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Cosmogonie


Auteur : COVIN Grégory

Style : Science-fiction





1

- Mais, si je ne m’abuse, vous êtes prêtre ? remarqua le professeur en discernant le petit col blanc enserrant la gorge de l’inconnu.
- Oui, j’apporte la Bonne Parole, sourit l’homme d’église.
Certains individus dans la salle, pour beaucoup des intellectuels – écrivains, scientifiques, et autres professeurs - lui renvoyèrent son sourire, comprenant l’humour dont il faisait part, tout en se tournant vers le professeur, chef de fil du présent colloque, pour connaître sa réaction. Mais l’homme ne laissa rien paraître.
- Alors, comme je crois que nous n’avons pas d’autres représentants de l’église que vous, mon père, je pense que nous serions tous curieux de connaître votre avis sur la question.
- Et bien, je suis tout à fait d’accord sur le fait que nous ne serions rien d’autre que des fantasmes élaborés par un être qui nous est supérieur. Supérieur dans tous les sens du terme, et que l’on nomme ainsi Dieu. Il aurait de ce fait créé, consciemment ou non, l’univers tout entier. Qu’il s’agisse des Hommes, des plantes, des molécules que nous sommes incapables de voir, ainsi que le diable.
- C’est amusant que vous parliez du diable, mon père. L’église en fait rarement mention. Selon vous, quelle place pourrait avoir le diable dans la théorie que je viens de vous proposer ?
- Le diable serait l’équivalent d’un homme sur certains points, et d’un Dieu sur d’autres. Dieu est investi de tous les pouvoirs que nous pouvons, mortels, lui doter. Tout comme le diable, excepté pour une chose, celui de la Création. Le diable ne peut rien créer, il ne peut qu’utiliser, emprunter, ce qui se présente à lui. C’est ce que l’on explique par la Possession.
- Donc, il serait également une sorte de phénomène électrique ?
- Exactement. Il n’est rien d’autre qu’une idée de plus dans le fantasme de Dieu. Mais certains fantasmes deviennent parfois incontrôlables. Un simple rêve peut tragiquement se transformer en cauchemar. C’est ce que représente le diable pour l’église. Il est le côté noir du rêve, un rêve qui tourne mal. Et le diable cherche à contrôler le cauchemar qu’il met en place. Tout rêveur se souvient avoir été limité dans ses actes quand il se retrouvait dans un cauchemar, comme ne plus pouvoir courir à l’approche du monstre qui le poursuivait, se voir obliger de ramper, ou être simplement incapable de bouger ou de crier. C’est ce que le diable cherche à faire, mais dans ce rêve que nous appelons réalité.
- Je dois dire que je suis très intrigué de rencontrer un homme d’église avec une telle largeur d’esprit, avoua le professeur.
- Et moi, je dois reconnaître que votre théorie est très intéressante, même si elle n’apporte rien de véritablement nouveau. Vous ne remettez finalement en question que notre conception. Mais que nous ne soyons que le rêve d’un être supra humain ou les enfants d’un Dieu comme nous nous l’imaginons, cela ne change rien au problème. Car cela revient à dire : qui est le rêveur, ou qui est le créateur ? Il n’y a que le nom qui change. Il y a toujours quelque chose au-dessus de nos têtes, qui régit d’une manière toute particulière nos vies. Je crois qu’il serait plus important de montrer aux Hommes qu’il leur faut croire en quelque chose et non de passer une vie entière à choisir un prénom à cet être divin. De toutes les manières, le nom donné à ces entités, qu’il s’agisse de Dieu ou du diable, ne seront pas les noms qu’ils se sont eux-mêmes donnés. Cela est aussi futile que de tenter de savoir si, en cet instant précis, vous êtes en train de rêver. Vous n’avez rien pour parvenir à découvrir cette réponse. Je crois d’ailleurs que le rêve vous obnubile à un point tel que vous avez fondé votre théorie sur ce fantasme très particulier que vous, comme tous les autres, n’êtes rien qu’un simple rêve. Mais pensez-vous vraiment qu’un être rêvé par un autre peut de lui-même rêver ? Qu’il est aussi aisé de créer ce jeu de miroirs mental ? Car, dans ce cas, qui est le rêveur, qui est le créateur ? Peut-être est-ce vous, cher professeur, qui êtes en train de rêver que vous discutez devant des centaines d’individus et que je suis en train de vous répondre, de vous contredire. Ou alors peut-être est-ce l’un de ces individus qui nous écoute, qui va d’un instant à l’autre entrer en scène afin d’orienter le rêve sur lui. Ou peut-être, tout simplement, est-ce moi le rêveur ? Comment le savoir ? Comment savoir que tout ceci n’est rien d’autre qu’un rêve et que le dormeur se réveille, peut-être à sa mort dans ce monde, hors de cette réalité ?
