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KM 51 !


Auteur : CACHAU Henri

Style : Scènes de vie




-    Tiens encore un...
-    Quoi encore un ? tu ne vas pas recommander une tournée...
-    Non, un corbillard...
-    Et ça t’étonne dans un tel parage !...
-    Non, mais il me semble que la mort ne fait plus partie de notre quotidien, on l’occulte, comme si c’était une...
-    Tare ! Mais tu sais bien qu’on ne meurt plus, on disparaît, on s’évapore, on se... ou plutôt on nous disperse aux quatre vents de l’oubli ...
-    A moins de se suicider, comme ce pauvre ‘51’ ayant eu les honneurs de la Presse, tout est mis en œuvre pour que les vivants ne se rendent compte de rien, et pour le coup les entreprises funéraires prolifèrent...
-    Sur notre compte et aussi les bistrots placés aux portes des cimetières, comme cette ‘Souricière’, une enseigne qui donne à réfléchir...
-    Autrefois ils étaient placés au centre de nos villages, et les morts au centre de nos vies, je me souviens qu’enfant de chœur...
-    D’accord, d’accord, assez philosophé, entre deux Meaux (mots) ah ! ah ! il faut choisir le moindre et pour ma part, ne donnant pas quitus à notre cher disparu, je ne me sens pas le courage de me prendre un express en pleine poire...
-    Allez, hop ! déguerpissons, voilà qu’il commence à sérieusement neiger, la nationale risque d’être impraticable...
-    Tu as raison, allons-nous-en, il sera toujours temps de nous allonger à notre tour...


L’hiver semblait au rendez-vous en ce début de semaine séparant les fêtes de fin d’année, il neigeait, dès la fin de la cérémonie civile les deux hommes s’étaient réfugiés dans le premier bistrot jouxtant ce ci-metière parisien, dont l’enseigne ‘la Souricière’ donnerait le ton de la conserva-tion entretenue jusqu’au retour d’un camarade s’occupant des formalités. Pour un piège, c’en était un, car aussi malins fussent-ils dans leur vie courante, un indéfini laps de temps ils furent incapables d’ajouter quelques mots aux insigni-fiantes paroles et autres pelletées de terre à la va vite expédiées par dessus la fosse où dorénavant gisait leur copain Guy... L’arrivée des consommations les dérida, ils plaisantèrent avec le serveur, lui demandèrent si le nom de son éta-blissement avait un rapport avec le boulevard des allongés situé à proximité ? Il leur répondit qu’il s’agissait d’un terme de police, qu’autrefois les cognes ve-naient y surprendre les malfrats se croyant en sécurité puisque localisés à mi-chemin entre morts et vivants, surtout de nuit... L’homme est habile, s’accorde à l’humeur de ses clients (joyeux ou éplorés), des familiers venus assister aux obsèques de leurs chers disparus, avec prévenances s’enquiert des causes du décès, de l’âge du défunt ?...  Il lui fut répondu qu’ils venaient de perdre un collègue de boulot, aussi, poursuivant sur sa lancée il leur dit : « Il ne devait pas être bien vieux votre copain, sans doute une saloperie de maladie ou un acci-dent ?» laconiquement l’un deux lâcha : « Non, un suicide, un train en pleine poire ! »...

