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Sinbad


Auteur : MARTIN Christophe

Style : Réflexion







Il y avait autrefois à Bagdad un pauvre homme à moitié infirme nommé Abdul. Il devait survivre de mendicité mais même cela, il le faisait pitoyablement. Abdul se lamentait à haute voix pour s'attirer la pitié des passants. Mais ceux-ci se détournaient de lui tellement il était recouvert de poussière, de crasse et de croûtes.
- Voyez le sort que m'a réservé le ciel. Je suis misérable et malade, je suis affamé, mes jambes ne me portent plus qu'avec peine, je n'ai rien ni personne au monde pour écouter les grands malheurs dont je suis accablé. Mon existence n'est que tristesse et douleur, solitude et pauvreté. Mes nuits sont peuplées de cauchemars, mes jours se passent à mendier mon pain. Ayez pitié d'un pauvre malheureux.
Mais ses plaintes étaient si lamentables que les passants pressaient le pas pour ne pas avoir à les supporter.
Un soir, alors qu'il cherchait un abri pour la nuit, il s'arrêta le long d'une enceinte. De l'autre côté du mur, il entendait de la musique, des rires et des chants; on devait s'amuser dans ce jardin. Et cette atmosphère de fête le rendit plus triste et plus amer encore. Il s'assit à même le sol et les lamentations habituelles lui vinrent aux lèvres. Plus la nuit avançait, plus sa plainte résonnait dans la rue déserte. De l'autre côté du mur, la fête battait toujours son plein mais quelques invités entendirent les jérémiades d'Abdul. Ils s'en émurent auprès du maître de maison. Celui-ci s'appelait Sinbad. Son visage était noble, ses yeux perçants et lumineux, plein de bonté. Il était richement vêtu mais sans l'excès de ceux qui cherchent à trop se faire voir. Personne ne savait au juste d'où venait sa fortune mais il ne manquait pas de convives pour profiter de ses largesses. Après avoir écouté les plaintes du mendiant qui à présent pleurait dans la rue à pleins poumons, Sinbad sortit et alla vers le tas de guenilles d'où venaient toutes ses lamentations.
- Qui es-tu, toi qui te permets, par tes pleurnicheries de vieille femme, de venir ainsi troubler la fête que je donne pour mes amis?
- Veuille m'excuser, Seigneur, lui répondit Abdul, je ne voulais point gâcher la liesse mais la musique et les rires ont ravivé ma douleur.
- Et d'où vient-elle cette souffrance si vive qu'il te la faut crier sur tous les toits ? demanda Sinbad qui feignait la colère.
- Ne t'emporte pas, Seigneur, supplia le mendiant, mais aies plutôt pitié d'un pauvre malheureux qui ne possède rien, pas même de quoi se nourrir; je n'ai ni femme ni enfants sur qui m'appuyer et mes jambes sont si malades qu'elles peuvent à peine me porter. Mes entrailles sont rongées par la famine et mon corps couvert de plaies si profondes que mes os ressentent la morsure du soleil et le froid de la nuit. Mais le pire vient encore de ma solitude; sans amis ni parents, je n'ai personne à qui confier mes tourments. Même le ciel semble s'être désintéressé de mon triste sort et reste sourd à mes prières.
Entendant cela, malgré la puanteur qui émanait de lui, Sinbad s'assit en face de celui que le monde entier cherchait à oublier. Il fixa son regard dans les yeux rougis par la misère. La rue était maintenant noire de monde. Certains invités avaient escaladé le mur du jardin et assis au sommet, s'étaient apprêtés à regarder Sinbad chasser le mendiant à coups de pieds. Mais quand Sinbad se fut assis, il y eut un grand silence et sa voix grave et mélodieuse s'éleva sans peine au-dessus de la foule.
- Toi qui sais si bien conter tes malheurs et tes peines, sache ouvrir
