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La mission de la Griffue


Auteur : ADAM Erika

Style : Aventure




"L'univers est infini, c'est un fait même si cette immensité et ses perspectives dérangent les humains. De tout temps, l'Homme a tout fait pour réduire son horizon. Gratte-ciel, barricades et palissades, frontières… l'Homme a réduit ce qui l'entoure pour s'y sentir plus protégé jusqu'à y étouffer, aussi, lorsqu'il a fini par accepter l'infini de l'espace, il s'est dit qu'il se devait d'y faire un tour, juste pour voir s'il n'y avait pas un bord, en fin de compte…Et une fois lâchés dans ce monde qui n'était pas le sien, l'Homme a fait ce qu'il avait fait sur Terre, répétant ainsi les erreurs du passé : il a forcé le monde à s'adapter à lui plutôt que l'inverse…"


- Pastel!
La Griffue leva le nez de sa lecture. Qui-quoi-où-quand-comment? On m'appelle? Elle déplia sa grande carcasse et se pencha à la fenêtre du logis en ruines où elle aimait s'installer pour lire ces vieux traités d'histoire. Sa mère était campée sous la fenêtre, le plein soleil d'Ipsos faisant briller ses longs cheveux blancs.
- Viens, on rentre, les autres sont déjà à la navette.
Pastel passa rapidement en revue les rayons de la bibliothèque et sélectionna une demi-douzaine de livres qu'elle fourra dans sa besace avant de rejoindre sa mère. En chemin vers la navette, Pastel raconta ce qu'elle avait appris dans ses livres, la façon dont les mékas avait été crées, les débuts de la colonisation… Sa mère l'écoutait, un demi-sourire sur les lèvres. A cause de la malformation de ses mains, Pastel ne pourrait jamais écrire mais elle compensait ce handicap par un véritable talent de conteuse. Passionnée par l'histoire humaine, la trouvaille de cette ruine avait été une aubaine pour elle. C'était un vieux logis qui avait appartenu il y a des siècles à deux scientifiques venus vivre leur retraite sur Ipsos. Les étagères croulaient sous les livres d'époque, les enregistrements aujourd'hui inutiles, les carnets de notes… Et puis des ouvrages plus récents sûrement apportés par un exilé venu lui aussi vivre ses derniers instants dans ce coin oublié des méka. C'est parmi ces derniers ouvrages que Pastel découvrit la collection complète des livres de Baku Amako, traités, essais, mémoires, journal… et certains étaient encore dans leur emballage d'origine.
Elles descendirent à flan de colline, récupérèrent la hotte et le grand sac remplis de feuilles d'Olhn que Lora avait laissé le temps de monter chercher La Griffue, et émergèrent des friches dans une immense pleine verdoyante recouverte d'arbustes qui ne dépassaient pas les deux pieds huit pouces. A gauche, un emplacement avait été aménagé en piste d'atterrissage pour la navette des cueilleurs. Les treize autres étaient entrain d'entasser les grands sacs de toile contenant leur cueillette dans la soute de la navette. Encore une bonne semaine de travail, peut être plus et ils auraient fini cette parcelle. Le commerce d'Olhn, allié à diverses autres variétés de plantes typiques d'Ipsos permettait à toute la communauté de vivre paisiblement. Les mondes faisaient grande consommation de ces feuilles devenues la base de la vie, comme le sel autrefois sur Terre Bleue. Séchées, elles se fumaient bien sûr, mais servait aussi d'épice ou parfumaient les maisons, les vêtements… en tisane, sirop ou baume, elle calmait les douleurs, aidait à trouver le sommeil, alliées à d'autres plantes, elles cicatrisaient, soignaient, guérissaient. Leur alcool était très apprécié pour sa richesse et sa douceur, et son jus pouvait s'allier à n'importe quel cocktail. Durant neuf mois, les habitants de la communauté d'Ipsos cueillaient les feuilles sur les différentes parcelles et passaient le reste de l'année à les vendre soit à l'état brut, soit sous ses différentes formes, aux marchants intergalactiques qui ralliaient les nombreux mondes colonisés. Parfois Greenwood Pitey, le chef de la communauté ou ses aides Aja et Cendres, allaient eux-mêmes faire la vente sur d'autres mondes. La Griffue aurait bien voulu elle aussi conduire un croiseur dans l'immensité de l'espace, mais elle n'était déjà pas capable de cueillir, alors piloter… elle rajusta la bandoulière de son sac de sa main déformée et sourit à son père qui venaient à leur rencontre. Il avait fière allure, cet humain-là, avec ses longs cheveux noirs et sa peau mate. Comme il était différent de sa femme, si blanche… Il était normal pour une alionide d'être si pâle de peau mais dans le cas de Lora, même ses cheveux était blancs alors qu'elle n'avait même pas trente cinq hivers. Ses grands yeux bleu délavé donnaient toujours l'impression de fuir à tout prix un lourd passé mais La Griffue n'avait jamais réussi à savoir de quoi il retournait. Parfois, elle voyait cette même lueur dans le regard de Sade, la belle humaine paraplégique qui gérait les stocks d'Ipsos.
