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Aux armes, mnouches


Auteur : KHONDRY Hypo

Style : Fantastique





Située en lisière d’un parc de loisirs autrefois sillonné par les cyclistes et les jeunes et jolies joggeuses aux joues roses, la vision des petits immeubles surgis de la frondaison raviva mille images enfouies dans le dédale de mes neurones racornies. Parmi celles-ci, le portrait de Zaharia me remit sur la langue le goût acidulé des affects et de l’émotion. J’avais donc aimé. Au point d’en sillonner l’Europe, des tréfonds de la Droboudja au soleil des Saintes-Maries-de-la-mer. C’était là, inscrit dans le processus de la putréfaction et cela me polluait l’instinct. Car si l’instinct m’ordonnait aujourd’hui de tuer, j’entretenais avant tout le désir de la rejoindre. Toutes mes pulsions tendaient vers ce terme unique, sacral par excellence. Chaque meurtre perpétré de mes mains, de ces mains qui la connurent selon la terminologie biblique du terme, quand aujourd’hui celles-ci se délectaient du contact des viscères fumantes, chaque meurtre, oui, me ramenait vers elle. À l’heure où j’atteindrai la cité, après avoir coupé à travers bois par ces sentiers frémissant sous le dais en voûte des bouleaux sur lesquels semblaient peser toute la misère du monde, le deuil du genre humain à plus forte raison, elle sera mienne à nouveau. Depuis des mois, j’entretenais ce projet de concevoir en sa compagnie un individu à mi-chemin de la vie et de la mort, transitoire par la force des choses, lequel consisterait en une simple refonte de nos chairs via la chimie propre aux sucs gastriques.
L’immeuble de briques rouges se dressa en totem devant nous, ses volets clos, aux revers grossièrement clouées de planches censées nous en interdire l’accès. Il me plut d’imaginer cette barricade doublée à l’intérieur de chacun des appartements. Des visages ensuite, burinés par une vie à sillonner les routes, âpres, bouffis par les insomnies à répétition et soudés aux fenêtres pas une anxiété croissante. Les remugles de la peur, d’ores et déjà, investirent nos sinus desséchés. Là-dedans, des gens piégés comme des rats. Des gens qui avaient eu maille à partir avec les autorités au moment de la crise dite de l’intégration et qui, espoirs déchus aux premiers mois de la contagion, récoltaient encore la plus-value du gaspillage à l’occidentale. Les femmes s’affairaient autour de cuisinières où revenaient des plats si parfaitement aromatisés qu’ils en auraient mis l’eau à la bouche d’un mort. Torses nus, moult enfants se jetaient dans leurs jambes, se poursuivant d’un étage à l’autre, s’invectivant pour de rire, de la morve plein la figure et fiers d’un salutaire irrespect. L’été d’après la catastrophe, ces rescapés, dorénavant positionnés derrière les fenêtres réduites aux dimensions de meurtrières, priaient Dieu de leur bonne fortune. Avec leurs Kalachnikovs ramenées de quelques trafics en eaux troubles, les M16 de fabrication artisanale et autres FAMAS dérobés dans les réserves de l’armée après que nos glorieux militaires se furent [une nouvelle fois...] dérobés à la lutte contre les hordes revenues de l’enfer, voire de simples armes blanches, car parmi eux vivait un gadgé collectionneur de cimeterres et de lames de toutes origines et de toutes dimensions, les orphelins du voyage s’échinaient à préserver un semblant d’humanité sur terre. N’en déplut aux législateurs moribonds ayant rejoints nos rangs et qui brandissaient le poing comme pour reproduire leur passé militant, il s’agissait là de l’ultime rempart dressé par le genre humain. Après eux, le déluge. Nous qui les avions si longtemps considérés comme des parasites tentions nous-mêmes de les parasiter. D’en faire, voyez la résurgence des réflexes antédiluviens, un peuple à notre image. À une différence près, toutefois : par force, ces mnouches, ces hommes de la langue romanée, s’étaient enracinés, barricadés entre ces murs construits de nos mains, quand nous déambulions, hagards, d’un groupe au suivant, d’un lieu à un autre.
