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En couleurs


Auteur : DESGUIN Carine-Laure

Style : Noires




Odeurs de sang. Bruits de klaxons. Cacophonie. Tout ça résonne dans mon ciboulot. Encore et encore. Dans mon mental, comme ils disent. Des éclaboussures sur le sol et sur les murs. Ça dégouline de partout. Splash. Des éclaboussures rouges, épaisses. Une couleur de framboises écrasées. Sur tout ce blanc éclatant, ça fait joli. Ça meuble. Quand tout est blanc et vide, il s’agit de combler ce manque, il s’agit de colorer tout ça. Les klaxons, je les entends encore, ils ne me quittent pas. Ces cons l’ignorent mais ils klaxonnent jusque dans mon sommeil. Oui, aujourd’hui, des mois et des mois après ce soir-là.  Cette cacophonie agrémente mes cauchemars, en somme. A expliquer, comme ça, sans gestuelle, c’est compliqué. Ma mémoire boitille, elle bafouille, elle bégaie. Mais ces coups de klaxons, ils sont gravés. Et cette couleur, cette couleur de framboises écrasées, ça frétille encore sous ma pupille. Les couleurs bleutées des véhicules gros comme des bulldozers qui se reflètent sur les façades des immeubles d’en face, pas mal non plus, ça me brûle  les yeux.
— C’est beau, toutes ces couleurs, Dick.
Cette voix qui se glisse entre les images de cette journée-requiem, c’est celle de Chris, l’ergo. L’ergo…thérapeute. Thérapeute, c’est la racine de tout ce qui bouge, ici. Puisque je suis comment dire…malade. Je suis malade, c’est ça, je suis malade. Qu’ils disent. Je ne pose pas de questions. J’écoute. Deux tartines ? Trois tartines ? Du jambon ? Du beurre ou de la margarine ? Tu aimes la salade de tomates ? Le poulet au curry ? Je réponds oui. Je réponds non. On me dit poulet au curry. Je vois cette belle couleur, un ocre absolu, un ocre qui sent bon le poulet au curry. Vous pensez que c’est con ? Peut-être. On me dit salade de tomates. Je vois un dégradé de rouges parsemé de taches vertes et blanches et tout cet arc-en-ciel sent bon le printemps, le frais, les herbes des prés et les ruisseaux qui courent après les fées et les elfes, sous une brume voilée, matinale.
— C’est beau, ces couleurs, Dick. Très beau.
Chris a une patience d’ange et les yeux et les cheveux qui vont avec, quelque part sur son corps. Chris est un ange. Sa voix est de cristal et j’arrête là mon baratin.
— Très belles, ces couleurs.
Une patience d’ange, je vous dis. Chris sait que je ne parle pas, ou si peu. Elle respecte. C’est elle qui meuble, qui prend les rênes.
— Oui.
Je marmonne un mot, un seul. Par pitié. Par prudence. Par pudeur.
— Ils sont tous partis aujourd’hui, Dick. Tu as préféré rester ici, c’est ton choix, pourquoi pas ? A l’heure qu’il est, ils sont arrivés, il est midi. La météo est avec eux, quelle chance ils ont ! Tu ne te sens pas trop seul, ici, dans ce grand atelier ? Non, je vois bien, tu ne te sens pas seul. Le soleil t’embête ? Tu malmènes ta casquette dans tous les sens. Tu es presque comique, tu sais.
— Oui.
Je ne sais même plus à quelle question je réponds. Toutes les phrases s’embrouillent dans mon flou cérébral. Je zappe des trucs. Les phrases s’enroulent et serpentent vers des caniveaux. Il est midi ? Oui. Les autres sont arrivés ? Oui. J’en sais rien, après tout. Ostende en octobre, ça ne me parle pas. Pas du tout. Je ne veux plus voir Ostende et ses vents fous qui sifflent dans les perpendiculaires de la digue. Ostende me donne la nausée. Les bulldozers sont trop bruyants et avalent n’importe qui sur leur passage. Ostende m’a avalé. A cause de quelques centimètres cubes de framboises écrasées sur des murs blancs. Ostende m’a avalé. C’est là que je suis mort. Une journée-requiem. Alors, m’emmener en promenade à Ostende, faut pas rêver.
— C’est beau, Dick, toutes ces couleurs, tous ces yeux remplis de couleurs. C’est très créatif, tout ça. Tes autres toiles, là derrière, tu nous les caches encore ? Bien, on respecte. Quand tu le voudras, on lèvera le rideau.
— Oui. Une phrase à la fois, merci Chris. Je consomme ça plus facilement. Because ces petites perles colorées que des robots montés sur de gros sabots me lancent plusieurs fois par jour. Avale ça, on me dit. Des éclaboussures de framboises écrasées sur des murs blancs, ça se paie cash. Avale ça, on me dit. Je dis on. Car c’est on. On, c’est personne. Et c’est personne qui m’envoie dans la gueule ces saloperies. Déjà qu’hier je pétais pas la forme. On lèvera le rideau, j’ai bien entendu ? Oui, mon ange, on lèvera le rideau. Les trois coups de théâtre frapperont, ça résonnera dans la salle.
— Je t’apporte un coca ? Un coca bien frais, tu ne bois pas assez. Avec tous ces médocs, il faut boire beaucoup.
— Oui.
Argh ! Tu ne bois pas assez. Des mots qui sonnent faux. Des mots qui ordonnent. C’est plus fort que toi, mon ange, tu claques des mots qui ordonnent. Fais pas ceci, fais pas cela. Fais gaffe, mon ange, fais gaffe. Tu pourrais perdre tes ailes, redevenir simple mortelle. Ça va vite, tu sais, la descente aux enfers.
Splash, une couche de rouge. Tous ces yeux pleins de couleurs. Elle vient de dire ça, des yeux pleins de couleurs. Oh, Chris, ne m’ordonne rien, je t’en supplie, j’ai de grands et beaux projets, tu sais. Les ordres, ça appellent le rouge, les klaxons et les bataillons d’uniformes qui posent de bien drôles de questions.
Je regarde tous ces murs autour de moi. Il y en dix, il y en a cent. Autant de murs que de peintures. Ce sont des murs qui s’ouvrent vers des libertés. Et ces quelques tableaux, là, dans le coin près de la bibliothèque, de grands projets, le passeport pour une nouvelle vie. Puisque je suis ici pour ça, pour une rééducation en vue d’une sortie, comment dire, une sortie définitive. Une nouvelle vie.  Une nouvelle vie ? Vraiment ?
— Voilà, Dick, un coca. Bien frais. C’est beau ce que tu peins, tu es doué, tu sais…
— Oui.
Oui, je suis doué, c’est ça, le drame. L’art m’a défoncé, tué à petits feux, puisque l’art disperse, parfois. Et aujourd’hui, l’art me sauve. Heure après heure, l’art me tend une perche et du fond de ce gouffre, je grignote centimètre par centimètre. Je remonte. Jusqu’à quand ? Et cette lumière tout en haut de ce puits, où est-elle ?
— Tu es très doué, Dick. L’équipe est fière de toi. Tes sorties en famille, le week-end, ça se passe au mieux. Et cet atelier aménagé par ton frère, c’est super, vraiment. J’espère que tu me feras visiter ton prochain nid.  
— Oui.
Elle parle, elle parle. Je l’entends, au loin, de si loin. Je peins. Je dessine. J’écris. Pour moi, c’est un transport hors norme, un voyage hors du commun. Ici, ils disent que je suis un exemple, que c’est gagné, que je referai ma vie. Et vous croyez que ça me touche ? Je n’en sais rien moi-même. Mes yeux se rivent sur les bulles de ce coca. De petites bouées de nacre sur une mer noire. Ostende, je revois Ostende. Merde. Ostende, du rouge sur le sol et les murs blancs. Cette pute qui me dit : « Ne fais pas ça !  Ne fais pas ça ! » M’amputer comme ça, de mes gestes de liberté, m’ordonner de faire ou de ne pas faire. Alors, le sang. Les éclaboussures sur tout ce blanc. Des odeurs de ferrailles. Qui cognent et qui roulent dans tous les sens. Les klaxons, les voix métalliques. Et au bout de tous ces labyrinthes et ces guerres de mots, ce lieu, ici. Et le visage de la paix, une certaine paix, en quelque sorte. Un drapeau blanc dans un atelier de couleurs. L’armistice. Je suis un soldat blessé, écorché de toutes parts. Des bruits dans ma tête, toujours. Une nouvelle vie? Oui, peut-être.
Alors je peins, alors j’écris, alors je dessine. Un centimètre grappillé sur cette perche et le ciel de la liberté se rapproche de ma casquette. C’est grand, le ciel. A quels nuages mes griffes s’agripperont-elles à tire d’ailes, d’elle ?
— Je t’apporte un autre coca, tu avais drôlement soif ! Je te laisse, Dick, quelques dossiers à clôturer et je reviens. Tu as deux belles heures devant toi, de quoi créer de belles couleurs, terminer un tableau ou l’autre…Et l’ajouter à ton trésor de guerre. Go, Dick, go !
— Oui.