Bien sûr, à la lecture des œuvres de Amako, La Griffue savaient que les mondes avaient eu à subir une longue et terrible période d'esclavage, mais personne n'en parlait jamais. Même les autres enfants semblaient se satisfaire de ce silence qu'elle trouvait si écrasant.
Son père les déchargea de leurs fardeaux et ils rejoignirent ensemble la navette qui les ramena au village.
La Griffue eu du mal à se soustraire à la bruyante animation que provoqua leur retour. Elle aida bien sûr à porter les sacs et descendit dans les juiceries pour mettre en marche les brûleurs et installer les chaudrons dans lesquels cuiraient les feuilles. Et puis elle fit le seul travail que ses mains lui permettaient : Elle passa en revue les stocks de produits indispensables à la préparation des baumes, jus, liqueurs d'Olhn, cochant avec application les cases sur son bloc avant de le porter à Sade. Elle était toute petite quand on lui avait confié cette tâche qui, à cette époque-là, lui paraissait d'une importance capitale mais les années passant elle avait grandi et alors qu'on donnait à ses compagnons de jeux des travaux difficiles et fastidieux, on la laissait à la gérance des stocks, qui aurait pourtant pu revenir à un enfant bien plus jeune qu'elle. C'est à ce moment qu'elle avait pris conscience de son infirmité et depuis, il lui arrivait souvent de haïr ces mains déformées qui lui interdisaient de vivre, même si tous ici semblaient aimer les aimer. On ne l'appelait pas La Griffue par méchanceté mais par une sorte de respect qu'elle ne comprenait pas. Sade seule semblait lire en elle toute la rébellion et l'écœurement qu'elle ressentait, peut-être était-ce dû à sa propre incapacité.
La femme l'accueilli comme d'habitude par un sourire joyeux. La Griffue lui tendit son bloc. Elles médirent un moment sur les autres puis Sade retourna à son travail. La Griffue s'éloigna en traînant les pieds. Elle n'avait aucune envie de retourner en haut, où l'animation serait à son comble, les chaudrons bouillonnant et fumant à qui mieux mieux, les gens allant et venant dans un désordre organisé, tous pressés, tous affairés, concentrés… Elle, au milieu de toute cette agitation, ne serait qu'un obstacle inutile. Elle s'enfonça dans la réserve, entre les gigantesques piles de caisses et de sacs entreposés dans l'obscurité froide du sous sol. Ici, le calme régnait. Elle entendait juste vivre Sade derrière elle et bientôt, elle n'entendit plus rien du tout. Elle marchait encore, entourée de noir, entre les amoncellements fantomatiques immobiles, prisonniers des toiles qui les protégeaient, et elle arriva enfin contre le mur nord. Elle se laissa glisser contre la paroi fraîche et s'assit en tailleur. Elle se sentait bien là, elle avait l'impression d'être cette mune qui avait attendu des siècles dans le désert de Terre Bleue, écoutant les ondes, jusqu'au jour où elle avait gagné la planète-mère des méka pour les détruire.