Un sourire étendu en un large filin sanguinolent s’échappa de mes commissures et s’écrasa en un chuintement à peine audible sur le cuir usé de mes tennis. Façon de signal à l’adresse de mes frères d’outre-tombe. L’heure était venue de sacrifier ce que j’avais tant choyé pour mieux m’en retourner à la poussière. Les premiers rangs s’ébranlèrent en titubant, bientôt imités par le gros de l’arrière-garde. Muscles et ligaments en proie à la dessiccation, grippés, friables, ils s’échinèrent sur les planches clouées à la hâte en travers du hall d’entrée, sourds aux détonations leur brisant les os et disséminant leurs viscères aux quatre vents. Malgré les murs érigés entre nous, je sentis croître la peur de Zaharia. N’allez pas croire que l’idée pût me réjouir, mais aucune de ses suppliques n’allait m’attendrir. Pas après notre amour clandestin. Pas après son refus de faire de moi un époux en bonne et due forme.
Pardonnez-moi, mais j’avais été homme...
Des cris de terreur firent écho aux craquements du bois. À l’étage, le vacarme d’une course perdue d’avance. La mise à mort s’avéra aussi cruentée que rigoureuse et Gelu, ferraru6 et boli bachar7 devant l’Éternel, connut l’insigne honneur d’assister au spectacle de son agonie. Il succomba en implorant ce dieu autiste qu’il avait pourtant prié une vie entière tout en voyant fuir ses entrailles de la plaie taillée à mains nues sur son gros ventre. Comble d’ironie, l’un de nous profita de la cohue pour subtiliser l’argentan pendu à son cou.
Parti d’une histoire dépourvue de dialogues, de lyrisme je veux bien le croire, nous passâmes en l’espace d’une seconde à une logorrhée verbale de fête foraine macabre. Jouant des coudes, je finis par découvrir ma dulcinée. Terrée dans la cave, derrière des millésimes hors de prix et un amoncellement de caisses poussiéreuses, Zaharia fit pitié à voir. D’ordinaire si soignée de sa personne, élancée et véloce comme seul peut l’être un Rom lorsque le bonheur, une fois par hasard, consent à frapper à sa porte, je la découvris emmaillotée dans une robe en lambeaux, à faire d’elle la réplique de la romanichelle pouilleuse à son arrivée dans le pays. Vieillie de dix ans, peu ou prou, ainsi qu’en témoigna l’approximatif de sa mise en garde. Une lame brillait au creux de sa paume : en son temps, Napoléon l’aurait portée à la ceinture. Foin, cependant, de considérations d’esthètes auxquelles je ne portais déjà de mon vivant que bien peu de crédit. Zaharia se figea sur place, prête à en découdre. Dans son dos, ce fils dont la seule évocation avait franchi le garde-fou de mon humiliation d’alors. Ses yeux rougis par le désarroi, mais aussi par la poussière soulevée par l’assaut, suffirent à raviver les images de mon impétueuse jeunesse perdue. Au grand désespoir de mes proches, je bataillais alors contre la nécessité de l’inédit, cet impérieux besoin qui m’imposait de m’exonérer des limites du quotidien. Ce monde que l’on m’offrait enrubanné dans un bien bel adjectif, normal en l’occurrence, ne m’ouvrait qu’une impasse cernée de barbelés et délimités par les miradors d’une morale tirée de je ne savais quels évangiles, soit des convenances fluctuant au gré des intérêts de chacun. Quelqu’un que je n’eus jamais l’heur de rencontrer s’était approprié le droit d’écrire mon avenir en déliés patelins mais je ne comptais pas en rester là. In fine, procrastinateur comme toute jeunesse de toute époque, je me contentais longtemps d’un pis-aller prenant sa source au bar du coin pour déboucher sur l’estuaire du chômage.
Que l’éventuel lecteur me pardonne telle parenthèse bien trop convenue pour prétendre au rang de littérature, mais mon état au moment de la rédaction de cette chronique ne me permet plus de nourrir ma prose des subtilités de la langue, pas même de la sublimer par l’adjonction de métaphores dignes d’intérêt. Inutile de nous épancher sur les mérites d’une syntaxe simplement lisible. Croyez-le bien, c’est le cœur lourd, façon de parler bien entendu, que je me vois contrains d’en recourir aux artifices de la série Z.


