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L'inconnu du dernier étage


Auteur : KHONDRY Hypo

Style : Fantastique







N'allez pas chercher son nom. Aucun des locataires de la pension ne l'apprit jamais et l'espace réservé à cet effet, près de la sonnette, demeurait vide. Si certains, d'une probité à rendre gorge s'en offusquèrent, ils finirent par baisser les bras après s'être heurtés à la porte close du studio qu'occupait le mécréant. Nul ne croisa sa silhouette dans les corridors, pas même tard le soir, à l'heure où les chats font de la nuit leur complice. Du reste, passé les premières semaines, personne ne songea à s'en émouvoir. À deviser sous le peuplier de la cour mitoyenne, nous contentions de railler son quotidien de vieux garçon, le train-train et la gaucherie qui, ainsi l'imaginions-nous, l'en tissait des fibres de l'ennui. Sans doute préférait-il se dérober au lancinant rituel des mondanités, hypocrites astreintes de nos sociétés dites progressistes auxquelles la plupart d'entre nous souscrivions à contrecœur ? Alors quoi ? Parmi le fouillis des factures régurgitées par sa boîte à lettres, nous ne découvrîmes la moindre trace de correspondance intime. Je le sais pour l'avoir épluché au peigne fin, une nuit où la curiosité se prit à réprouver mes bonnes manières. Le propriétaire se souvenait-il seulement de son visage, lui d'ordinaire si scrupuleux ? Tout à nos clabauderies et à notre oisiveté, nous décidâmes de résoudre ce mystère.
Si, par quelque aventure, mes affaires m'amenaient à son étage, étais-je interpellé par des assonances dignes d’un conte d'Edgar Poe. Impossible de comparer cela à de mornes éclats sexuels, le contraire eût été étonnant. Ces rugissements empruntaient aux doléances d'une improbable bête de somme, avec ce soupçon de macabre propre à l'acier pelletant la terre. Bien qu'intrigué, terrifié tout autant, j'abdiquai en silence, à dodeliner sur les braises de mon imagination. Le fruit de cette effervescence consistait en un tel parfum d'étrangeté qu'il n'appartient plus au prosateur de ces quelques lignes d'y puiser des merveilles de littérature.
Je me mis néanmoins en devoir d'éclaircir l'affaire à mon retour de la capitale où je venais d'assister à un colloque ayant pour thème “ le surnaturel dans la culture populaire ”. Je croisai l'exquise Lucille, appliquée à décrire l'incessant tapage provenant dudit appartement à une assemblée de colocataires toute entière suspendue à ses délicieuses lèvres. La sylphide de mes nuits solitaires narrait un incident surréaliste, à même de me glacer les sangs. Force commentaires et préjugés, plus loufoques les uns que les autres, soit dit en passant, ponctuèrent alors son récit. Certaines allégations firent état de malédictions ancestrales, d'autres des préparatifs du futur attentat d'une bande d'anarchistes. Bref, chacun d'entre nous fut pris de panique. Si je n'eusse été le témoin de la suite des événements, j'en rirais encore à gorge déployée.
Apprenez les habitudes de Lucille, : l'insomnie aidant, l'intrigue d'un feuilleton policier figurait son remède. Il en fut ainsi, le soir où une tempête à décorner le diable en personne malmena les persiennes. Non que ma jeune et belle voisine fût particulièrement portée sur l'art des lettres, il lui semblait juste idiot de perdre toutes ces nuits dans la traque d'un sommeil fuyant. Quel ne fut son émoi lorsque, en parallèle au suspens déroulé par Agatha Christie, un vacarme de l'ampleur d’un tremblement de terre fit gémir le parquet à l'aplomb de son lit. La singularité du tumulte l'amena à se calfeutrer sous la courtepointe, tel l'enfant dont ses traits gardaient précieusement la mémoire. Elle y distingua ce même raclement de pelle à l'œuvre dans la croûte terrestre dont je me faisais l'écho une semaine plus tôt. De noire, sa nuit vira blanche.
Vingt-quatre heures plus tard, sourde aux appels languissants de Morphée, elle se surprit à guetter un éventuel mouvement à l'étage du dessus. Minuit sonna : l'effroyable labeur de se reproduire. Pour quelles raisons ne l'eût-elle perçu plus tôt ?
Histoire de couper court à la crédulité, comme à la paranoïa, de mes révérés voisins, je me proposai de sonner à la porte de l'importun, d'en exiger une promesse à défaut d'éclaircissements. Ayant déjà eu maille à partir avec des drôles de cet acabit, le genre peu soucieux des vertus du dialogue, je le savais bien, fallait-il me montrer ferme mais courtois. Peaufiner mes arguments occupa mon esprit la majeure partie de la nuit. Dès l'aube, d'autant plus déterminé que je tenais à infléchir les sentiments de Lucille à mon égard, j'escaladai les six étages de la résidence. Pour la circonstance, j'avais revêtu mes plus beaux habits, convaincu, par la complexité de ma mise, d'ébranler les certitudes d'un énergumène