Son œil capta quelque chose à la périphérie de son regard. Une lueur rouge brillait timidement à travers une toile recouvrant un immense trésor. Cette lueur était-elle déjà là à son arrivée? Si oui, La Griffue ne l'avait pas remarquée. Elle posa sa main sur la toile, tâtant les dépressions du trésor pour essayer de deviner de quelle sorte il était… C'était dur et froid, sûrement métallique et cette lueur… Elle sortit son couteau. Sade allait lui en vouloir, abîmer un emballage risquait d'en altérer son contenu… mais cette lueur avait piqué sa curiosité et elle découpa maladroitement la toile de la pointe de son couteau. Elle se disait que cela ne servirait à rien, qu'elle n'avait pas de lumière de toute façon, et ne verrait rien de ce qu'elle libérait, qu'elle devrait revenir plus tard avec un brûleur mais elle n'en fit rien, elle écarta la toile découpée et posa sa main sur la surface douce qui s'illumina soudain.
Une lumière bleu naquit sous sa paume comme une fleur et se propagea au reste du trésor. Elle voyait les filaments lumineux gagner la masse sombre sous la toile, monter toujours plus haut… Elle ne pouvait pas détacher son regard de ce spectacle incroyable et l'idée qu'elle venait probablement de réveiller une intelligence artificielle ne l'effleura même pas.
Lorsque la chose semblait s'être totalement réveillée, La Griffue recula prudemment de quelques pas et une voix basse l'enveloppa.
- Qui es-tu?
- Name Pastel, fille de Name Maro et Name-Algis Lora, et toi?
- Mon nom est loin d'être aussi long, et il a aussi bien moins de prestance. Je me nomme Robot 5.
- Tu es un méka?
- S'il est évident que ma structure est mécanique, je suis peut-être ce que tu appelle un méca, reste à savoir ce que c'est pour toi.
- Des despotes qui réduisirent toute vie organique au rang d'esclaves.
- Ah un méka! Alors je n'en suis pas un. Je suis un module d'archivage créé par des humains de la ceinture d'Arcanes. Et toi, quel genre d'organique es-tu?
La Griffue se trouvait un peu stupide de parler à une boîte métallique si grande soit-elle, cela dit, le robot avait de la conversation et beaucoup de connaissances sur les mondes et les colons. La Griffue avait peut-être enfin trouvé l'élément qui allait assouvir sa soif de réponses… Elle resta des heures assise devant lui à l'écouter parler d'avant et revint ensuite très souvent le voir. Elle l'ignorait encore, mais elle venait de faire un premier pas vers une autre vie, une vie d'aventures et de dangers qu'elle pourrait plus tard continuer à vivre en devenant conteuse et en sautant de monde en monde pour faire rêver des milliers d'enfants.

Lora poussa la porte de la chambre du pied, tachant de garder en place le plateau qu'elle tenait en équilibre sur son bras gauche tandis que le droit portait la lourde besace de médication. La Griffue était au chevet de l'étrangère depuis une heure seulement, pourtant la bassine qu'elle utilisait pour laver les bandages était déjà rouges de sang.
Lora posa le plateau sur une table et contourna le lit pour apporter à sa fille la besace-pharmacie.
- Elle s'est réveillée quelques minutes tout à l'heure. Elle a dit s'appeler Lex et venir de la ceinture d'Arcanes.
- C'est ce que pensait Pitey à l'étude de son épave. Elle a dit ce qui lui était arrivé?
- Des pillards. Ils l'ont prise en chasse et quand ils ont vu qu'elle n'avait pas du tout envie de se laisser faire, ils se sont amusés à la pousser à droite à gauche avant de la projeter dans le champ gravitationnel d'Ipsos.
- Pitey est en contact avec certains chefs des mondes d'Arcanes pour tenter de savoir d'où elle vient précisément et prévenir d'éventuels parents.
Lora aida La Griffue à moudre les graines de marianne et à hacher les racines noires. Alliées à l'Olhn, ces plante formaient un puissant cicatrisant.
- Et si elle venait de la Forteresse, comment on pourrait prévenir sa famille?
- Personne ne peut venir de la Forteresse, chérie, les apatrides ne sont toujours pas disposés à en ouvrir les portes. S'ils savent encore comment on fait.