*  *  *


Loin de moi l’idée de m’approprier les mérites de l’exception, mais de tous mes amis, je figure, et de loin, le plus réfractaire aux réseaux communautaires de mon époque. Dans une société arc-boutée sur les réflexes conditionnés de l’entre-soi, nombre d’individus, incapables d’autonomie, finissent, penauds, résignés, par chercher un job. Pire : ils le trouvent. Ils reproduisent ensuite les erreurs de leurs parents, et de leurs grand-parents avant eux, parce que les leurs ne sont pourvues d’aucun garde-fou. Au bout du compte, ils se marient dans la précipitation, sans amour et sans haine. Entreprennent aussitôt de fabriquer ces fameux 2,4 gosses que proches et officiels attendent de nous. Voyez ces puristes de l’hédonisme dans l’effervescence du déni avant, la noyade dans le ressentiment. Et les remous de l’alcool, de fil en aiguille. Car le mariage n’est pas fait pour tous. Il ne l’est en tout cas pas pour moi. Le travail, par lequel la plupart de mes contemporains se définissent en tant qu’individus libres et fiers, à peine plus. Ne croyez pas que je profite de la crise financière ou du prétendu laxisme de nos démocraties occidentales pour accuser la société de mes échecs, je reste encore assez lucide pour les assumer. Une existence ne pouvant décemment pas se résumer à une succession de renoncements, une inextinguible soif d’aventures me taraude. Je rêve d’un ailleurs à demi fantasmé. Tous les auteurs digne d’intérêt en ont pris note : partir à la rencontre de l’Autre reste le seul et unique moyen d’élever son âme et de transmettre les rouages de l’empathie. Le nez en l’air, vous pouvez me voir traîner sur les berges de la Saône, sourd aux exigences de l’horloge. Les peupliers courbent leurs troncs sous les rafales et le vent détient l’insigne mérite d’épargner à mes tympans l’incessant vacarme de la circulation. Je rencontre Zaharia lors de ces promenades. Elle a l’allure et l’énergie de ces pétroleuses à taille de guêpe délicieusement impertinentes que le web a sorti du ghetto de la pensée unique. Ses cheveux retenus en queue de cheval par un ruban de soie rouge valsent d’une épaule à l’autre en un balancement mutin. Elle porte un maillot de coton blanc assorti d’une jupe en jeans qui a connu des jours meilleurs et dont sa grâce juvénile tire le meilleur parti. Ses pieds chaussés d’espadrilles, elle campe avec le clan, un convoi de caravanes stationnées sur les berges de la Saône en une anarchie qui échauffe la patience des privilégiés du week-end. Des envies de pogrom planent gentiment dans l’air, cet après-midi là. Zaharia ne s’en formalise guère et m’interpelle à la seconde où je me pose sur l’herbe.
Si ce n’est par son physique, Zaharia n’a, en réalité, rien d’une enfant. Alors âgée de vingt-six ans, elle est frappée d’une forme d’hérétisme rom après avoir quitté un époux alcoolique et subséquemment brutal. Ce qui ne l’empêche en rien d’encourager les jeux d’enfants piaillards et volontiers dispersés. Il y a de l’insolence dans son sourire, pourtant j’y vois de la malice. Elle prend ainsi l’initiative de la conversation au prétexte d’une considération météorologie. C’est, paraît-il, le genre de contact qui rapprochent les gens bien dans leur époque et dans leur peau. Elle me déstabilise cependant en affirmant, et je me contente ici de la citer : “ les gadgés sont trop fiers pour fréquenter une fille romis ”. Elle se trompe du tout au tout, me dédouané-je, brusquement inquiet de cette angoisse térébrante au creux de l’estomac : du cercle des caravanes, des hommes bâtis comme des bûcherons se rassemblent déjà. Des index vindicatifs tracent une ligne droite jusqu’à ma poitrine. Des cris d’effraie glissent sur le vent et tous m’atteignent au ventre. “ Il est grand temps de sortir du bois... ”, ironise Zaharia, non sans adresser un signe de mépris vers l’assemblée masculine. Puis elle retourne aux jeux des gamins rigolards qui, bras dessus bras dessous, dans cette langue heurtée qui a si bien inspiré Bram Stocker, la tancent à l’image de nos propres mômes dans une cour de récréation.