Leur collègue s’était jeté sous un train, le con ! Alors qu’ils ne lui connaissaient ni maladie ni tracas, sinon une vie apparemment lisse ne laissant pas envisager un aussi brusque changement de voie !... Lui, si ponc-tuel dans sa vie professionnelle avait foutu la pagaille, des milliers de banlieu-sards s’étaient retrouvés piégés sur des quais de gare, après de longues minutes d’attente avaient dû rendre compte de leur retard à leurs employeurs... A la fois bouleversés et fâchés les deux consommateurs (cinquantenaires), subodoraient qu’au-delà du suicide leur entreprise profiterait de l’aubaine, aussi macabre fut-elle, en ne remplaçant pas leur ancien camarade, que dorénavant ils devraient se coltiner un surcroît de travail... « Tu parles d’un con, il n’a pensé qu’a lui cet égoïste ! »... Suite à l’enterrement civil –à l’inverse des mariages ces cérémonies n’incitent guère à la gaudriole, les inévitables blagues salaces ou suggestives y sont remplacées par des échanges philosophiques, métaphysiques ! – l’Eglise re-fusant ses derniers sacrements aux suicidés, leurs premières réflexions concer-nèrent cet inexplicable refus. L’institution religieuse ne pouvant prétendre sa-voir sur quels critères, lors du jugement dernier, Dieu reconnaîtrait les siens –rendue cette macabre identification encore plus délicate avec l’incinération –, alors qu’en amont ses théologiens proposent un tri en refusant l’enterrement re-ligieux aux mauvais chrétiens : hérétiques, divorcés, suicidés, etc. Rapidement les bocks réchauffèrent l’ambiance, suscitèrent la levée de souvenirs concernant le disparu, mais selon leur degré d’amitié avec Guy, de divergentes apprécia-tions apparurent. Elles concernaient l’acte, ils disputèrent sur ses modalités, ju-gèrent la pendaison horrible, le gaz dangereux pour le voisinage, la noyade af-freuse, l’absorption de médicaments dépendante du dosage, les armes offrant des possibilités de ratage, donc d’irrémédiables handicaps ; finirent par recon-naître que pour un dernier voyage le train paraissait être le moyen idéal, le plus efficace, le moins douloureux... S’ensuivit un débat passionné sur les : courage et lâcheté, de leurs contradictoires vertus nécessaires pour la mise en œuvre d’une aussi fatale décision ; l’un opte pour une résolution mûrement réfléchie ; l’autre parle d’une démission en règle : « Quand même, il allait sur sa cinquante deuxième année, apparemment était en forme, moi j’appelle ça de la déser-tion, à seulement quelques mois de sa préretraite !» ... S’ils ne s’accordent sur ce brûlant sujet, ils sont convaincus que chacun porte en soi sa propre perte –l’alcool ou ces cigarettes allumées l’une après l’autre – en leur for intérieur crai-gnent l’inexorable décrépitude, sont conscients de vouloir mourir dans la digni-té, se rejoignent sur une euthanasie légalisée...

Bientôt se rendent compte qu’ils ne connais-saient pas ce Guy depuis des lustres faisant partie de leur équipe de chaudron-niers, il demeure cet inconnu dont ils sont infoutus d’énoncer le moindre de ses hobbys, de ses tics, pas la moins irritable son habitude de systématiquement demander en guise d’apéritif : ‘Un 51 bien tassé !’, ainsi que ses collections d’ineptes colifichets : cendriers, briquets, cruchons, assiettes, porte-clefs et autres gadgets publicitaires, allez donc savoir pourquoi, estampillés ‘51’...  Al-ternativement s’interrogent, piochent dans leurs mémoires, remontent jusqu’aux derniers voyages et noëls d’entreprise, mais n’en relèvent rien de précis sinon qu’ils ne savent rien ou si peu sur le bonhomme : rien sur ses choix politiques ou syndicaux, rien sur ses amours, sur ses perversions, rien sur ses goûts, ses préfé-rences... Effrayés par l’inconsistance de leurs rapports ils n’osent s’avouer une inqualifiable ignorance, le plus loquace la résumant : « On se côtoie, presque on cohabite alors qu’en réalité nous demeurons des étrangers. L’homme c’est in-connu ! Les philosophes ont raison, il en va ainsi dans les couples, épisodique-ment le sexe permet d’établir un semblant de relation, et encore, l’orgasme est rarement partagé. Nous jouissons, nous construisons, nous élaborons, nous échafaudons ni dans le même moment ni sur le même registre. Le langage ne nous serait-il commun, qu’on douterait du degré d’une telle incommunica-tion ! » Sans un regard son vis à vis lui rétorqua : « D’autant plus insupportable ce mépris d’un voisin qui peut-être souffre, appelle au secours ? Pris dans le tourbillon de la vie, prisonniers d’un relatif confort nous ne souhaitons pas ré-volutionner nos habitudes, ensuite il est trop tard ! »... Au fil du dialogue, ils s’épient, supputent la silencieuse réprobation de l’autre, chacun craignant voir ressortir une douteuse anecdote pouvant le déstabiliser, assuré d’y jouer le mauvais rôle, tant il est vrai que nous sommes mus par des intérêts auxquels s’ajoute une diffuse culpabilité inhérente à notre réelle ou factice inclusion so-ciale ; de nos jours, n’existerait un sentiment communautaire repérable à nos af-filiations à diverses associations, nous vivrions en total isolement...  

