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Euroglyphe


Auteur : MARTIN Christophe

Style : Aventure







-1-
Trois jours de brousse, de bestioles voraces et de plein cagnard ont eu raison de Korzeniovski. Grillé. Dehors comme dedans. N'a plus sa tête à lui. Plus toute sa tête. Et sa tronche est comme une pastèque retournée : vert marbré à l'intérieur, des tâches noires sur chair rouge, plein la face. Et du sang sucré, celui dont se délectent les mouches à merde, les diptères loukoumisés, les moustiques morbides. Et aussi le souffle court, rauque et haletant, l'œil chaviré par le délire, des larmes qui ruissellent sur ses tempes pleines de fièvre. Korzeniovski va mal, Korzeniovski crève de diabète et de malaria. Mais il s'accroche. Korzeniovski a des couilles, enflées comme sa trogne. Mais bien arrimées à son cul tout blanc. Korzeniovski en veut. Et au monde entier.

-2-
Sur la berge du fleuve jaunâtre, un village. Un embarcadère vermoulu, planté dans la boue, profonde et glauque. Une vingtaine de cahutes plus très traditionnelles, le village. Jaunâtres et sèches, de boue. Un peu à l'écart, une bâtisse blanche à colonnades écaillées. D'apparence plus solide. Sur le fronton à la grecque, un euroglyphe géant. On dirait un libre-service. En palimpseste, trois mots… illisibles. Réminiscence d'une devise étrangère. En PVC.

-3-
L'obèse est encore à bord. Le vapeur plein à craquer. Moins que lui tout de même. « Allô ! Korzeniovski, à l'appareil. Mes respects, Mon Président… oui, je touche au but, Mon Président. J'entre en contact avec l'indigène, je négocie, je palabre, je le retourne et je… boucle l'affaire en deux billets trois rafales. Je joue sur du velours, Mon Président. Du velours… tout bénef. » L'obèse est plein à craquer. Le vapeur déborde. Et penche.. De son côté.

-4-
Korzeniovski a débarqué. Avec les mouches et leur plein de merde pour tout cortège. Et les moustiques en orbite. Le ponton a cédé sous le poids. « C'est bon, on la garde ! Pause déjeuner ! Retour sur le plateau à 14h00. » Korzeniovski est resté deux heures planté dans la boue. Le conservateur est venu l'extirper de là en camionnette. Avec un treuil… et beaucoup de mal : ça dérapait.


-5-
« Ces trucs en bois sculpté qu'ils plantent debout.
- Vous voulez dire, les mâts totémiques.
- Appelez ça comme vous voudrez mais est-ce que c'est difficile à arracher ?
- Pas difficile. Impossible. C'est indéracinable, ces machins-là. »

-6-
« Le script, c'est pas pour les chiens. On s'est pas cassé à écrire des dialogues pour le plaisir . Alors on la refait et cette fois-ci, vous collez au texte ! Compris ?
- Ca va, j'ai dérapé. Un coup d'inspiration…
- Je m'en branle de tes coups d'inspiration. Tu colles au texte. Compris ? ! ! !
- Okay, Doc. Je vous emmerde…»

-5 (bis) -
« Ces trucs en bois sculpté qu'ils plantent debout…
- Vous voulez dire, les mâts totémiques ?
- Exactement. Qu'est-ce que ça signifie au juste ? »

-7-
« Qu'est-ce qu'il a, le gros ? Il pète les plombs ou quoi ?
- Ta gueule ! ! ! »

-8-
A l'ombre du grand ébénier, autour d'Ouzouf, le conseil du village… moyennement nu. Shorts à fleurs. De peau. Ridicules. Dans la torpeur humide de son regard, Korzeniovski distingue mal les seins luisants comme des caramels qui ont surgi du bois sombre. Les ventres du conseil font des plis au-dessus des shorts à fleurs. Malgré la chaleur intense, les seins ne mollissent pas. Korzeniovski non plus. Korzeniovski ne sait plus très bien. Depuis trois jours, il boit. Sans discontinuer. De l'eau. En grande quantité. Mais de la vodka, encore plus... On l 'avait prévenu pour les mouches. Pour la vodka, il croyait savoir. Les seins sur le tronc, il croyait… et voilà que… sans prévenir…


-5 (ter)-
L'intérieur de l'agence : vingt-huit plantes en pots hypertrophiées. Le conservateur arrose à la ronde. Le sol ruisselle vers une bouche grillagée qui glougloute.
« C'est difficile à arroser un totem ? »
Le conservateur regarde le poids lourds sans comprendre. Les westongues de Korzeniovski baignent dans l'eau sale. La grille rote. Le conservateur fait monter la pression.
« Vous voulez dire, un mât totémique.
- Appelez ça comme vous voudrez mais… est-ce que c'est difficile à faire pousser ? »
L'eau s'écoule vers le fleuve. L'obèse a haussé le ton. Le conservateur prend peur. A cause de la fièvre dans ses yeux.
« Euh… je n'en sais rien, moi ! Demandez à Ouzouf, le chef du village. Il saura, lui. »
Le gros tourne les talons. L'autre respire.