Sortir du bois. Je ne connais pas encore l’importance de cette expression dans la langue Rom. Comment me douter qu’elle a pour Zaharia, à travers moi, valeur de défi ?
Je décide de rôder dans les parages. À pied, à bicyclette. Avec un bouquin ou du Mp3 plein les tympans. Je m’y rends chaque soir à l’heure où la canicule baisse enfin les bras. Je l’y retrouve un vendredi, rêveuse devant les manœuvres d’un immense bateau de tourisme battant pavillon néerlandais. Son irrésistible sourire contrebalance l’obsidienne de sa chevelure et me conforte dans l’illusion d’un improbable succès. En premier lieu, sur mes réticences à m’extirper d’un microcosme qui n’en est déjà plus un, puisque identique à celui élaboré par mes parents, et leurs parents avant eux. Si Grand-père avait jamais soupçonné mon désir de fricoter avec la fille d’un voleur de poules, nul doute qu’il s’en retourne aujourd’hui dans sa tombe.
Mes nuits s’illuminent à la douceur de son visage. Qu’il soit question de bonheur ou non, là n’est pas vraiment la question à ce stade. Événement depuis l’abandon prématuré de mes études, j’entrevois un avenir qui, à défaut d’être matériellement dispendieux, peut s’avérer riche d’émotions. À revers des bons mots de certains de mes proches et voisins satisfaits de leur accoutumance au vide, impossible de me lasser du clair de lune passé au prisme de ses yeux.
De par sa nature parmi les plus expansives, quelques minutes suffisent à ce que l’on se découvre, elle et moi. Toi : Zach. Moi : Zaharia. Avant de comprendre qu’elle vient juste de me faire les poches, je réalise son propre besoin d’oxygénation. Les traditions lui pèsent autant que m’ennuie la routine dont se satisfait la classe moyenne. Elle comme moi sommes confrontés, sinon à des interdits, du moins à certaines croyances et superstitions plus ou moins larvées, et chacune de ces idées reçues contrarie nos souhaits d’émancipation. Coutumier de cette sécheresse de cœur dont souffrent nombre de mes contemporains et dont les instituts de sondages font leurs choux gras, les labos pharmaceutiques leurs chiffres d’affaires, je reçois le sentiment amoureux tiré à bout portant de plein fouet. Sans demander, je reçois le plus beau des gages. Au point que Zaharia me laisse juger de l’acidulé de sa peau et me fait don de l’ambroisie de son hymen. L’exotisme de sa pulpe, de prime abord résultat d’un simple attrait physique, m’enivre bien plus efficacement qu’un verre de tuica8 . Une semaine passe avant que Gelu nous découvre enlacés, l’un dans l’autre au crépuscule, sous le pont de Bourgogne. Après les injures et le mano à mano d’usage, vient le rite des présentations officielles. Musclées, lesdites présentations. Dans le clan, la tendance va de l’accolade à la volonté de passage à tabac. Nos différences sont toutefois soldées en l’espace d’une nuit d’ivresse et chacun m’ouvre les portes de sa caravane. Puis les propositions affluent : si je le souhaite, je peux accompagner le clan aux Saintes-Marie-de-la-mer, ceci dès octobre. Peut-être même pousser jusqu’au pays, une région de Roumanie connue sous le nom de Dobrogée. On anticipe notre mariage. On s’extasie sur la beauté du métissage des enfants à naître. À l’aube, je regagne mon vétuste appartement ivre de reconnaissance et d’alcool. La culture amérindienne promulgue l’idée de famille organique, puis de famille de substitution, choix que l’on se découvre, si mes souvenirs sont bons, durant la puberté. À mon tour de reconsidérer certains acquis de mon existence.