La Griffue resta silencieuse. Il n'y avait que très peu de temps qu'elle avait eu connaissance de la Forteresse, une planète entièrement fabriquée par l'homme et mise en orbite depuis des lustres autour du Soleil de Bohème, l'étoile centrale du Système solaire d'Arcanes. D'après le peu d'éléments dont on disposait, il s'agirait d'une prison entièrement mécanique qui avait été transformée en place retranchée lors de la montée de la suprématie méka. Les geôliers de la Forteresse avait été dans les premiers à voir d'un mauvais œil la prolifération des robots, ils avaient détruits ceux qui se trouvaient à bord avant de trouver le moyen de couper la technologie de la Forteresse de la régence méka. Ils avaient vécu des années dans cette prison sans avoir aucun contact avec l'extérieur. Après la chute du règne méka, des missions avaient été envoyées porter la bonne nouvelle aux retranchés de la Forteresse mais personne n'en avait jamais trouvé la moindre porte. Les apatrides, comme on les appelait maintenant, s'étaient tellement bien protégé des méka qu'eux même s'était retrouvés prisonniers.
Il courait toute sorte de légende sur la Planète d'Argent mais jamais aucune ne serait vérifiée puisqu'on ne savait même pas s'il restait encore des gens à bord. Des siècles de siège pouvait très bien avoir détruit toute trace de vie dons la Forteresse.
A l'aide d'un système métallique rappelant les crochets articulés dont on se servait pour sortir les pots brûlants de la solution aseptisant avec lequel on les traitait avant de les remplir de jus d'Olhn – d'après une idée et un croquis du robot-archiviste – La Griffue pu mélanger elle-même les ingrédients de la mixture à étaler sur les plaies encore sanglante de la jeune Lex.
Son "épave", comme disait Greenwood Pitey s'était écrasé en plein dans un champ d'Olhn, tuant deux ouvriers sur le coup. C'était un gros vaisseau maladroit rempli de nourriture que personne n'avait jamais vu avant, des fruits aux couleurs maladives comme s'ils n'avaient jamais vu le soleil, des légumes tordus, blanchâtre, beaucoup de champignons et de moisissures comestibles ou fumables, des tubercules encore enfermés dans leur gangue de terre semblables à de gros vers gras et visqueux. Tout semblait respirer la cave et l'humidité. La seule personne à bord était une jeune femme elle aussi blanchâtre sans le moindre cheveux ou poil, ni ongles, et dont les dents minuscules étaient affûtées comme des lames de rasoirs. Bien que vivante, elle n'avait ouvert les yeux qu'une fois dans le noir quasi complet et toutes les personnes présentes avait alors eu la peur de leur vie. Dans le noir, illuminant son visage blafard de fantôme d'une malsaine lueur sanguine, ses yeux rougeoyants comme les flammes de l'enfer s'étaient posés sur eux, lentement, comme si elle photographiait chacun pour un rapport à son chef, le Brûlant Patron du Sous-Sol.
La Griffue s'était tout de suite portée volontaire pour rester au chevet d'une si fascinante personne. Depuis quatre jours, elle la veillait jour et nuit, savourant un nouveau sentiments de force et de puissance. Elle faisait quelque chose d'utile et les gens la voyait comme quelqu'un de courageux d'oser rester dans la chambre noire de nuit avec la représentation spatiale du Vampire de Bram Stoker.
Lora enleva les bandages sanguinolents et massa les plaies ouvertes avec la mixture.
- Elle saigne moins, maman, remarqua La Griffue.
- Heureusement, ça fait quatre jours qu'elle est dans cet état, je me demande d'ailleurs comment elle a survécu à une telle hémorragie.
Lora jeta un coup d'œil au visage blanc dans l'obscurité et ressenti un curieux pincement d'affection pour cet enfant mal formée. Elle ne fit pas le parallèle entre les mains de sa fille et l'apparente monstruosité de Lex mais elle ressentit au plus profond de son être un sentiment d'amour maternel pour le petit monstre aux dents tranchantes. Elle savait que Maro avait ressenti la même chose lorsqu'il l'avait portée de l'épave dans la chambre et c'est pour cette raison qu'il n'avait fait aucune objection au désir de sa fille d'être la garde malade de Lex.
- Sade n'a pas encore fini les analyses de sang et de tissus que vous avez prélevé sur Lex?
- Pour ce genre d'analyse, Pastel, il faut du temps. Avant, ça prenait peut être que deux minutes mais aujourd'hui, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, il nous manque la technologie adaptée. Laisse Sade faire son travail en prenant le temps dont elle a besoin.