- Cela, il faudrait mourir pour le savoir, rétorqua le professeur, c’est la même réponse que l’on peut apporter concernant Dieu et son existence. Il n’y a qu’à notre mort que la révélation nous sera apporté.
- Oui, bien sûr, mais restons sur votre théorie, si vous le voulez bien, continua le prêtre. Celle d’un grand rêve. A quel moment pourrait-on s’assurer que la réalité que l’on connaît n’est pas la vraie ? Imaginons que vous soyez en train de rêver, en cet instant précis. Que vous êtes en train d’inventer, au fur et à mesure que les secondes s’écoulent, endormi dans votre lit, que vous nous faites ce discours. Qu’est-ce qui pourrait bien vous tirer de ce rêve, si celui-ci ne se transforme pas en cauchemar ? Qui dit que, depuis que vous avez lancé votre premier cri, en sortant du ventre de votre mère, vous n’êtes pas en train de rêver de la vie qui vous attend ? Si nous sommes tous des Dieux par le fait de posséder ce don de créativité, on pourrait aisément accepter que nous sommes le produit de votre imagination et que le Dieu que nous adorons n’est rien d’autre qu’un bébé qui vit sa première nuit.
- Je dois admettre que ceci serait envisageable, si l’on peut concevoir qu’un bébé puisse élaborer un monde aussi complexe que le nôtre, reconnut le professeur.
- Mais abordons le sujet différemment, fit le prêtre, de nouveau avec un sourire que de nombreux visages reflétèrent, comme des centaines de miroirs autour de l’homme. Imaginons que ce soit moi, le rêveur. Que je veuille mettre fin à cette discussion, que je désapprouve votre façon d’appréhender le monde à un point tel que je veuille que vous disparaissiez de mon rêve. Que vous arriverait-il, d’après vous ? D’après votre théorie ?
- Je disparaîtrai, sans aucun doute. Le rêveur élabore son rêve de lui-même, jusqu’à ce que celui-ci devienne un cauchemar. Alors il en perd le contrôle. Mais dans ce cas, si vous étiez le rêveur, les tueurs, les violeurs, et tous les brigands de ce monde disparaîtraient également. En tant qu’homme d’église, votre rêve serait certainement un paradis.
- Oui, bien évidemment. Mais, encore une fois, imaginons qu’il n’y ait que vous qui m’insupportiez. Croyez-vous que votre vie deviendrait un cauchemar tandis que celle des autres continuerait normalement ?
- C’est bien possible oui, admit le professeur qui commençait à se lasser de cette conversation.
Le prêtre accaparait toute l’attention de la salle et il voyait le regard de la foule glisser de l’homme d’église au petit bureau derrière lequel il était assis comme autant de vagues venant ramper le long des plages avant de retourner vers la mer. Il ne voyait pas où ce discours allait le mener et savait que très bientôt, il manquerait d’arguments.
- Pensez-vous alors que vous disparaîtriez d’un seul coup ou, tout comme l’univers s’étend progressivement et cessera d’être au fil d’un long retour en arrière, ce fameux Big Crunch, votre vie basculera et se transformera en véritable enfer ?
- Qui pourrait répondre à une telle question ? Vous désirez aller plus loin que ma théorie. Votre raisonnement est subtile mais, comme vous me l’avez annoncé il y a quelques instants, n’apporte rien de plus au problème posé. Les avis divergeront sur cette question, et seule le côté philosophique de la chose peut se révéler d’une quelconque importance. Mais nous ne sommes pas là pour disserter…
- Nous sommes ici pour disserter de votre devenir, professeur Bringman, l’interrompit le prêtre, d’une voix sèche. Parce qu’il a été décidé par les Hautes Sphères, à cette seconde même, que vous aviez été trop loin et que le rêve qui vous avait été accordé ne pouvait durer de la sorte. Pour vous le cauchemar va commencer afin d’entamer la lente descente qui va vous permettre de vous réveiller.
Daniel Bringman resta quelques instants sans pouvoir dire le moindre mot. Le discours du prêtre avait changé avec une telle rapidité, que ce soit au niveau du contenu que dans le ton employé, qu’il avait encore du mal à réaliser ce qu’il venait de lui annoncer. Un discours qui n’avait d’ailleurs aucun sens, même si la foule installée devant lui ne semblait pas remettre en cause ses paroles, acceptant avec la même facilité les propos du prêtre que ceux qu’il venait lui-même de leur énoncer. Mais son cœur avait fait un bon dans sa poitrine, l’alertant ainsi que les paroles que l’homme d’église venait de prononcer avaient ramené des profondeurs une terreur qu’il ne se serait jamais cru posséder, telle la créature émergeant finalement des eaux troubles du Loch Ness au moment où l’on ne s’y attend plus. Une sueur froide le recouvrit, le faisant frissonner des pieds à la tête, comme s’il était véritablement recouvert d’eau de pluie qui avait imprégné ses vêtements. Il grelotta, ses dents s’entrechoquant comme des dizaines d’osselets se percutant ensemble, les uns aux autres, et inspira une grande bouffée d’oxygène.