Qu’advient-il de ma famille, après cela ? De ma patrie, en poussant plus loin ? Mes amitiés ? Après une telle nuit, toute explication de texte s’avère superflue. Le frisson de l’inédit roule dans mes veines, événement qui, jusqu’ici, m’a été refusé par l’adolescence comme il devrait l’être, le reconnaître n’a rien d’une astreinte, par mon job si jamais je devais commettre l’erreur de signer un CDI. Mais si le bonheur passe l’éponge sur bien des difficultés, il se heurte à des limites définies à l’avance. Témoin, cette soirée où je présente Zaharia à mes proches et qui s’embourbe dans le mécanisme de la xénophobie. Mon frère serre obstinément les dents quand ma sœur enchaîne grimaces et réparties grossières. Seule ma mère fait l’effort d’un brin de diplomatie. Or, même chez elle, chez cette femme d’ordinaire mesurée et volontiers diserte, je distingue les affres de la déception.
Nous avons atteint ce stade dans notre relation lorsque la télévision se fait le témoin d’une pandémie d’un nouveau genre : les morts se relèvent. À l’image du pire récit de fiction jamais conçu, les défunts sortent des tombes, courent les rues où leur agressivité mortifère font de personnes parfaitement saines autant de cadavres ambulants. Le jour où, à l’usine, cet idiot de contremaître tente de me mordre au cou, signe la fin de mes illusions. Zaharia et moi sommes alors confrontés à une impasse : nos envies d’échappée belle sont rattrapées par cette actualité désespérément itérative et à laquelle nous tentons, vaille que vaille, de nous soustraire.


*   *   *


Sa main tremblait. Je la connaissais trop pour ignorer que le courage de porter le coup fatal lui ferait défaut. Entre nous, des souvenirs subsistaient. En légume doublé d’une machine à tuer aussi parfaite qu’insensible, le simple fait de souffrir d’une émotion ne m’appartenait plus. Me reconnaissant parmi cette multitude de morts en marche, Zaharia éclata en sanglots. “ Zach... Mon doux Zacharias... ”, se méprit-elle, comme mue par une culpabilité forgée par les étreintes d’hier. Se refusant à frapper ma poitrine, la lame visa la terre battue. Or mon sourire, pur rictus dégingandé à dire vrai, n’éclairait pas tant ma joie de la retrouver que la pensée parfaitement distincte qu’elle constituerait un mets de choix.
Je l’aimais, vous comprenez...
“ — Ne fais pas ça... ”, gémit-elle.
Ses larmes m’évoquèrent le sel contenu dans tout organisme vivant, et ce fut peu dire que le sel roulant sur ses lèvres affinait cette faim si féroce qu’elle ignorait jusqu’aux vertus de l’apaisement. Quelques organes, tapis dans mon ventre, nécrosés pour tout dire, atteignirent le point d’ébullition. J’étais comme le grand méchant loup face à l’agneau prisonnier de sa chaîne.
“ — L’enfant devait vivre ”, chevrota-t-elle, tandis que, dans mon dos, mes compagnons, par l’entremise d’immatures borborygmes, me poussaient à profiter de l’aubaine.
Inexorablement tenté par l’outrage, j’avançai d’un pas. Mes yeux vitreux, absents, étaient fixés sur la silhouette à peine visible dans son dos. Il y avait néanmoins les vestiges d’une conscience pour me retenir : des fragments de moi subsistaient chez cet être apeuré, chétif, un vestige susceptible d’apaiser mes souffrances. C’était mon sang dans cette chair épargnée par la pandémie, et cela en faisait une injure au nouvel ordonnancement du monde. Né de mes efforts, ce gamin mal torché s’offrait le luxe de me jeter au visage mes qualités passées et qui, jadis, firent de moi un être capable d’émotions. C’était indéfinissable vu l’état végétatif de mes connections neuronales, mais c’était là et cela me parut une muraille.
Un instant, le doute m’assaillit.