-9-
Sur le fronton de l'agence, l'euroglyphe est bancal. Avant d'être une banque, c'était une supérette, et avant, c'était un musée, et encore avec caddies, des porteurs sous-payés. Un comptoir, quoi ! Et avant encore, une mairie de la République française. La république au grand air. Ou plutôt le contraire d'une république mais au pluriel. Maintenant, les indigènes y entassent tout ce qui peut faire plaisir au conservateur. De temps à autre, il fait le ménage. Mais ils l'appellent encore le conservateur, même s'il a changé d'enseigne.

-9 (encore)-
« Qu'as-tu à m'offrir qui fait de toi le bienvenu ? »
Rien, il a rien, mon président est un enculé, il le connaît, un branque, on lui ferait avaler… mais il paie bien et les deux autres faux culs n'en savent rien. Korzeniovski là comme vedette… d'un film publicitaire à la mords-moi-le-nœud… une entourloupe pour péquenots .
« De la thune, Chef. Beaucoup. Enfin… assez pour devenir l'homme le plus riche du village. »
Le conseil se bidonne en un concert de dents étincelantes. Soubresauts dans les bedaines. Korzeniovski se dit alors que ça fait des années qu'il a pas pu voir sa bite sans miroir.

-9 ( toujours)-
« Ta gueule, tu veux ? ! Non, pas toi, Korze. Tu étais parfait. Mais faudrait voir à pas trop marmonner. C'est pas bon pour l'image.
- De toutes manières, on n'y verra que du feu à la post-synchronis…
- Ta gueule ! Il est pas censé savoir. »

-10-
Quand l'agence est pleine, le conservateur fait venir le vapeur. Les hommes transportent les babioles à bord, le vapeur transporte la marchandise à la galerie, là-bas, et la galerie organise une drink party. Ca picole ferme, on dégoise des conneries sur l'art primitif. Si nature, voyez-vous. Un contact immédiat avec les éléments. Ce que nous avons tant de mal à retrouver. Quand ils ont tout bu, la galerie renvoie la «grosse commission » au conservateur et il organise une beuverie avec les hommes du village. Plus tard, rentrés chez eux, ils ornent leurs femmes de breloques de pacotille. Et puis ils les baisent vite fait avant de s'endormir. Le conservateur prend son pied parce que pour ce coup-là, c'est transitif.

-11-
« Ecoute, Chef, Mon Président veut un totem pour le hall de sa banque. Il est prêt à payer le prix fort pour ta statue. Avec cette thune, tu pourras ouvrir une épicerie, mettre de la moquette dans ta cahute et une parabole sur le toit.
- Est-ce que l'un de tes amis est épicier ?
- Tous. Plus ou moins. Pourquoi ? »

-11+1-
« Qu'est-ce qu'il peut bien leur raconter, le gros lard ?
- On s'en fout. On mettra les bouts sans lui. On a déjà en boite tout ce qu'il nous faut .
- Mais le scénario…
- C'est de la daube ! Tous ce que les types de la banque veulent, c'est quelques prises de vues pour avoir une bonne idée du site.
- Pour quoi faire ?
- T'inquiète !
- Et le gros ? Qu'est-ce qu'il vient faire là-dedans ?
- De la figuration. Un des pontes voulait le mettre sur la touche pour un petit bout de temps. »

-12-
Korzeniovski est optimiste. Les Youndos se marrent mais Korzeniovski est optimiste.
« Allô ! Mon Président… comme sur des roulettes. L'Euro CFA… Mon Président. On va leur en fourguer pour des millions de votre monnaie de singe. »

-13-
« On n'achète pas le totem. Il faut l'adopter… et il faut qu'il t'adopte.
- Qu'est-ce que ça veut dire adopter ? »
Korzeniovski marque un point sans le savoir. Ouzouf réfléchit plus longtemps que d'habitude. Dans l'ombre, la femme-tronc fait luire la courbe de ses hanches sous une caresse de lumière. Korzeniovski bande. Ses couilles s'envolent dans son bénard.
« Chef, je t'ai posé une question. Qu'est-ce que ça veut dire adopter ? »


