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Eléphantiasique


Auteur : MARTIN Christophe

Style : Aventure







Probo Sidiès... voilà un nom qui n'inspire rien, sinon un anagramme abscons, à ceux qui ne se seront jamais aventurés jusqu'au Muséum d'Histoire Naturelle (section africaine). Probo…
- Simien !
Est-ce qu'il le fait exprès, le chef de service ? La taxinomie zoologique, il devrait pourtant bien la connaître. Il a beau souffrir d'un rhume de cerveau chronique, il ne peut pas être bouché à ce point.
- Ah… Simien, vous êtes encore là! Dieu merci ! Vous songerez à donner un coup de chiffon sur ce damné pachyderme? Je veux que cette vieille carcasse soit nickel pour demain; ça empeste la fiante et la poussière dans ce fourbis!
Le Directeur de l'Entretien des Surfaces Organiques déteste son boulot, ça, c'est sûr. Tous ces échafaudages d'os mal blanchis ne sont, pour lui, rien de plus que des nids à emmerdes. La poussière s'immisce partout. Sans compter les chiures d'insectes. Il est arrivé là par malchance: on ne peut pas lui en vouloir. On ne devrait pas en tout cas. Si le Musée des Vélins Médiévaux n'avait pas été envahi par les termites, il y serait encore. Mais voilà... on l'a muté ici pour négligence grave. Une sale affaire. Injustice flagrante. Quatre cents cinquante trois manuscrits de haute valeur bouffés par ces saloperies. Pendant la fermeture estivale. Comment aurait-il pu éviter la catastrophe ?
Mais il fallait un bouc-émissaire pour porter le chapeau. Alors… alors tout son fiel se déverse sur cet obèse mal léché, son seul assistant, cent soixante quatre kilos de chair gonflée à l'hélium, pour la plupart massés au-dessous de la ceinture. Eléphantiasis générale selon les experts. Un ourlet graisseux oublié par la médecine du travail. Il y a des Africains qui trimballent leur infirmité dans des sacs en plastique. Lui, le gros, il a la chance de pouvoir commander ses pantalons chez Mister Big. Du sur mesure made in England pour les tailles hors norme. Les bretelles à renforts spéciaux sont sans doute offertes par la maison. Pour les oreilles, il porte ce grand bonnet ridicule. Un rasta obèse, ce n'est pas si fréquent. Mais le Directeur de l'Entretien des Surfaces Organiques déteste son boulot et tout ce qui s'y rattache. Comme Simien est son seul subalterne... l'homme de ménage de cette ménagerie immonde, un obèse pitoyable, un tire au flanc difforme à surveiller sans relâche, sans une once d'initiative dans le crâne…
- Je vérifierai votre travail demain, Simien. Pas d'entourloupe, hein ! Je vous ai à l'œil...
Probo reste seul dans la salle. Pas d'entourloupe? Qu'est-ce qu'il pourrait bien lui reprocher? Pourquoi est-ce que le chef met tant de mesquinerie à l'humilier? Probo l'ignore. Il ne cherche pas à le savoir. C'est au-dessus du peu d'énergie qui lui reste ce soir. Il a tellement clopiné aujourd'hui que la peau de ses roubignoles hypertrophiées lui arrache des gémissements à chaque pas. Et dire qu'il va falloir se taper le grand escabeau au moins dix ou douze fois de suite.
- Tu sais, mon vieux Mongo…
Il a pris l'habitude de lui faire la conversation, à ce squelette d'éléphant. Ils ont plus en commun que Probo et tous ses soi-disant semblables. Apatrides, laissés pour compte, impuissants. Il y a aussi l'Afrique... mais l'Afrique est loin. Probo, il ne lui en reste que la caresse brûlante du vent, les baisers de sa mère, un ciel en feu, l'odeur franchement forte des éléphants... parce qu'on a beau les admirer les éléphants, il faut bien admettre qu'ils fouettent. L'air s'embrase d'un musc bien à eux. Ils daubent, les mastodontes. Ils dégagent à la ronde. On les débusque avec le flair avant même d'apercevoir leurs silhouettes sur l'horizon trouble.