Mon trésor de guerre. C’est juste ce qu’il fallait me dire, mon ange. J’ai quelques belles toiles, là. La dernière, celle cachée par toutes les autres, c’est mon projet de vie. Puisque c’est ça qu’ils demandent, tous ces gens en blanc, ils veulent un projet de vie. Projet de vie. Alors ne sachant l’exprimer puisque les mots ne se crachent pas, ce projet de vie, au fil des semaines,  je l’ai dessiné. Plus je regardais ces deux corps, plus je me disais qu’il manquait des couleurs. Le noir et blanc, c’était trop triste. Ce n’est pas ça, la vie. Alors vous voyez, je vous le montre, à vous, ce tableau. Je sais que vous ne dévoilerez rien. Vous voyez ? Une chambre, oui, c’est bien ça puisqu’il y a un lit et tout ce qu’on peut mettre dans une chambre. Sur le tapis, des vêtements, comme ça, éparpillés. Tout, quoi. Une lampe de chevet sur une table de nuit. Et deux corps. Vous les reconnaissez, n’est-ce pas ? Oui, c’est bien moi, là, étendu. Et allongé près de moi, mon ange. Chris, oui, Chris, elle les aime tant, ces couleurs. Sur les murs blancs ? Oui, ce foutu rouge, une nuance de framboises écrasées. Et rien qu’à me river les yeux sur tout ça, je les entends, ces klaxons. Et je la sens, cette odeur de métal réchauffé. Une odeur de sang.





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