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Premiers émois


Auteur : HESSE Rémi

Style : Scènes de vie




 

Il est dix sept heures en ce jour d’avril 1965. C’est la sortie, les élèves se bousculent sur le trottoir devant le lycée d’Enghien. Une nuée de vélos rejoint les premiers sortis, viennent ensuite quelques retardataires qui courent pour attraper un car. Nonchalamment, les autres, se dirigent vers la gare. Chemin faisant, quelques petits groupes se forment au gré des affinités. Les uns échangent des réflexions sur les derniers cours. Les autres des prévisions sur le contrôle de maths du lendemain. Un groupe de garçons est largement à la traîne. La conversation va bon train sur le seul sujet intéressant : les filles. Les plus fanfarons racontent avec forces détails les dernières vacances de Pâques à la campagne, chez un oncle et une tante aussi ringards l’un que l’autre. Mais avec la petite cousine qui cachait bien son jeu. Ou encore la surboum du dernier week-end, quand le copain qui s’occupait du Téppaz à enchaîné trois slows de suite et que la sublime blonde s’est laissée embrassée à la fin de « retiens la nuit ». Chacun son tour ajoute un détail, une anecdote toujours plus piquante plus osée que les autres feignent de croire. Certains allument une « Royal-menthol » et tentent d'arborer un air naturel pour fumer sans tousser. Le groupe arrive en vue de la gare de « Champs de courses ». Jean quitte ses condisciples.
Salut les gars, à demain.
Il traverse la rue et se dirige vers le centre d’Enghien.
Qu’est ce tu vas foutre par là ?
J’ai à faire !
Dès que les copains ne sont plus en vue, il se met à courir, suit la voie ferrée jusqu’à la gare d’Enghien. Il reprend son souffle arrange un peu ses vêtements et sa coiffure et descend tranquillement la grande rue en regardant les boutiques. Il ralentit le pas en arrivant à la charcuterie, passe la boulangerie et son odeur de pain frais, puis fait demi-tour, repasse, puis revient sur ses pas. Au cinquième passage, il s’immobilise devant une vitrine et contemple, avec grand intérêt, les divers pâtés et saucissons exposés. C’est fou ce que ça peut être passionnant pour un adolescent de quinze ans la vitrine d’une charcuterie... Surtout lorsque dans la boutique évolue une jeune apprentie vendeuse ayant à peu près le même âge. Mais elle ne le voit pas, elle met d’ailleurs beaucoup d’application à ne pas le voir. Enfin il se décide à partir, regagne la gare au pas de course, il va rentrer avec au moins une heure de retard. Avec un peu de chance sa mère ne sera pas encore de retour.
Plusieurs jours de suite il renouvelle le manège. Puis un midi, il sèche la cantine, une course effrénée l’amène à quelques pas de la charcuterie. Il attend. Treize heures, elle sort, Jean avance à sa rencontre. Il n’est plus qu’à cinq mètres, elle le voit traverse subitement la rue et se perd dans la foule. Après quelques recherches infructueuses, il doit abandonner au risque d’être en retard. Pendant plus d’une semaine les diverses tentatives tombent à l’eau l’une après l’autre. Enfin, un midi, elle s’arrête et prend aussitôt la parole :
Qu’est ce que vous me voulez ?
Vous dire bonjour !
Et c’est pour me dire bonjour que vous m’embêtez tous les jours ?
Eeeuhh.. et bien … enfin … Vous habitez Enghien ?
Non !
Et où habitez vous alors ?
Ailleurs !
Et c’est loin ?
En quoi ça vous regarde ?
C’était juste pour vous raccompagner.
Vous croyez que j’ai encore l’âge d’être accompagnée pour regagner mon domicile ? Et vous ? C’est votre mère qui vous accompagne au lycée ? Au revoir !
Elle part rapidement, s’engouffre dans le Prisunic. Jean reste immobile sur le trottoir pendant un moment puis il regagne le lycée à petits pas. Il est furieux contre lui, il se remémore chaque parole, il a été pitoyable … Il n’a pas su trouver le mot…  la phrase... Elle ne lui a même pas souri, son ton était sec, sans appel, c’est foutu … Foutu !