La Griffue baissa les yeux. Sa mère ne se mettait que rarement en colère et elle n'élevait jamais la voix mais elle savait mettre dans son intonation une dureté qui donnait mal à l'âme. Elle savait aussi qu'elle était allée trop loin, elle passait trop de temps dans les livres d'avant et les comptes rendus du robot-archiviste, elle en oubliait par quoi les mondes étaient passés. Par quoi sa mère était passée.

A partir du moment où les blessures de Lex se furent refermées, son état s'améliora très rapidement. Sade était enfin venue à bout des analyses et avait découvert un manque alarmant d'agents coagulant dans la sang de Lex mais le plus étrange était que des cellules aux formes bizarre palliaient ce manque en parasitant les cellules sanguines et en les multipliant, de sorte que le sang pouvait couler encore et encore, les organes vitaux étaient toujours irrigués par ces cellules multipliées. Bientôt, Lex fut en mesure de manger toute seule, de parler, ce qu'elle faisait avec plaisir avec La Griffue et même de faire quelques pas dans la chambre obscure. Quelque semaines plus tard, estimant son état satisfaisant, La Griffue l'emmena se promener dehors, une fois la nuit tombée. Lex regardait autour d'elle, émerveillée de tant d'espace et admirait sans fin les étoiles brillant dans le ciel. Elle n'avait pas encore parlé d'elle, elle était intarissable sur son commerce, son vaisseau, les gens rencontrés lors de ses voyages mais La Griffue n'avait pas encore réussi à savoir de quel monde venait cette étrange créature.
Et puis cette nuit, alors qu'elles était allongée dans l'herbe odorante, le visage tourné vers les étoiles, Lex lâcha:
- Je ne me suis jamais promenée dans les mondes où j'allais. Je restais dans mon vaisseau et les clients entrait pour acheter mes marchandises. J'avais peur de l'espace. Chez moi, on ne vois pas si loin autour de nous, il y a les murs et les cloisons, et les portes, et les plafonds. La première fois que Llew m'a amenée dans le vaisseau et m'a montré les étoiles, j'ai fait une crise de panique quand j'ai compris que ce noir n'était pas un toit mais un immense vide où les étoiles flottaient, retenues par des forces invisibles.
- C'est où chez toi?
Mais Lex ne répondit pas. Elle se redressa et demanda à revenir dans a chambre. La Griffue la laissa seule et descendit voir le robot-archiviste. Elle savait d'où venait Lex, aussi impossible que ça puisse paraître. Elle venait de la Forteresse.
Elle n'eut pas longtemps à interroger le robot pour en avoir la certitude. Lex et ses légumes étaient blancs à cause du manque de lumière – ce qu'elle avait compris depuis longtemps – et ses yeux avaient développé une capacité surhumaine pour pallier ce manque de visibilité. Quant aux autres difformités, elles étaient sûrement dues à une forme de mutation génétique, ce qui indiquerait que le peuple de Lex vivait dans cet endroit sombre depuis des générations. Le robot eu plus de mal à expliquer les cellules parasites. Il pensait à une autre mutation mais ne paraissait pas convaincu. La Griffue lui posa des questions précises ayant pour objet la Forteresse et le robot finit par retrouver un fichier faisant état d'expériences scientifiques sur les prisonniers de la Forteresse, des expériences sur la nanotechnologie alliée à des organismes monocellulaires découvert dans un nuage de météorites à la périphérie du Système de Rukbat.
Songeuse, La Griffue remonta les allées. Elle en était sûre, Lex venait bien de la Forteresse, donc, il existait une porte et un moyen de ramener son amie chez elle si elle le désirait.
La voix de Sade ronronnait doucement et La Griffue ralenti sans véritable raison. Sade n'avait pas pour habitude de parler toute seule et elle ne voulait pas interrompre la conversation aussi resta-t-elle derrière les piles de caisses et de containers à attendre que l'interlocuteur de Sade quitte les archives. Elle ne fut pas surprise de reconnaître la voix de Greenwood Pitey, chef d'Ipsos et frère de Sade.
- Enfin cette gosse a forcément une famille quelque part! c'est insensé! Un tas de gens la connaissent comme étant un marchand itinérant mais personne, Sade, personne ne sait d'où elle vient.
- A moins qu'elle ait menti et ne vienne pas de la Ceinture d'Arcanes.