-14-
« Ecoute-moi, visiteur. Ecoute l'histoire de mon peuple. Ouvre grand tes oreilles et édifie ton âme. Après des années de soleil sans pluie, les Youndos crèvent comme des mouches. Et le monde entier se fout des mouches qui crèvent. La sécheresse les ratatine si vite qu'ils n'ont pas le temps de se dévorer entre eux. Quand la terre se met à se fendre, les cadavres séchés se disloquent et s'écoulent dans les failles du sol comme le sable dans la main. Koumbassouna, le plus jeunes des femmes-girafes de la tribu, en vient à ronger les rayons de soleil. Elle tient ainsi, accrochée à la vie… jusqu'au retour du fleuve au pays des Youndos tous morts. Et lorsque le fleuve revient, chargé de vie et du sel de la terre, il féconde le ventre de la femme devenu ébénier pour survivre. Et le ventre de l'arbre enfle sous l'effet du limon fertile: voilà comment les Youndos nouveaux sont arrivés. Le fleuve a aussi apporté tes amis. Ils voulaient faire connaissance avec les Youndos tout neufs. Ils ont construit cette grande case. Pour accrocher leur totem et pour qu'il brille aux yeux de tous. Nous, on a gardé le nôtre. A l'abri du leur. Koumbassouna veille sur nous. Dans l'ombre.
- Alors, comment je dois m'y prendre pour l'adopter, le vôtre de totem ? »

-15-
« On partira discrètement pendant la nuit.
- Comment ? Avec la camionnette du conservateur ?
- Non, non. Il a appelé le vapeur. Il devrait être là au coucher du soleil. Avec de quoi saouler les noirs pour une semaine.
- Et si Korze veut venir avec nous ?
- Pas de danger ! Le conservateur se charge de lui.
- J'imagine pas sa tête au gros. On va le planter comme un con ! »

-16-

A la fraîcheur du grand ébénier, Ouzouf rêve d'une épicerie, d'emballage et de mise à sac, se réveille en sueurs froides. Koumbassouna est là qui lui sourit. Elle lui chuchote à l'oreille des mots d'apaisement. Le gros homme blanc n'a pas l'air méchant. C'est après les deux autres rapaces qu'il en a. Et puis, c'est pas sorcier de faire tourner une épicerie. Ouzouf éclate de rire et son rire ricoche jusqu'aux bourrelets de son ventre. Ouais, ça, c'est une idée de première. C'est le conservateur qui va en faire une tête !

-17-
« Pourquoi vous stockez toute cette camelote dans l'agence ?
- Ça amuse les touristes de passage. De temps en temps, je leur fourgue deux ou trois babioles.
- Et la statue dans l'arbre ?
- Quelle statue ?
- Ben, celle de la femme. »
Encore une fois, Korzeniovski a haussé le ton. Alors le conservateur perd un peu pied. Le gros a décidément fondu un câble. Voir à se méfier de lui.
« Ah, oui… la statue de la femme dans l'arbre. Trop imposante, si vous voyez ce que je veux dire. Je vous remets une vodka ?»

-18-
Korzeniovski est sorti prendre l'air. Il a promis de revenir. Car il n'aime pas le conservateur. Où ont bien pu se fourrer les deux autres teignes ? Korzeniovski est parti en patrouille. Soudain envie de leur fracasser la gueule. Il erre sans succès. Echoue sous l'arbre. Caresse l'écorce avec une douceur inattendue. Koumbassouna est surprise. Elle se cambre de plaisir et sa chute de reins vient se lover sous la bedaine de Korzeniovski surpris. La chair de l'homme blanc entre en émoi. Le bois se met à vibrer. Et comme toujours dans ces moments-là, l'un des deux acteurs laisse échapper une réplique d'anthologie.
« Je ne t'ai jamais vu dans les parages. »
Korzeniovski en a le frisson dans le bas de l'échine. Se ressaisit, l'alcool aidant.
- Exact. Suis du genre discret. »
L'ébénier éclate de rire. Secousse jusque dans les feuilles. Korzeniovski enchaîne trop sûr de lui.
« De toutes manières, je ne suis qu'une apparition du capitalisme vorace dans votre…
- Tais-toi ! Tu m'ennuies déjà.
- On se connaît à peine.
- Justement, ce n'est pas le moment. Déshabille-toi et baise-moi. »
Il s'exécute. Hésite. Se sent moche. S'est toujours senti moche. Profondément. Surtout avec les filles. Moche. Lourd sur la piste. Bourré. La conquête jamais facile. J'oublie, Président, je fais abstraction ? Je me confonds avec l'entreprise. Boire un peu plus. J'oublie. Korzeniovski est à poil. Au milieu du village endormi. J'espère… me cacher… me sourdre… dans l'ombre… d'où s'ébroue une physionomie, un corps, une femme qui…