Les périodes d’abattement et d’emportement se succèdent, à la dérobée les deux hommes s’observent, ne peuvent masquer leur gêne, comme si muettement ils se reprochaient leur non intervention, puisque manifestement ils savaient, depuis un certain temps le prénommé ‘51’ se mon-trait irritable, fuyait toute compagnie... Après qu’ils eurent ingurgité quelques bocks supplémentaires, avec au dehors une météo inclémente, mais ne pouvant abandonner ces lieux, un collègue devant les y rejoindre, survint le temps des regrets. Dans ces circonstances rarement on s’apitoie sur le défunt, il en a ter-miné avec les emmerdes, mais sur ceux ou plutôt ce soi-même qui continuera à se taper les tracas du quotidien, auxquels désormais s’y ajoutera la reconnais-sance d’une dette impayée, les morts ne cessant de réclamer sinon justice, leur dû ! Ces morts ces pauvres morts qui, selon le poète, ont de grandes douleurs ! Balivernes, nul quidam battant les allées des cimetières jamais ne les a entendus se plaindre de leurs souterraines conditions, par contre s’agissant des vivants, un concert de jérémiades donne libre cours à leurs contestations (manifesta-tions ?) : la météo, les politiques, les patrons, les femmes, les enfants, les fac-tures, les crédits ! Exalté l’un des consommateurs s’insurge : « Sous ses aspects démocratiques la mort est contestable, elle vous brise le cœur, elle vous désunit, stupidités ! Comme si chacun ne s’en accommodait, les veuves éplorées trou-vent des lits de consolation, les créanciers, les notaires, les héritiers, bouffent les héritages ! »... L’autre, feignant de ne pas entendre, affirme que s’était un type bien, loyal, un mec sur qui l’on pouvait compter, etc., puis alcool aidant survient le temps des panégyriques... Évidemment ils ne vont pas lui reprocher ses bizarreries, ces cadenas fixés à l’armoire de son vestiaire, preuve d’une  in-justifiée méfiance à leur égard, ayant vécus sur des malentendus ils laissent tomber jalousies et rancœurs, effacent les derniers mécomptes, sachant que dé-finitivement tournée cette page, la suivante leur appartient... Après une énième tournée se rejoignent sur l’obligatoire encensement –une élégante façon de se dédouaner d’une indifférence qu’ils regrettent –, élèvent un toast en direction du ciel gris et bas, hivernal, repérable au travers de la baie vitrée : « On ne tire pas sur une ambulance, encore moins sur un cadavre, les munitions s’utilisent avec parcimonie, seuls les vivants peuvent servir de cibles émouvantes... mou-vantes ! ah ! ah !... De boucs émissaires ; les têtes de turcs sont innombrables : les patrons, les hommes politiques, les premiers voisins et les femmes sont fré-quemment cités ! »... Imperceptiblement abordent un terrain plus glissant, celui de la métaphysique, de sa kyrielle de questions demeurées sans réponses ! Le plus lucide cite Jankélévitch : « Pourquoi ne peut-on pas faire l’économie de la mort ? Pourquoi la nécessité de mourir d’une maladie, d’un accident ou d’autre chose, pourquoi cette nécessité ne souffre-t-elle nulle exception ?» ...

A l’extérieur la nuit s’avance, après s’être éver-tués à dénoncer l’insupportable condition humaine, s’être disputés sur la poli-tique, l’éducation, la culture, la religion, le sport, les femmes, s’être rendus compte qu’un chapelet de discordes les sépare, alors qu’ils pensaient que leur compagnonnage d’atelier tôt ou tard les relierait, ils convinrent que les choses étant ce qu’elles sont, l’homme a le devoir de s’en arranger au mieux : « Doré-navant, nous accuserons de démissionnaire, celui qui se refusera les moyens de radicalement les changer ! »... Alors qu’imperceptiblement la précoce nuit hi-vernale tombait le troisième compère fit son apparition, vint calmer leurs appré-hensions, le seul à vraiment connaître le disparu leur relata des anecdotes avali-sant son amitié, s’appesantit sur la face cachée du personnage. Notamment leur fit part de son obsession concernant la mort de familiers, de son père et de son frère aîné partis d’une même maladie, au même âge, cinquante et un ans, et un même jour, une avant-veille de Noël ! Obsédé par ces troublantes circonstances, c’est à la fois pour se les rappeler et les maintenir à distance que le défunt col-lectionnait ces gadgets chiffrés ‘51’, certain ––mais sait-on jamais avec certi-tude de quoi l’on meurt et quand ? – d’être le troisième de la liste, et plus ap-prochait la date fatidique plus son angoisse augmentait... Entre autre suspen-sion d’activités sociales cet effroyable compte à rebours l’avait empêché de se marier, et faisant suite au récent décès de son frère cette irrépressible phobie le conduisit à fréquenter, outre des médecins, des pythonisses et médiums ; il en changeait dés qu’ils le déclaraient en excellente santé, qu’un avenir radieux l’attendait !... L’idée de n’être pas au rendez-vous fixé aux siens par la camarde lui devint intolérable, donc évident qu’il ne supporterait pas son entrée dans sa cinquante deuxième année ; jusqu’au dernier moment espéra une mort natu-relle ; rappelez vous son abus de ‘51 bien tassés !’ J’ai tout essayé pour l’en dis-suader, mais pour lui il s’agissait de prédestination, humainement il ne devait ni ne pouvait en réchapper : c’était écrit !...