- J'y ai pensé figure-toi, j'ai contacté un tas d'autres mondes jusqu'à Malo Isis sans plus de résultat. Cette gosse n'a pas de monde.
- Mais alors où trouve-t-elle sa marchandise? Elle ne la fait pas pousser sur son vaisseau quand même.
Obéissant à une inspiration, La Griffue quitta le couvert des ombres et s'avança vers le bureau de Sade. Elle connaissait bien l'handicapée et se sentait plutôt à l'aise avec elle, mais le grand Greenwood Pitey la pétrifiait sur place. Les contes parlait d'un grand chef rebelle, un fou qui avait risqué la vie de ses compagnons pour sauver sa sœur, elle, elle voyait un bel humain au profonds yeux clairs, à la démarche nonchalante de quelqu'un qui a accompli l'Acte de Sa Vie et se fiche du reste des temps. Il avait des petites rides sur le front et au coin des yeux qui le rendait plus réfléchit qu'il ne l'était et lui donnait un air de leader incontesté, ce qu'il était, assurément.
Pourtant, aujourd'hui, La Griffue, couvrit sans hésiter la distance qui la séparait de lui, se planta en face, ses griffes triturant nerveusement l'outillage en crochets de sirotier qui lui servait à vivre presque comme les autres.
- Je sais d'où elle vient, moi, Lex, mais personne ne va me croire.
La Griffue avait une réputation de rêveuse et de conteuse hors pair, pourtant quelque chose dans sa façon de se tenir, son regard lui obtint l'attention totale du Grand Greenwood Pitey.

Pitey entra dans la chambre de Lex derrière La Griffue. Il l'avait écoutée, il l'avait crue et voulu en avoir le cœur net. Faut dire que la Griffue avait le don avec les mots et les intonations…
La Griffue s'assit près de Lex sur la petite couche.
- Lex, fit elle prudemment, voilà déjà trois semaines que tu es avec nous et ça ne nous dérange pas mais… Ta famille dois s'inquiéter. Greenwood Pitey a passé des heures sur la com pour tenter de les localiser sans succès, on a donc pas pu les prévenir que tu étais saine et sauve. Peut être faudrait-il que tu nous dises…
- Mon vaisseau est cassé mais dès qu'il sera réparé je rentrerais chez moi, coupa Lex d'une voix dure.
- On ne te renvoie pas, dit Pitey en s'approchant. Tu peux rester autant que tu veux ici, mais on s'inquiète de te savoir là sans aucun contact avec ton peuple. D'après ce que j'ai appris, tu es le seul marchant à vendre ce genre de denrées dans tous les mondes colonisés, j'en ai déduit, peut être un peu vite à toit de me le dire, que tu étais la seule de ton peuple à quitter ton monde. Si c'est le cas, ne crois tu pas que ton peuple à besoin de ce que tu lui ramène de tes voyages? Si tu n'en reviens pas, que va-t-il se passer?
Lex ferma ses yeux chatoyants.
- J'ai peur de retourner dans le vide, je ne veux pas me retrouver en face de ces pillards…je ne veux pas risquer ma vie pour me ré enfermer la-bas.
- Là-bas? Tu veux dire, à bord de la Forteresse?
Lentement, les flammes rougeoyantes réapparurent.
- Je suis la seule à pourvoir sortir parce qu'ils ne permettent qu'à une personne de chaque génération de passer le sas. Quand mon père s'est senti mourir, il m'a donné les codes que je devrais transmettre à mon tour à mon enfant, mais j'ai peur de retraverser le vide.
- Alors que vont devenir les apatrides? Que va devenir ton peuple?
Lex ferma à nouveau les yeux. La Griffue tendit les bras et Lex se blottit contre elle.
- Je vais venir avec toi, chuchota-t-elle. On va partir ensemble dans l'immensité de l'espace, on affrontera ensemble le vide magnifique et on arrivera ensemble à la Forteresse. Et tout se passera bien.

Si Maro avait accepté sans problèmes que sa fille serve de garde-malade à l'étrangère, Pitey dû utiliser tout son savoir faire pour le persuader de laisser son unique enfant partir à bord du Croiseur.
- Tu imagine ce que tu me demande? Hurlait Maro, terrifié par la perspective de savoir sa petite Pastel au milieu de l'espace, filer vers une destination si mystérieuse.