Mongo a dû sentir, lui aussi, dans sa vie antérieure. Même si, à présent, il lui manque la trompe. Ça devait être un beau spécimen, un mâle respecté, un belliqueux, un lutteur vu ses défenses pleines de chtons. C'est un phénomène surprenant chez les éléphants, cette défense plus usée que l'autre. Mongo était gaucher. Il ne devait pas être commode, le bougre.
Probo s'est hissé, en couinant, au sommet de l'escabeau. Il passe le chiffon sur l'énorme crâne. Et dans celui de Probo, la savane africaine revient. Il ferme les yeux pour mieux se l'imaginer.
Après les effluves, c'est au tour de leurs masses : comme des choux d'ardoise en mouvement, elles frémissent au loin à cause du sol qui vibre... le sol qu'ils font trembler, les éléphants, avec leurs rebonds et leurs silhouettes qui grisaillent... les éléphants déboulent. Droit devant. Une harde compacte de mâles en colère. On les voit danser sur l'horizon qui ondoie. Rouleaux compresseurs qui auraient perdu leur sang-froid. Ils modifient soudain leur course, sans raison apparente. C'est toujours comme ça avec eux. Vous avez l'impression qu'ils chargent sur vous quand, tout à coup, leur trajectoire dévie. Ils passent au large... disparaissent dans l'ombre.
Probo ouvre les yeux: les murs vascillent. Il perd l'équilibre en haut du grand escabeau. Il cherche à se retenir à quelque chose pour ne pas basculer dans le vide, cherche une prise à quoi se raccrocher pour ne pas partir à la renverse. Et dans le vacarme d'un jeu de quilles géantes, le squelette du vieil éléphant s'effondre sous le corps pantelant de l'obèse en chute libre.


Il n'en est jamais revenu. Probo ne s'en remettra jamais. Quelque chose en lui n'a jamais repassé la mer. L'espoir sans doute. Une bactérie a pris sa place. La nostalgie a fait son chemin. Dispensaire plein de mouches, rapatriement sanitaire par avion cargo. S'il avait appris à remuer des oreilles, il aurait eu moins chaud.
L'hôpital, il connaît. A son retour en Europe, il en a fréquenté plusieurs. Bringuebalé. On se le disputait dans les services spécialisés. Médecine tropicale. Ils n'avaient jamais vu ça, un dérèglement lymphatique de cette taille. Et ils voulaient voir. Les pontes et les carabins, en touristes voyeurs, ils jouaient des coudes pour contempler le monstre. Ses couilles avaient enflé, démesurément, puis flétri au soleil comme des boudins de baudruche, molles. Et ses cuisses tout pareil, d'énormes limaces brunâtres qui se ratiboisent. La peau qui craquelle. On lui avait mis des moufles de coton pour ne pas qu'il se gratte en dormant. Mais ce qui lui faisait le plus mal, c'était le regard des filles sur ses oreilles. Elles osaient pas trop s'attarder sur les roubignoles. Ou alors en professionnelles, l'air de celles qui auraient pondu un pronostic bien senti si on leur avait demandé. Mais pour les oreilles, elles ne comprenaient pas la douleur. Pire! En passant de l'une à l'autre, elles croisaient son regard. Avec toute la commisération qu'il ne réclamait pas. Elles avaient dans le regard toute cette pitié dont il ne voulait pas. On ne pouvait pas leur en vouloir. La médecine ne prépare pas à ça. Pas plus que les vélins médiévaux, pas plus que leur corps désirable dans les blouses sans taches, anatomies blanches, vaguement laiteuses. On vit dans un monde aux sentiments mal placés, à la peau trop lisse.
A son réveil, Probo a ouvert les yeux. Sur une érection telle… qu'il a tout de suite compris que ce n'était pas tout à fait la sienne... Ni celle d'un autre pourtant.