*
*   *
Assis sur un banc du camping de la Roseraie, je m’amuse de son teint blême. Un teint de cadavre sorti de la tombe, dis-je, non sans un soupçon de raillerie, perché sur le dossier gravé de manifestes ados. Ma plaisanterie, peu goûteuse au vu des événements qui meurtrissent les principaux centres urbains, lui arrachent un tombereau de larmes. Quel avenir peut être le nôtre dans un monde régit par les morts ? Car l’information est tombée le matin même : la pandémie atteint un point de non-retour. La capitale a d’ores et déjà capitulé. La province devrait céder en l’espace de quelques semaines. Hors de nos frontières, c’est du pareil au même : la situation dégénère. Wall Street n’est-elle pas tombée, la veille au soir ? Une simple morsure et la ménagère de moins de cinquante ans dubitative devant l’étal des fruits et légumes s’écroule dans la seconde. Avant de revenir à elle, bavant, belliqueuse, éructant son impuissance à reconnaître sa nouvelle condition mortifère en de longues pituites sanguinolentes. Zaharia repousse mes avances libidineuses. Elle répète : “ quel avenir peut être le nôtre ? Pour nous comme pour l’être humain qui grandit dans mon ventre ? ”
[... ]
Moi, je me rengorge : impossible. Tout est sous contrôle. Jamais ma semence ne s’égarera en territoire ennemi. Je le dis comme ça, sans même anticiper le camouflet provoqué par ma stupide métaphore guerrière. Une gifle claque. Je n’ai guère le temps de m’en mordre les doigts que déjà Gelu et Gabriel, père et frère unis en un même élan, me filent maintenant la trempe de ma vie. Ils sont rapidement rejoints par les représentants mâles du clan, si accueillant la veille encore. Verdict qui me ramène à mon irrésolution : le choix de la famille, c’est sacré. Sans doute ce beau monde cultive-t-il le goût des accessoires illicites car lorsque je me remets sur pied, des courbatures tout le long du corps, mon visage n’est que sang, plaies et bosses. Je tangue sur mes jambes, un relent de rouille emplit mon palais. Je crache molaires et incisives. Tousse à m’en décrocher la plèvre viscérale. J’ai souvenir d’avoir évoqué l’idée (non, de l’avoir imposé) d’une entrevue avec les militantes du planning familial, mais chez les manouches, ce genre de progrès dans l’air du temps n’a pas vraiment prise. On fait des enfants dès l’adolescence, parce que les choses sont ainsi faites. Parce qu’il est primordial d’assister ses aînés. Parce qu’il faut bien tenter la chance, laquelle n’est pas dédiée aux seuls gadjé. Les Romas ne sont pas sur Terre pour écoper tous les déboires de l’humanité, hurle Zaharia, libérée de mon ascendance.
Je chancelle le long de la Saône à l’image d’un rongeur empoisonné : zigzag et anhélation de sportifs sur le déclin. Parcourue d’ecchymoses, ma figure est congestionnée. Mes paupières sont lourdes, gonflées, je n’y vois goutte. Les rares passants se tiennent à l’écart, il y en a pour dégainer des armes à feu, histoire de prévenir toute conséquence de l’actualité : un scientifique n’a-t-il pas suggéré de viser les morts à la tête ? Pile entre les deux yeux ?
Jamais plus je ne reverrai Zaharia. Certitude proche de l’angoisse lorsqu’un drôle de bonhomme s’immisce dans ma vision périphérique. Ses iris sont teintés d’outre-tombe, ses mouvements saccadés. L’individu, que je crains d’abord ivre de mauvais vin, m’apparaît tout à coup dramatiquement blême. Mort, un comble. Un mort en station verticale, identique à ceux qui, ces derniers jours, font les gros titres chez Pujadas. Mon sang se glace. Pour laisser place au venin de l’effroi : ici, dans ma ville ! À grandes enjambées malhabiles, il oblique dans ma direction. De sa gorge monte un son de canalisations obstruées muant d’un coup en grognement fauve. Je m’efforce de prendre la fuite, quand bien même d’insupportables élancements pétrissent mon corps. Une caillasse roulant sous ma semelle compromet mon équilibre et le choc de mon front sur la terre m’estourbit au reste. Alors, le mort fond sur moi, m’immobilise dos au sol. Si ses mouvements sont empruntés, dépourvus de coordination, sa puissance musculaire n’a pas eu à souffrir du trépas. Ainsi réduit à l’impuissance, je ne peux l’empêcher de me mordre au cou où s’affolent des carotides sans défense. Pas le temps d’anticiper sur les tourments orchestrés par la peur qu’il y enfonce ses dents gâtées. La chair cède dans un craquement de bois vermoulu. Aussitôt, le sang gicle sur mes épaules et ruisselle jusqu’à la fourchette sternale. Puis le mort mâche. Il ingurgite ma chair et mon âme, se nourrit de ce qui fait mon identité : plasma, énergie vitale. Mes forces m’abandonnent à mesure que se prolonge le détestable festin, sans qu’il me soit néanmoins possible d’en occulter la récompense. Car, au mépris du premier degré de la séquence gore, se profile une certaine béatitude. Quelque chose de marmoréen, aux confins du cosmique, s’extasieraient les férus de philosophie new age. C’est, à la fois, frivole et définitif. Voyez-moi tirer ma révérence, pas mécontent d’atteindre enfin le bout du tunnel. Peu importent les circonstances, à ce stade. Son menton dégoulinant de mon ichor, le mort se relève, oublieux de ma personne, à l’affût, déjà, de sa prochaine victime. Moi, j’en profite pour rentrer à la maison. M’allonger et dormir. Tout au long de mon chemin de croix, nulle âme qui vive. Mais des morts en abondance.