Pendant un très court instant, le monde se figea, comme si la foule amassée devant lui n’était rien d’autre qu’une gigantesque photographie accrochée au mur de l’amphithéâtre. Et pendant cette seconde où il retint sa respiration, Daniel constata que la lumière qui émanait de la longue baie vitrée qui servait de fenêtre, courant sur tout le côté droit de la grande salle et l’inondant d’une clarté terne, donnait la sensation d’être aspirée, tirée en arrière. Comme si le temps faisant demi-tour et se retirait lentement, comme l’annonçait la théorie du Big Crunch. Il n’y avait en réalité que le prêtre qui semblait lui aussi se rendre compte du phénomène, observant, tout comme le professeur Bringman, les raies du lumière avalés par les couleurs à l’extérieur, telles de gigantesques pailles colorées aspirées par un soleil malade.
Et, devant ses yeux, les hommes et les femmes, jeunes et vieux, se mirent à rajeunir, à une vitesse plus impressionnante encore que celle à laquelle la lumière qui éclairait l’amphithéâtre avait commencé à quitter la salle, comme si la nuit commençait à s’étendre au travers du ciel afin d’entamer son long sommeil. Encore une fois, le prêtre faisait exception à tout ce qui se déroulait autour de lui, ne subissant aucun changement physique et gardant toujours ce calme inquiétant, comme s’il était lié, d’une quelconque manière que ce soit, à Daniel. Qu’il était un observateur tout comme le professeur Bringman de cet intriguant phénomène et qu’il n’avait de ce fait rien à craindre du dépérissement inversé qui touchait chacun des individu assis dans l’amphithéâtre. Mais bien que cela ne semblait pas angoisser le prêtre le moins du monde, Daniel était tétanisé par la peur.
Ses yeux allaient d’un visage à un autre, clignant sans cesse comme pour tenter de trouver une porte de sortie à la vision d’horreur qui s’offrait à lui, sous le regard indifférent du prêtre.
- Mais qui êtes-vous ? demanda finalement le professeur Bringman à l’homme d’église qui le fixait sans méchanceté, comme un scientifique observe la réaction d’un animal de laboratoire confronté à une expérience de son cru.
Il avait failli dire : “ mais qui diable êtes-vous ? ”, mais s’était de lui-même sanctionné de prononcer ce nom au dernier moment, ayant peur de la réponse que le prêtre pouvait alors lui rapporter. Tous les individus, devant lui, avaient atteint l’âge préscolaire, et certains, ceux et celles qui figuraient parmi les plus jeunes dans la salle lorsqu’il avait entamé son discours, avaient déjà disparu, comme s’ils s’étaient évanouis dans le néant. Ce qui était en quelque sorte le cas, même si cette explication ne pouvait être tolérée par l’esprit du professeur.
Tous subissaient l’effet du Big Crunch, tous étaient victimes d’une régression spectaculaire qui était comparable à un film qu’on l’on met en marche arrière, la plus rapide qui soit, par l’intermédiaire de la télécommande d’un magnétoscope, afin de le remettre au début. Un début où l’histoire des protagonistes ne s’est pas encore mise en place, où aucun nom n’est prononcé afin de faire connaissance avec les personnages, où aucun visage n’est montré. Une histoire vide de sens, tout comme l’était devenu, en l’espace de quelques secondes, l’intérieur de l’amphithéâtre. Et, dans les instants qui suivirent, tout comme on renverse le sablier du temps, son public s’évanouit après avoir atteint l’âge de l’enfance puis celui d’embryon. Ils cessèrent tout simplement d’exister, car nul ne les avait encore enfantés. Devant Daniel ne s’étendait à présent qu’une plage désertée par la vie estudiantine. Juste des dizaines et des dizaines de chaises qui claquèrent comme des loups referment leur mâchoire sur leur proie épuisée, tombée au sol après une fuite harassante, quand le poids de ceux et celles qui s’y trouvaient assis cessa d’exister, les laissant se rabattre sur les dossiers.





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