De quinze à seize heures, pendant la permanence, Jean se rejoue la scène, revoit la jeune fille arriver. De taille moyenne, les cheveux châtains légèrement bouclés tombant sur ses épaules, elle n’est pas maigre juste ce qu’il faut. Il revoit le petit corsage blanc fermé jusqu’en haut avec ce col rond agrémenté d’un légère dentelle, la jupe noire, les petits talons. Il repense aux lèvres minces légèrement couvertes d’un rouge à lèvres clair, aux yeux verts allongés par un trait de crayon, à sa voix …
Soudain un petit papier plié tombe sur son pupitre…  A quoi tu rêves ? Il regarde autour de lui, à sa gauche de l’autre côté de l’allée, une fille lui fait des signes de tête interrogateurs. C’est Fabienne, petite brune à la chevelure coupée au carré, elle est gentille, elle lui passe tous les problèmes de maths et lui l’aide en français. Sans réfléchir, il dessine un cœur au dos du papier et lui montre. Après, il s'en veux, pourquoi a-t-il fait cela ? Il rougit.
Le soir, à la sortie, elle l’attend en mâchonnant un chewing-gum à la chlorophylle .
Alors ?  Raconte ! c’est qui ? Elle est comment ? Ou l’as-tu rencontrée ?
Mais non il n’y a rien… De plus elle ne veut pas de moi, c’est raté !
Pressé de questions par Fabienne qui n’est pas du tout décidée à ignorer l’histoire, il se fait prier, réclame un « chwing » et fini par tout raconter. Ça le soulage.
Idiot ! Tu fais un drôle de Don Juan ! Il faut insister !
Tu crois ?
Mais oui enfin ! Elle ne te connaît pas et tu penses qu’elle va te sauter au cou la première fois que tu lui adresses la parole. Ça ne se fait pas.
Fabienne, qui ne s’est encore pas vraiment fait draguée, a malgré tout une idée très précise de la façon dont les choses se déroulent.
Ça t’est arrivé souvent ? demande innocemment Jean.
Je ne suis pas la pour raconter ma vie, s’offusque Fabienne en essayant de dissimuler la rougeur qui lui monte aux joues.
Jean à qui le rouge n’a pas échappé se dit que décidément il ne connaît pas grand-chose aux filles... Cette Fabienne, qu’il prenait pour une oie blanche doit avoir une vie mouvementée…
Fort de cet encouragement, Jean reprend le vendredi ses travaux d’approche. Un peu plus d'une semaine plus tard, il réussi a emmener la belle apprentie prendre un café à « l’Arrivée ». Il se compose une attitude d’habitué, entre en ayant l’air sûr de lui, s’installe à une table. Au fond de lui-même il est mort de trouille, pourvu que le garçon ne lui demande pas son âge. Il n’est entré qu’une fois dans ce bar avec des copains et ils se sont immédiatement fait virer. Pas de problème cette fois. Il veut commander des cafés, elle préfère un thé citron.
Bonne idée, deux thés citron s’il vous plaît.
Les thés sont servis, elle repousse le sucre,  il le dédaigne ; elle presse délicatement la rondelle de citron, quelques gouttes de jus tombent dans la tasse. Jean tente d’en faire autant mais la rondelle se tord dans tous les sens la cuiller n’est d’aucun effet pour maintenir cette rondelle récalcitrante. La jeune fille suit les opérations avec un petit sourire. Soudain le citron échappe des doigts du jeune homme, tombe dans la tasse en éclaboussant largement la table. Elle éclate de rire, tout comme les deux jeunes femmes de la table d’à côté, qui depuis longtemps avaient pronostiqué cette chute. Jean est rouge comme une pivoine, il a l’impression que toute la ville d’Enghien ri de sa maladresse, peut être même tout le département. La belle vient à son aide, repêche la rondelle avec sa cuiller et presse le citron. Elle boit élégamment une gorgée, il en fait autant — c’est dégueulasse — se dit-il sans cesser de sourire. Mais déjà il faut déjà qu’elle retourne travailler. Un nouveau vent de panique souffle, lorsque l’addition arrive, en effet deux thés citron en salle à Enghien, ce n’est pas le même prix qu’un café bu au comptoir du « Moderne » à Saint-Leu. Heureusement après avoir exploré toutes ses poches, sous l’œil amusé de sa future conquête et des deux femmes de la table voisine qui ne veulent pas perdre une seule image du feuilleton, Jean trouve même dix centimes à laisser en pourboire. Il sortent du café, retrouvent le brouhaha de la rue, le jeune homme arbore un teint coquelicot soutenu, elle, un sourire radieux.
En partant, il fait le point, il a appris son prénom, Christiane, il a trouvé ça très joli, elle à seize ans, seize ans fichtre, heureusement qu’il s’est vieilli d’un an. Mais ça n’avance pas. Que c’est dur la première fois !
Quelques jours plus tard, il l’attend le soir à vingt heures, à la fermeture de la charcuterie et la raccompagne jusqu’à la gare de Bessancourt, où elle habite. Il a une frayeur à la sortie de la gare en tendant son billet qui n’est valable que jusqu’à Saint-Leu, mais l’employé ramasse machinalement les titres de transport sans rien vérifier. Ouf ! c’est passé. Il a tout juste le temps de lui dire au revoir devant la station, ils échangent une bise, la première. Il s’engouffre en courant dans la gare et attrape de justesse le train qui démarre en direction de Paris. Cette fois, c’est sans billet qu’il voyage. Comment va-t-il quitter la gare de Saint-Leu ? Comme tout ça est compliqué ! Arrivé à Saint-Leu, il est le premier à descendre du wagon et cours à toute vitesse vers le passage à niveau, à l'opposé de la sortie en longeant la voie, personne n’intervient, pas un cri, pas un coup de sifflet, c’est encore passé. Mais le plus rude reste à venir, il est en effet plus de 21 heures et il a quitté le lycée à 17 heures. Dès qu’il pousse la porte les deux parents se précipitent et l’orage éclate. Il n’a aucune explication à fournir, il ne peut tout de même pas dire qu’il a raccompagné une fille ! Il attend que ça passe et c’est long… Il se couche sans manger et comme il a déjà sauté le repas de midi, c’est un peu dur.

