce n'est pas une solution, insista-t-il. Te prouver que je t'aime en t'aidant à mourir, d'accord, mais moi qu'est-ce que je deviens après ça ?
- Quand on aime, on ne pense pas à soi, récita Nathalie et puis demain n'est pas le sujet de notre débat. Tu m'aimes ou tu ne m'aimes pas ! Moi, je n'en peux plus. Ce cinéma me tue à petit feu. J'en ai assez. Si tu m'aimes, tue-moi, voilà ! Et ne discute pas. Tu me dois 200 euros, n'oublie pas. Marché conclu !
- Bien ! Bon ! On dit ça ... on dit ça, bougonnait Nicolas. Mais après, quand c'est fait, on le regrette.
- Tu dis des bêtises, coupa Nathalie. Tu sais bien qu'il n'y a pas d'après. C'est ici, maintenant qu'on meure et jamais avant et jamais après. Alors fais ça pour moi. Aide-moi à mourir dignement comme une héroïne de roman, par amour, dans tes bras, tu me dois 200 euros, n'oublie pas.
Ainsi, amoureux comme il l'était, Nicolas Nikolayev ne vit d'autre solution que de la faire mourir comme elle le désirait.
- Bien ! Bon !
Il sortit un mouchoir de sa poche - c'était un mouchoir à carreaux rouges et bleus - il le tordit pour en faire un solide lacet, se glissa derrière elle et le lui passa au cou.
Elle tenait la tête très haut sur le dossier du fauteuil, rejetée en arrière, de telle sorte que sa gorge était bien dégagée; il noua les deux bouts du mouchoir juste sur la carotide, introduisit un crayon dans le noeud et le fit tourner sur lui-même, à l'horizontale comme une vis papillon, de telle sorte que le collet se resserra à mesure.
- Ne pleure plus, suppliait-il, tandis que le mouchoir s'enroulant autour de crayon, se resserrait sur le cou. Je t'aime, ne pleure plus. Tu le vois que je t'aime !
Il était au-dessus d'elle. Ses yeux de berger plongeaient dans les siens. Tout en faisant tourner le crayon d'une main, il caressait de l'autre ses longs cheveux de paille mouillés par la rosée du matin. Il l'embrassait partout, sur le nez, sur le front, sur les lèvres, dévotement et soudain fiévreux. Il la mouillait de ses propres larmes.
Lorsqu'elle poussa un sourd gémissement, sa tête tomba un peu plus vers l'arrière; ses larmes coulaient maintenant sur son front. Elle avait ouvert la bouche pour aspirer l'air qui lui manquait et de sa gorge sortait des gargouillements, tandis que Nicolas serrait toujours le licou, la couvrant de baisers, lui faisant des serments.
- Ne pleure pas, ne pleure plus. Tu vois bien que je t'aime! Je t'aimerai toujours. Rien ne nous séparera désormais. Je t'en fais le serment. Je t'aime !
Et serrant obstinément, il suivait amoureusement l'agonie de son amoureuse. Il voyait ses yeux de bête simple, purifiés par l'amour, couchés dans les pervenches et qui vont mourir et qui voient leur mort venir.
Il donna un nouveau tour de clef; elle passa la langue. C'était une petite langue rose, plus rose que la peau de ses seins, d'un rose violacé, toute perlée de papilles d'argent et traversée, par le milieu, et dans toute sa longueur, d'un raidillon bleu, aussi bleu que ses yeux, d'un bleu plus foncé. Un tour de crayon encore; sa tête bascula dans ses cheveux, ses longs cheveux de riz coupé, ses longs cheveux de morte.
Il la baisa délicatement sur le front, lui dit, désolé : "Es-tu contente maintenant que tu sais que je t'aime et que personne d'autre ne t'aimera plus que je t'ai aimée ? Dors mon amour, je reviendrai." Et il partit sur la pointe des pieds.
Quand il ouvrit la porte, sur le palier, il faisait nuit, et il n'y avait pas de minuterie, et l'ascenseur était bloqué. Il prit donc la rampe d'escalier, la mit en poche et s'enfonça tout seul dans un profond fossé, tout seul avec son ombre et son melon ; mais son ombre était indistincte, confondue à la nuit, toute rongée, assassinée par une ombre plus vaste, bien plus puissante qui couvrait tous les murs, tous les toits de toutes les villes, le ciel et la terre, et les escaliers...


Le mousse ricanait, la nurse éclata de rire. Entre deux hoquets, elle ahanait : Que c'est bon ! Oh !que c'est bon ! Et n'en pouvant plus, elle se laissa tomber dans la prairie et se roula dans les muguets.
- Oh, que c'est bon ! Oh, que c'est bon ! Et ils ne trouvaient rien d'autre à dire, investis qu'ils étaient par les forces tonifiantes du plaisir et de la complicité.







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