tes oreilles aux aventures d'un homme qui a souffert autant que toi mais qui a, jusqu'à cette nuit, gardé pour lui toutes ses peines car son cœur est empli d'une joie de vivre qu'il veut faire partager à tous ceux qu'il rencontre. Puisses-tu entendre comme tel le récit de ma vie.
Abdul n'avait de sa vie jamais été si attentif.
- Je n'ai pas toujours été riche...
Et la nuit durant, Sinbad raconta ses sept voyages, tous plus fabuleux les uns que les autres, il expliqua comment après avoir nettoyé le pont avec ses ongles durant des mois, il fut enlevé par des marchands d'esclaves qui lui firent regretter les corvées du bord; il décrivit des prisons immondes, des tortures effroyables, des hommes dont la cruauté dépassent l'imagination, des évasions spectaculaires, des combats pleins de coups et de sang; puis vinrent les îles lointaines, les monstres légendaires, les pays de la Corne d'Or où les richesses s'étalent au soleil; il expliqua aussi comment alors qu'il était couvert de diamants et de femmes, il se retrouva en un jour couvert de chaînes et de plaies; il connut la douceur du miel et la morsure du fer; il contempla ce que l'homme produisit de plus vil et ce que le monde porta de plus beau; chaque instant au paradis eut son pendant en enfer; mais chaque flamme de la Géhenne fit briller l'étincelle d'un éden.
L'aube se levait sur Bagdad quand Sinbad acheva son récit.
- La vie ne m'a jamais donné que ce que je lui ai arraché et aujourd'hui même, elle peut me reprendre ce que je croyais avoir gagné. Mais jamais je ne m'avoue vaincu.
Sinbad se remit alors sur ses pieds et jeta une de ses bagues dans les mains du mendiant. Puis il regagna sa demeure en silence.
Abdul resta sans rien dire jusqu'à ce que le dernier curieux s'en fut allé. Il alla ensuite se baigner dans le Tigre, il lava ses vêtements et, une fois secs, s'habilla aussi bien qu'il le put. C'était la première fois qu'il faisait un effort. Ayant repris des forces, il se mit à sillonner le pays pour raconter partout les exploits de Sinbad. Et jamais il n'omettait la nuit merveilleuse qui avait changé sa vie. Partout où il passait, on l'accueillait avec déférence. On lui offrait volontiers le gîte et le couvert. Il marchait maintenant d'un pas sûr et fier. Chaque soir en s'endormant, il serrait dans sa main la bague de celui qu'il appelait maintenant son ami.
Un jour qu'il observait un vaisseau en partance pour les îles lointaines, il remarqua un marin à genoux qui frottait le plancher du pont. Le travail était pénible sous le soleil accablant. Abdul sentit son cœur se serrer quand il reconnut le visage du pauvre homme.
- Seigneur Sinbad ?
L'autre arrêta son ouvrage et tourna les yeux vers lui.
- Abdul. Comme tu as fière allure et bonne mine ! Allah t'accorde ses bienfaits.
- C'est à toi que je le dois . Ta légende a changé mon destin .
- Ton destin était écrit mais tu n'avais pas su le lire.
- Mais toi, Seigneur, que t'est-il arrivé ?
- Oh moi, mon ami, j'ai péché par orgueil. De tous les gens que tes récits ont émus, nombreux sont ceux qui ont voulu savoir si tu disais vrai. Ma maison n'a pas désempli depuis ton départ et mes coffres se sont vidés. Aujourd'hui même, je repars pour faire fortune. Va et continue à répandre ma légende.
- Laisse-moi au moins te rendre la bague que tu m'as jadis donnée.
- Non, garde-la. Elle a plus de valeur dans tes mains que dans les miennes.
- Mais, Seigneur, je ne peux pas te laisser ainsi dans la peine et le besoin.
- Je ne suis ni dans le besoin ni dans la peine. Allah a simplement voulu que je redonne ce qu'Il m'avait donné.







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