“Je suis vraiment désolé, Simien.” Le Directeur de l'Entretien des Surfaces Organiques est venu avec des chocolats. Bon marché. Il s'en veut. C'est un peu de sa faute après tout. Oh bien sûr, au niveau de la hiérarchie, il est parfaitement couvert. Il n'a pas à s'inquiéter, ni lui ni Probo. Les assurances s'occupent de tout. D'ailleurs, c'est lui même qui l'a découvert le lendemain. Encore heureux qu'il soit arrivé de bonne heure. L'ambulance n'a pas mis plus de dix minutes. Pour les os, ce n'est pas bien grave. D'ailleurs, la direction songeait à s'en débarrasser. Il les avait prévenu à plusieurs reprises; un entretien dangereux, un péril pour lui, Probo. Il va les remballer, ses chocolats, le Directeur de l'Entretien des Surfaces Organiques, parce que Probo, ses niaiseries, il n'a pas envie de les écouter. Ce qui le préoccupe, c'est cette érection. Un phénomène. Il n'en a jamais eu de pareille. L'autre l'emmerde avec ses larmoyades. Il a envie de lui dire. Il n'est plus sous ses ordres après tout. Alors... alors…
“Laissez-moi bander tranquille!”
Probo a crié plus fort que prévu. Barit en quelque sorte. L'interne a rappliqué. Avec de la réprobation dans les yeux. Le chef de service n'a pas demandé son reste. Il est sorti sans rien dire. Probo a pu repartir dans ses rêveries. S'enfoncer à nouveau.
Mongo est face à lui. Dans toute sa puissance. Majestueux et maladroit. Il se balance d'une patte sur l'autre. Sa trompe balaye la poussière en soulevant des nuages. Il grogne. Avec plein de hargne. Il est blessé. Il saigne à gros bouillons près de l'œil droit. Le sang dégoutte sur sa défense. S'attarde dans les raclures. La douleur lancine toute sa tête. Il la branle de droite à gauche et de gauche à droite pour évacuer le mal. Mais la blessure se fait de plus en plus aiguë, profonde. Grogner ne suffit plus… il hurle. Si fort que ses bronches s'échappent par sa gueule grande ouverte vers le ciel. Il hurle jusqu'à ce que la nuit tombe. Jusqu'à ce que la vie finisse de s'épancher sur sa virilité d'ivoire. Et quand la lune vient se refléter dans ses yeux déjà glacés, il s'effondre lourdement dans la poussière, défenses en avant, genoux fléchis. Un râle empreint de tristesse s'échappe, comme un signal pour les braconniers jusque-là terrés dans leur pick-up. Il les sent qui s'approchent, des déclics d'appareils-photos. Il voudrait leur faire face une dernière fois, histoire de leur filer la frousse. Mais son corps est déjà livré à lui-même.
Le mandarin pontifie. Un cas exceptionnel, observez bien cette hypertrophie testiculaire et cas rarissime, cette érection… plus que conséquente, il faut en convenir. Notre patient… Les jeunes stagiaires, filles ou garçons, n'ont plus un seul regard pour les oreilles de Probo. Sa queue recueille tous les suffrages. Un appendice énorme dressé entre eux et sa fierté. Un paravent contre la honte.
Ils me regardent comme une bête curieuse. Eh bien, libre à eux... J'en suis une de bête et sauvage en plus. Ils peuvent se les garder, leurs diagnostics, leur pitié malsaine et leur curiosité. Je suis une bête féroce. Je bande à vous en faire sortir les yeux de la tête. Vous pouvez bien mater, les filles, profitez-en, ce n'est pas demain que vos gringalets boutonneux vous en sortiront une pareille. Le gros tout gentil avec ses feuilles de chou boursouflées, l'infirme toute graisse dehors, bitte au vent, eh bien... il vous emmerde.





Des éléphants, il n'a plus que la mémoire, un souvenir qui revient de très loin comme une odeur entêtante que même le vent ne parvient pas à estomper. 400000 ans... mais il n'y a qu'à laisser traîner son flair au ras du sol pour... pour en sentir la présence... passée... enfouie dans l'herbe sèche, ténue mais tenace, qui pousse dans les dunes.
Probo s'est écroulé, face contre terre. Il s'est enivré de leur absence. Durant des heures. Epuisé par le voyage. Quant la nuit est tombée, il a roulé sur le dos. Les yeux rivés aux étoiles.