probablement aussi frustre qu'un bougnat ou un terrassier des voies ferrées. Parvenu à l'ultime barricade néanmoins, autant dire l'égal d'une porte donnant accès au purgatoire, je remarquai de profonds sillons creusés en travers du panneau de chêne à plates-bandes. Seules les griffes d'un démon détenaient pareil pouvoir. Et comme pour confirmer cette drôle de pensée, des entrailles de l'appartement, monta un cri pareil au grasseyement du croquemitaine procédant à quelque ignoble sacrifice. Mes jambes, d'authentiques caramels mous mis à bouillir, se dérobèrent littéralement sous mon poids. Par une plainte, le parquet trahit ma présence. Je m'immobilisai, pleutre en proie à la tachycardie, autant de coups de canon se répondant d'une tempe à l'autre : c'est qu'une ombre enroba le rai de lumière filtrant sous la porte. J'extirpai de mon gilet un mouchoir brodé à mes initiales afin de me préserver de la puanteur. Un subterfuge abscons, enfantin autant le reconnaître, mais dont je me parai néanmoins. Incapable d'un simple mouvement, pas même celui pourtant crucial de la respiration, je restai planté là de longues minutes. Plongé dans un silence anxiogène. Lorsque, in fine, le dément reprit ses maudites libations, tel un gosse monté en graine je fondis en larmes. Il n'y eût rien que je ne pusse accomplir dans ces conditions. Je dévalai les escaliers en trombe avant de m'abandonner, piteux, suffocant, à la caresse du soleil et rendre grâce à Dieu de m'avoir tiré de ce je n'avais aucun mal à considérer comme un mauvais pas. Marqué au fer rouge de l'humiliation à la perspective d'admettre mon fiasco à la belle Lucille, je différai l'aveu autant que possible.
Nous décidâmes d'en finir après une nuit supplémentaire de désordre. En ce sens, il fallut désigner deux des nôtres, en l'occurrence un juriste et un instituteur, soit des gens d'esprit capables de solliciter le renfort des forces de l'ordre par le biais d'une argutie à la fois lapidaire et pondérée. Un duo de pandores fut ainsi assigné à notre affaire. Sourds à la brûlure de leur morgue, nous les guidâmes à l'étage du dévoyé. Dois-je confesser à mon lecteur le burlesque de notre cortège, tantôt en robe de chambre, tantôt en habit du dimanche ? Si reconnaître une situation ubuesque est un mérite à nulle autre pareil, comment passer outre notre embarras ?
Dans le respect des lois en vigueur, les gendarmes frappèrent au battant scellé sur le mystère des cénobites. Personne n'espérait de réponse et, du reste, personne n'en obtint. Nos protecteurs s'entretinrent à voix basse. De leur conciliabule, nulle esquisse de solution ne nous apparut clairement, hormis l'usage de la force physique. En moins de temps qu'il n'en faut à un dramaturge digne de ce nom pour retranscrire la scène sur le papier, ils enfoncèrent la porte à coups d'épaules. De l'appartement surgit alors ce même relent de putrescence qui me mordît la veille. Certains de mes voisins parmi les plus peureux de notre assemblée fuirent en ordre dispersé. D'autres furent saisis par un abominable haut-le-cœur et souffrirent du mauvais équilibre de leurs estomacs. En dépit d'une répugnance légitime, seuls certains téméraires prirent racine, soucieux d'élucider le drame noué sous notre toit. Dans le vague espoir de réparer ma conduite de la veille, je fus du nombre. Au coude à coude, pistolet au poing, les gendarmes se risquèrent dans l'obscurité après nous avoir assigné du geste une position de repli. Ils en revinrent hagards, nimbés de la lueur de l'aube filtrant des persiennes. Leurs mines dévastées suffirent à nous apporter une réponse. Une vision d'effroi, littéralement parlant.
Au centre du salon, à l'heure où l'appartement était utilisé à des fins domestiques il faut le comprendre, s'élevait une sépulture fraîchement comblée et surmontée d'une croix de bois. Tout autour, un muret de parpaings laurés, parsemé d'hibiscus et de lauriers-sauce, cerné d'une pelouse entretenue avec un soin quasi maniaque par un esthète aux doigts verts. Près de la baie vitrée, une fontaine de marbre déversait une eau limpide, potable, en une homélie spécialement composée pour le repos des âmes en peine. En guise de piédestal, deux allées de gravillons blancs impeccablement ratissées contournaient la stèle pour se rejoindre en un arc de cercle aux courbes déistes. Dans cette structure, demeurait une étrangeté : personne n'avait pris le soin de sculpter le nom du défunt sur la croix.
Dubitatifs, les pandores se grattèrent le front. Nous les imitâmes.
Quelqu'un amena à boire. Un Saint-Romain du meilleur cru. Et chacun de se désaltérer au goulot en un réflexe certes plein d'irrévérence, mais salvateur ô combien.
Est-il encore besoin, à ce stade, de préciser le réconfort que nous en conçûmes ?







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