-19-

… fait frotter sa nuque contre son épaule.
« Tu es avec un homme ? Mariée, veuve ?
- Encore vierge de toi. »
Korzeniovski saisit la taille cambrée qui oscille. Entre l'ébène moite et son ventre tout blanc, son émoi résurgent se cherche un chemin.

-19 (pendant ce temps)-
Les hommes du village ont vidé les bouteilles du conservateur sans reprendre haleine. Tout cassé. Mis le feu. Ont surgi de l'agence en rigolant pour aller se vautrer dans les herbes hautes, sous le ciel sans lune. Seul Ouzouf a aperçu l'énorme ombre blanche contre l'ébénier qui dansait dans la lueur des flammes.

-20-

« Et mes fesses, tu les trouves comment mes fesses ?
- Aussi fondantes qu'une nuit tropicale. Et ma bite, tu la trouves comment ma bite ? »
Elle ne répond pas mais un nœud de bois sombre vient épouser celui à peine plus tendre de Korzeniovski jusqu'à lui tirer trois rafales de jouissance, haletante et un peu rauque.

-21-
« Je crois que Koumbassouna t'a adopté. »
Ouzouf a tendu une bouteille à moitié pleine.
« Qu'est-ce qui vous a pris de flamber le comptoir ?
- Oh… une idée comme ça en passant. On avait plus très envie de charger le vapeur pour le compte du conservateur. Alors, on a employé les grands moyens. C'est pas plus difficile que de saborder un rêve d'épicerie. »
Ils ont bu. Parlé et ri. Jusque tard dans la nuit. Dormi à même le sol pendant que deux ombres furtives se glissaient vers l'embarcadère.
Ivres de Korzeniovski, les mouches sont tombées l'une après l'autre. Personne n'a rien vu. Qui s'en fout des mouches qui crèvent ? Qui ? Sinon Korzeniovski lui-même. Et à présent, il ronfle sur le dos, la tête pleine de rites barbares.

-22-
L'euroglyphe s'est décroché avant que l'agence ne s'écroule derrière. Un bel incendie. Les cendres en fument encore. Le conservateur se répand dans le fleuve jaunâtre. Le vapeur à disparu dans la pénombre. Korzeniovski contemple le corps d'ébène sculpté, trois mètres cinquante de haut pour soixante-quinze centimètres de diamètre, arrimé sur le toit de la camionnette. Hissé à grand peine.

-23-
« Allô ! Korzeniovski, à l'appareil. Mes respects, Mon Président… Tout est arrangé… J'ai adopté l'aïeule de la tribu, une sacrée pièce. Elle rendra très bien dans le hall du siège central. Il y aura quelques petites formalités. Une sorte de cérémonie rituelle pour le passage à l'Euro CFA. Vous verrez, j'ai tout prévu, vous allez être emballé… Les cinéastes ? Non. Ils ont disparu sans laisser de traces. Ne vous inquiétez pas : je rentre par la brousse. Comment ? Prolonger mon séjour ? Non, non, c'est inutile. Je serai là sous peu. Mes hommages, Mon Président. A très bientôt ! »

-24-
Il a fallu un peu abîmer le conservateur pour le faire monter à l'arrière de la camionnette. L'euroglyphe a opposé moins de résistance. Il faut dire qu'après la chute… il ne ressemblait plus à grand chose. On les a ficelés ensemble.

-25-
« C'était écrit dans la légende qu'un étranger ravirait Koumbassouna à son peuple. » Le grand ébénier n'est plus là mais l'ombre fraîche est restée. Ouzouf comprend. D'ailleurs Korzeniovski a promis d'envoyer le vapeur pour les chercher. Ils iront tous en short à fleurs et en boubou faire la nouba chez le Président pour voir comment Koumbassouna est bien installée. Le conseil du village acquiesce : après tout, c'est au tour des Youndos de rendre visite aux hommes blancs.

-26-
Korzeniovski trône au volant de la camionnette. Avec pour tout cortège, un secret à inoculer dans un siège central. Et devant lui, trois jours de brousse, de calme chaotique et de plein cagnard. Pied au plancher.







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