Après cette émotionnante mise au point, s’ils se sentirent rassérénés quant à leurs lâches rapports avec le défunt, la mort côtoyée durant cette journée d’hiver les préoccupait, car perceptible son rappel au-delà des baies du bistrot par dessus le mur d’enceinte du cimetière, à la vue des croix des chapelles, des monuments funéraires le dépassant... La cinquantaine avérée, ils se savaient à sa portée, leurs aspects physiques en témoignaient : Pierre, have et gris, fumait comme un pompier, mais qui ne connaît des fumeurs nonagénaires ? Yves, décharné, cramoisi buvait, mais on sait que l’alcool con-serve ! quant à Robert, rubicond, sa surcharge pondérale et son diabète le dési-gnaient comme prochain partant pour l’au-delà... A l’improviste ces moribonds se dévisageaient, selon les stigmates repérés d’une maladie rampante essayaient de déterminer celui qui, le prochain, mais dans combien de temps : cinq, dix, quinze ans, un mois, une semaine, dans l’heure, la minute suivante, rejoindrait le pauvre Guy passant sa première nuit sous terre ?... Très tôt le spectre de la mort nous est présent, bien avant l’adolescence et quoique ne sachant ni le lieu ni l’heure – le défunt lui les connaissait, se les était fixés, avait tenu parole en se jetant sous le Paris Brest, celui de 9 h 17, ce 23 décembre ! – futiles ou non les préoccupations que l’on se donne nous évitent de penser à cet inéluctable, alors on continue à jouer au tiercé au loto, aux échecs, à râler, à tromper sa femme ?... N’a-t-il pas eu raison ce suicidé, à temps se soustrayant de cette vallée de larmes ? J’en ai connu de plus jeunes : pouvons-nous les accabler de lâcheté ? Le suicide est à la fois exigeant et périlleux et cet engagement personnel ne peut être traité à la légère...

... « Se suicider l’avant-veille de noël, quelle putain d’idée, sans doute avait-il l’intention de nous emmerder en nous gâchant cette période de fêtes !» ... Les premiers flocons s’écrasaient sur les baies vitrées de ‘la Souricière’, il était temps de s’en extirper, de regagner son chez soi, ce vil-lage de Seine et Marne situé à proximité de Meaux –mais de deux mots peux-t-on choisir le moindre ? – d’où ils étaient venus en un commun véhicule... Lors-qu’ils abandonnèrent l’établissement ils n’étaient pas ivres, plutôt désorientés par ces fumeux paradoxes dont ils avaient débattu concernant l’inacceptable : cette mort, pierre d’achoppement de toute civilisation, certaines s’en accom-modent, notamment la nordique avec son impressionnant taux de suicides... La neige succédait au grésil, vite la chaussée en serait recouverte, une fois en grande banlieue deviendrait glissante, impraticable. Victimes de l’effet ‘Sour-cière’, ils ne se décidaient pas au départ, quant au volant aucun ne se sentait apte à s’en saisir, aussi décidèrent-ils de tirer au sort celui qui conduirait lors de ce périlleux retour... En maugréant Yves régla le siège conducteur puis l’automobile prit la direction de l’est parisien ; arrivés à hauteur de Nogent sur Marne la circulation devint difficile, l’attestaient des accrochages matériels consécutifs à des glissades, avec des véhicules encastrés ou renversés sur les bas côtés. L’accélération des chutes de neige, le manteau s’épaississant au fur et à mesure de leur progression maintenaient les trois compagnons en alerte ; muets, crispés, attentifs, ils essayaient de percer ces fausses ténèbres ; bientôt il leur parut qu’ils s’enfonçaient dans un écran ouaté sur lequel chacun tenta d’y repérer un signe du disparu, avant que suite à un choc brutal ils ne pénètrent dans un grand silence dont fugacement ils pressentirent l’éternité...

Le constat de gendarmerie fait état de traces de glissade, d’une embardée fatale, de plusieurs tonneaux ; ironie du sort, dans les débris de carrosserie, initialement pendu à l’intérieur du pare-brise se repère un gadget fétiche, une borne kilométrique en plastique portant les inscriptions sui-vantes ; en son recto : ‘KM 51’ ; en son verso : ‘bonne route !’... Guy avait of-fert de semblables babioles à plusieurs de ses camarades de travail, persuadé que ces amulettes leur porteraient chance...       





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