Ça s'est imposé comme une évidence. Ils allaient revenir. Il fallait qu'il s'échappe. Face à la mer, il en était persuadé. C'est comme si toute sa vie, ses énormes guiboles informes, Mongo, l'accident, l'hôpital, cette érection gigantesque, de plus en plus douloureuse, incompressible, avaient existé pour qu'il vienne échouer ici, face à la mer dont les reflets changeants allaient un de ces jours abriter les ombres d'ardoise des éléphants sur le retour. Un impuissant qui se remet à bander de cette manière mérite une certaine attention. Est appelé à un destin tout autre que celui de bête curieuse pour travaux pratiques. Probo l'avait deviné, il n'avait plus que ça à faire. Le Muséum d'Histoire Naturelle (section africaine) était bien loin derrière. Le Directeur de l'Entretien des Surfaces Organiques lui avait écrit (il n'osait plus venir en visite) que Mongo s'était écroulé, défenses en avant, genoux fléchis, pour la deuxième fois, mais ça, il ne pouvait pas le savoir. D'ailleurs, il n'avait jamais rien pu comprendre. Le pourrait jamais. Ce type ne devait même pas savoir ce que faire face signifie.
L'autre, le vieux toubib qui n'en avait pas l'air, lui, il avait tout de suite tout compris. Probo n'avait pas eu à trop en dire. Il prenait sa retraite, comme ça, par surprise, pour ne pas avoir à en dire trop. Il achetait le silence en impromptu. Et Probo s'échappe. Lui tombe dessus au détour d'un couloir désert. L'explication ne dure pas cinq minutes. Esquive par le parking sous-terrain, fuite en bagnole, ils ont roulé toute la nuit. Vous n'avez personne à prévenir ? Et vous ? Pas plus que ça. Plein sud. Autoroute, péages, machines à café, moulin à paroles.
Ils vont revenir. Ils reviendront. Je l'ai senti dans mon corps. C'est un signe. J'ai eu l'énergie pour arriver jusqu'ici. Je ne les verrai pas. Mais il fallait que je sois là. Mes os, cette fois-ci, les miens. Vous comprenez… vous, vous partez plus vers l'est, mais moi, je m'arrête ici. Je vais laisser ma carcasse griller au soleil. Mes os brilleront comme un sémaphore. Ils arriveront de nuit. Sur la plage. Sous un clair de lune tropical. Vous saviez que les éléphants vivaient dans le coin, il y a 400000 ans… et qu'ils meurent de faim vers 80 ans… et qu'ils chient 60 % de ce qu'ils bouffent, et Dieu sait s'il bouffent… et qu'ils marchent sur la pointe des pieds… et qu'ils ont environ 40 000 muscles dans la trompe, le tout sans cartilage et sans os… et qu'elle est assez puissante pour abattre un lion ou arracher une branche mais que ses lobes, a son extrémité, peuvent saisir un œuf sans le casser. Vous saviez tout ça ?
Le toubib n'a pas insisté. La femme qu'il aime vit plus à l'est. Elle a de longues jambes et des mots si caressants que les heures nocturnes avec elle paraissent très courtes. Ciao, Probo! Ciao, toubib ! Bonnes nuits !
Mais pour Probo, elles seront longues parce que Probo n'a personne à aimer… que le monde en entier, la nature et tout son cosmos n'aident pas à dormir. L'univers, quand on y pense… l'univers, c'est trop de gens qu'on ne comprend pas, trop de gens, de choses, trop de choses. Les éléphants, au moins, ils ne voient pas si large, pas si flou. Les éléphants, ils pensent puissant, droit devant eux, ils ne plient le genou qu'à la dernière minute, ils font trembler leur monde, les éléphants. A la dernière minute, ils bifurquent. On ne peut pas deviner où ils vont. Imprévisibles. Et un jour, ils reprendront la mer. Egarés, furieux, écumant de rage, de retour. Quand ils sauront pour Mongo...
Et je serai là, debout sur la dune, moi, l'obèse monstrueux, dressé contre la nuit, pour les accueillir… Et moi, Probo Sidiès, oublié des hommes et de leurs ordonnances, je banderai encore quand sous les pas de la harde, mes os, à moitié rongés par le soleil et par le sel, finiront de se fondre dans le sable. Plus jamais seul.







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