*  *  *


Plus que les jérémiades de Zaharia, les injonctions de ses proches, eux aussi acculés comme des galeux dans le poussier et l’obscurité de cette cave, l’incitaient à jouer du poignard, éveillant subitement ma conscience à la nature de son crime. Car c’en était un, à n’en pas douter. Comment nommer autrement celui qui, dans le contexte d’un conflit, fournit des armes à l’ennemi ? Voilà son tort, en l’occurrence. En donnant naissance à ce parasite en haillons, la traîtresse grossissait les rangs de l’armée des morts. Entre deux sanglots, elle tentait d’illustrer un concept plutôt simple en apparence, mais auquel se heurtait ma dégénérescence physique. Et cela se résumait à des idées dont les démocraties tiraient jadis un luxe précieux : liberté de circulation et partage des biens communs. Pour la femme, l’appropriation de son corps, insubordination à la fausse débonnaireté de l’amant. Philosophies d’opérettes, vous pouvez m’en croire. Rien de plus que des banderilles verbales serinées à dessein de suppléer aux carences affectives alors si bien mises en scène par cet occident en charpie.
“ — Tout récit nécessite l’apport du personnage de l’enfant, souvent à son corps défendant ”, reprit-elle, protégeant le Bâtard de son corps. Elle buta bientôt contre un mur tapissé de l’épais tartan des toiles d’araignées. “ N’est-ce pas ce que tu affirmais, Zach ? L’irruption de l’enfant constitue un formidable ressort dramatique, dans la vie certes, dans la fiction plus encore ? ”
Un argument conçu par mes soins afin de me dédouaner de la mélancolie contenue dans certains de mes tentatives narratives de l’époque. Elle me les retournait aujourd’hui avec la violence du camouflet. Mais, à la façon dont elle se tint le ventre à deux mains, il me fut aisé d’y reconnaître la culpabilité à l’œuvre. Je réalisai brutalement que ses larmes, de prime abord assimilées au désespoir de m’avoir perdu, traduisaient en réalité le poids de sa faute.
Je la repoussai contre les aspérités contondantes des pierres de taille. Lui soufflai sciemment mon haleine limoneuse au visage. Jusqu’à ce qu’elle en frémît. Jusqu’à ce qu’elle eût clos ses yeux, que son destin redevînt mien. Ainsi, renonçait-elle à sa propre existence pour sauver ce misérable avorton d’une mort certaine. Dans mes mains, ce pouvoir enivrant : œil pour œil, dent pour dent.
“ — Quel honneur aurait-on gagné à le faire passer ? ”
Sa voix capable de pleurer les tourments du peuple Rom arrêta mon geste. Elle restait étourdissante, par bonheur inchangée. Comme avant. Comme hier. D’avoir sur elle droit de vie et de mort me jeta entre les serres de la nostalgie.
Derrière moi, un appel. Une voix grasseyante au possible, déformée par la peur, m’obligea à un demi-tour plutôt branlant. Près d’une alcôve où une étagère abritaient des Monthelie et des Mercurey de bon aloi, Gabriel, mon ex beau-frère, fut submergé par le nombre sans cesse croissant de mes compagnons d’armes. Des soupirs pour le moins extatiques emplirent la voûte quand les os rompirent dans de sinistres craquements. N’allez cependant pas croire que j’éprouvai un vil plaisir à cette exécution. Hormis la texture granuleuse de la chair humaine fondant sous la dent, le plaisir avait depuis longtemps viré à la quantité négligeable.