- Ta fille a fait une promesse, tu ne voudrais pas qu'elle passe pour une sans-honneur en se rétractant devant l'étrangère?
- L'honneur n'a rien à voir là dedans! Par tous les soleils, il s'agit de ma fille!
Sade, qui avait exceptionnellement quitté les archives pour soutenir La Griffue, roula vers la porte avec un rire de gorge dédaigneux.
- En fait, ça t'arrangeais bien de la coller à la vérification des stocks, au moins t'étais sûr qu'elle n'allait courir le vaste monde, ton infirme, lança-t-elle par dessus son épaule en atteignant la porte.
Elle entendit les pas lourds d'un Maro hors de lui traverser la pièce dans sa direction. Sa chaise roulante fut si brutalement retournée qu'elle crut s'être brisée la nuque. Elle se retrouva nez à nez avec une caricature d'humain aux yeux de feux. Elle n'avait jamais vu Maro aussi furieux mais elle ne lâcha pas un pouce de terrain. Elle redressa la tête et le fixa avec tout le mépris dont elle était capable. Autour d'eux plus personne ne bougeait. Lora avait les mains pressées contre son cœur battant la chamade. Elle non plus n'avait jamais vu Maro dans un tel état si bien qu'elle n'osait pas bouger de peur qu'il se retourne contre elle pour avoir donné son accord sans hésiter à cette folle escapade. Après tout, Pitey lui même accompagnerait Pastel et Lex, pourquoi ne devrait-elle pas avoir confiance?
- Ne parle plus jamais comme ça de ma fille, gronda Maro au visage de Sade.
- Mais ouvre les yeux, Maro, pourquoi crois-tu qu'elle s'est engagée là-dedans? Depuis qu'elle est gosse, elle traîne sa misère dans les couloirs sans avoir rien d'autre à faire que de cocher des cases. Les autres bougent, travaillent, ont mal au dos, des crevasses sur les mains, des brûlures, des coupures, ils parlent de leur journée, ils se plaignent puis en rient, ils se racontent leur vie d'avant quand ils étaient des rebelles, ils ont des choses à dire, ils peuvent parler d'eux pendant des heures parce qu'ils vivent, ils vivent. Qu'est ce que ta fille raconte? La vie des autres. Parce que parler de son errance dans les couloirs, de ses petites cases dûment cochées, ça ne fait pas un vie. Alors elle lit, elle apprends et elle recrache, sinon, elle n'a rien à dire, elle est ennuyeuse et les gens se détournent d'elle. Pourquoi elle s'est tout de suite portée volontaire pour soigner Lex? Parce que comme ça elle fait quelque chose de différent. Une conteuse passive peut être excellente, mais une conteuse qui a vécu ce qu'elle conte c'est encore mieux. Laisse-la apprendre la vie, laisse-la avoir peur.
Maro s'était redressé. Il regardait Sade de haut et Sade lui rendait son regard. Lora fit un pas vers son amour, puis un autre… lentement elle le rejoignit, l'entoura de ses bras et se blottit contre lui, frissonnant en sentant son corps tendu comme un câble. Ils restèrent longtemps immobiles dans la pièce, observant avec inquiétude Maro qui détendait lentement. La crise passée, Pitey prit le relais. Il n'aimait pas du tout les tâches rouges malsaines apparues sur les pommettes de Sade ni la blancheur de ses phalanges serrées sur les accoudoirs de son fauteuil. Sa sœur avait eu très peur même si elle le cachait admirablement bien.
Les paroles raisonnables et le ton mesuré de Pitey contribuèrent à faire redescendre la tension. Maro finit par s'avouer vaincu et le Croiseur fut affrété. Pitey, Maul son copilote, et les deux enfants y prirent place.
Name Pastel, dite "La Griffue", fille de Name Maro et Name-Algis Lora, avait quatorze ans lorsqu'elle monta pour la première fois dans le Croiseur de Greenwood Pitey en compagnie de l'apatride Lex. Des centaines d'autres voyages suivirent celui-ci au cours des longues années de sa vie. La Griffue et Lex devinrent bientôt les aventurières de la période post-méka et lorsque les deux femmes prirent leur retraite d'aventurières, elles avaient des années d'histoires à raconter à leurs enfants, leurs petits enfants, et les enfants des mondes entiers…

 





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