Les choses ont suivit leur cours normal, le flirt est bien installé, le midi les deux jeunes gens se promènent autour du lac en évitant le côté lycée. De temps en temps il vont au cinéma le week-end. Des baisers s’échangent, des caresses bien sages, enfin presque sages.
C’est le dernier dimanche de juin, demain, Jean part en vacances avec ses parents, comme chaque année ils se rendent à Saint-Jean-de-Mont. Comme chaque année ils ont loué les trois mêmes villas côte à côte. Toute la famille se retrouve et comme les deux précédents étés, Jean va être le seul jeune auprès de cette horde de vieux. Sans compter les différents oncles éloignés qui, comme de coutume, passeront pour un jour ou deux. Quelle guigne ! Il ne rentrera que début août. Christiane, elle, partira le premier août avec ses parents en Bretagne, comme tous les ans, elle est aussi enchantée que lui. Ils ne se reverront donc qu’à la rentrée.
Bien décidés à profiter pleinement de ce dernier jour ensemble, il décident d’aller sur les bords de l’Oise à Méry.  Jean emmène Christiane sur sa mobylette, il guettent les gendarmes de peur de se faire contrôler à deux sur l’engin, ce qui est interdit. Prudemment ils passent par la Bonneville. Après une frayeur dans la descente vertigineuse de la rue de l’Oise, avec la bécane dont les freins ne sont pas ce qu’ils devraient être. Ils abandonnent le cyclo sur le quai pour continuer à pied par l’ancien chemin de halage. Il fait beau, ils sont heureux serrés l’un contre l’autre bras dessus bras dessous sous le soleil radieux. Le chemin s’écarte de l’Oise. Sous l’impulsion de Jean, les amoureux l’abandonnent pour suivre la rivière par un très étroit chemin à moitié envahi par les herbes, sentier utilisé de temps en temps par quelques rares pêcheurs. Ils parcourent ainsi près d’un kilomètre. Une aire accueillante, plantée de trèfle, leur offre un emplacement de rêve. Ils s’asseyent regardent la rivière couler, les libellules voleter. L'odeur de l'eau, de l'herbe fraîche est agréable, rapidement ils sont allongés et échangent des baisers enflammés. Un bouton, deux boutons, trois boutons, le corsage est enfin ouvert. Il faut parlementer un peu pour enlever le soutien gorge, mais au bout de quelques minutes les jolis petits seins de Christiane se dorent au soleil. La main de Jean caresse les genoux de son amoureuse et remonte doucement le long de la jambe, une main ferme arrête cette progression. Une heure plus tard, ils sont toujours allongés dans l’herbe rien ne trouble leur quiétude. Le léger clapotis de l'eau, le chant de quelques oiseaux, la stridulation de  centaines de criquets les bercent. Les seins de Christiane commencent à se teinter de rouge le coup de soleil n’est pas loin. La jupe est remontée jusqu’à la taille et le soleil n’est pas le seul à caresser les cuisses de la jeune fille. Enfin la culotte glisse le long des jambes et Jean découvre pour la première fois ce triangle dont il a tant rêvé, il est ému, jamais il n’avait vu une femme nue jusqu’à cet instant. Il ne peut pas le lui dire. Il caresse les doux poils, son cœur bat la chamade, sa poitrine va exploser, sa gorge est oppressée, il est incapable de prononcer un mot. Ça y est pense-t-il, enfin ! Il est serré contre sa douce amie qu’il embrasse, caresse de la main gauche, tandis que de la droite il  entreprend de déboutonner discrètement son jean. Une voix de stentor retenti :
Alors les amoureux … Ça baise ?
Christiane s'assied précipitamment, rebaisse sa jupe et cache ses seins avec ses mains. Jean s’est assis tandis que sur l’Oise un marinier hilare admire la scène  debout sur le pont d’une péniche qui remonte lentement le courant. En quelques secondes Christiane est habillée, elle part au pas de charge, Jean la suit en se reboutonnant. Ils arrivent à la mobylette. Ramène moi tout de suite hurle-t-elle entre deux sanglots. Ils enfourchent l’engin, lequel a toutes les peines du monde à remonter la pente malgré les efforts démesurés de Jean debout sur les pédales. Arrivés à Bessancourt elle descend.
Tu n’es qu’un imbécile !
Elle entre chez ses parents en claquant violemment la porte. Jean reste un moment dépité sans savoir quoi faire, puis se décide à partir. La retrouvera-t-il en septembre ?
Une seule chose est certaine : Il se souviendra que l’Oise est un cours d’eau navigable. Il aurait dû bosser un peu plus la géographie !





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