“ — Zach ? ”
Avant que nos sociétés n’abdiquassent tout sens des responsabilités, j’avais passé en revue ces rayonnages qui supportaient des millésimes d’exception. Cela me remit en mémoire les conciliabules que nous entretenions, Gelu et moi, à propos de cet élixir auquel je ne connaissais rien et dont la substance contournait désormais les bris de verre pour mieux imprégner la terre battue. L’endroit était une reproduction à petite échelle de cette société des loisirs que nous avions compromis par notre volonté de produire encore et toujours. La cupidité s’était substituée à la créativité et au confort sans lesquels les civilisations, ou prétendues telles, s’apparentent par trop à une assemblée de chefs de guerre. La preuve par l’exemple des erreurs mises à profit par les situations de crise...
J’anticipai ces manques comme on affronte un deuil. J’avais possédé l’essentiel comme le superflu, et j’avais tout perdu. Le goût, l’envie, le toucher, autant de valeurs fossiles. Comment cela finira-t-il, le jour où l’humanité aura définitivement succombé à la contagion ? Lorsque tous ces moribonds errant de par les rues se verront privés de nourriture ?
“ — Par pitié, Zach, regarde-moi... ”
Ce ne fut pourtant pas le visage de Zaharia qui me fit face, mais les canons jumelés d’un fusil de chasse Anson et Deeley™ au mécanisme parfaitement huilé. Prenant la visée perché sur une caisse, le Bâtard et son œil identique à celui du serpent. Aucune émotion ne m’y fut lisible. Il semblait armé pour la résistance, entraîné depuis ses premiers pas à l’inéluctable de la mise à mort. Il savait ce que l’on attendait de lui. Dès lors, inutile de se dérober. Un éclair de lucidité m’enjoignit à lui apprendre notre héritage génétique commun, détail que Zaharia et Gelu avaient dû lui cacher. Car j’étais bel et bien son père. Un père absent, certes, mais un père tout de même. J’étais l’auteur de ses jours, le fournisseur de la semence dont sa mère tira la substantifique moelle. Ce fut à peine si, dans le vacarme des funestes ripailles projetées en écho sur les murs, je perçus le cliquetis métallique du chien. S’ensuivit une lueur aveuglante. Vieux réflexe pavlovien, je tendis les bras devant moi. Manière de susciter son empathie, je crois. Enfin, la partie supérieure de mon crâne fut emportée sous la voûte en pierres de taille. Nulle douleur à déplorer, paradoxalement. J’aurai cependant pu commenter par le menu l’étrange sensation d’éparpillement de ma boîte crânienne comme de son contenu. Le liquide céphalo-rachidien dégoulina sur mon torse, des fragments d’os roulèrent à terre, mêlés au sang craché par le nerf spinal. L’auteur de récits horrifiques que je rêvais de sublimer avant la pandémie se serait délecté de cette scène s’il l’avait rédigé à la flamme d’une lampe à pétrole.
Or, on ne saurait tuer ce qui est déjà mort.
Un de mes yeux ainsi éjecté roula contre un mur, le droit si je ne m’abuse. Outre la poussière agglomérée sur l’humeur de la cornée, l’organe put à loisir observer la fuite de ma bien-aimée. Se faisant violence afin de transcender sa grâce innée, elle enjamba un empilement de caisses pour atteindre un soupirail barré de toiles d’araignées tandis que le Bâtard tirait et rechargeait l’arme non sans une fluidité de mouvements que des infectés en mal de revanche étaient amenés à singer. L’œil piétiné par les semelles de mes frères d’outre-tombe, ma vision devint flou et les images en perdirent jusqu’à leur signification. Cela me parut comme un poste de télévision parcouru par la neige de l’aléatoire. Une dernière idée excita ma curiosité : un récit de ce type ne pourrait se conclure par un happy end, sous peine de perdre ce qui lui restait de crédibilité, mais le fait est que sa fuite au nez et aux nécroses de mes compagnons décupla mon euphorie.
Ces derniers ne l’avaient pas aimé comme je l’aimais.


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