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Aidant naturel


Auteur : FRENKEL David

Style : Scènes de vie




Son regard implorant, ses doigts de spatule grattant nerveusement un pantalon défraîchi lui remontant aux genoux, sa bouche écumant l’impuissance, donnaient la mesure d’une misère abyssale. Cela faisait deux ans que je partageais avec mon père l’appartement et je ne l’avais encore jamais vu dans un tel état. Ses jérémiades me faisaient froid dans le dos.

Au décès de ma mère, j’avais décidé de m’occuper de lui ; je ne voulais pas qu’il aille dans un asile de vieillards passant ses journées à attendre le corbillard. Malgré son grand âge, il demeurait alerte ; il ne fallait pas qu’une solitude pernicieuse mît à mal sa joie de vivre. Aussi l’accueillais-je dans ma demeure tout en lui octroyant une indépendance avec la convivialité en prime. C’était, hélas, sans compter avec les vicissitudes de la nature qui le plongeait, après une attaque cérébrale, dans la décrépitude. Ayant une situation aisée, je pris une retraite anticipée pour donner une partie de ma personne à mon père avant que la dernière heure ne sonne. Je prenais sur moi sa rééducation en pensant que rien ne valait l’amour et la patience d’un fils pour le ramener sur le chemin de l’autonomie, aidé en cela par un physiothérapeute et une orthophoniste.

Enfoncé dans un fauteuil de moleskine, il se voyait enfourcher comme chaque matin la petite reine ; pédaler, siffloter face au vent sa joie de vivre ; offrir son visage au souffle caressant ou au grain vivifiant ; sentir son corps être investi d’un air parfois transi. Mais un besoin urgent le mit face à la triste réalité. Il se soulagea dans les langes tout en observant ses membres qui ne lui répondaient plus. Il ne s’était jamais imaginé qu’ils pourraient se mutiner ; que sa volonté deviendrait exsangue face à un corps et une langue qui refuseraient de traduire ce que son esprit avait construit. Prisonnier de l’invalidité, il passait ses journées à penser. Sa bave traduisait sa rage ; ses fumerons, réduits à l’impuissance, le démangeaient. Regardant au dehors, il jalousait la nue qui s’en allait vers d’autres horizons et pria le Seigneur de le faire partir pour ne plus revenir. Sa gorge se noua si fort que ses pleurs se transformèrent en vagissements. Lorsque je rentrai ses cris ressemblaient à ceux d’un nouveau-né et non à ceux d’un condamné mais quand j’aperçus ses yeux désespérants la réalité se fit voir de manière crue. J’avais tout d’un coup honte de n’avoir pas su appréhender sa détresse ; pris par le ronron quotidien, je ne me rendais pas compte à quel point il sombrait petit à petit dans la déchéance morale.

Pendant dix-huit mois je m’occupais de lui comme s’il avait été mon bébé ;

je l’amenais régulièrement aux lavabos, soignais son hygiène corporelle, lui donnais à manger à la cuillère car il avait perdu l’usage de ses mains et le promenais dans le parc en chaise roulante lorsque le temps le permettait. Malgré toute la bonne volonté des aides-soignants et de moi-même, sa rééducation ne donnait pas les résultats escomptés. L’orthophoniste essayait chaque jour de lui faire prononcer quelques syllabes mais, était-ce par paresse ou par aboulie, il ne coopérait pas de manière suivie.

Tous les matins en se réveillant son état piteux l’affligeait, il aurait tant aimé rester à jamais dans les bras de Morphée. Lui, l’homme vigoureux, était devenu un vieillard cacochyme, il ne voulait plus se souvenir ni voir son avenir. Alors il se mettait à rêver qu’une fée allait le transformer d’un coup de baguette magique en un homme valide, il se cramponnait à ce sortilège comme un enfant à un manège. Mais lorsque son fils avec son air empesé venait le soulever, quand il voyait l’impatience plisser la commissure de ses lèvres et qu’il entendait la voix condescendante de sa progéniture lui dire : « Papa, fais donc un effort ! », la réalité honteuse venait l’arracher aux rêves dont il s’était épris ; il devenait allergique aux touchers de son fils car il lui faisait voir une vie sans artifice.

Je présumais de mes forces morales, je n’avais pas tenu compte de mon orgueil. Il avait beau être mon père, je ne tolérais point la rebuffade. J’oubliais que sous son corps paralysé, son amour-propre demeurait intact. Pourquoi prenais-je les grands airs de l’homme qui n’admettait point la rébellion lorsqu’il refusait que je fasse ses ablutions ? Pourquoi faisais-je preuve d’incompréhensions lorsqu’il repoussait la nourriture que je lui préparais ? Pourquoi me montrai-je hautain quand il me tendit sa main tremblante lorsqu’un labrador renifla sa chaise roulante ? Je ne pouvais peut-être pas accepter que mon paternel tombât dans la déchéance. Il était la bouée à laquelle je m’agrippais lorsqu’un flot de tracas risquait de me submerger ; son intelligence et sa forte personnalité étaient mon point d’appui. Alors, quand je voyais cet être sans défense tomber dans la prime enfance, je perdais mes repères, je n’avais plus de père. Mon profond désarroi donnait libre cours à une certaine turpitude ; je n’avais plus devant moi l’icône de la sagesse et n’arrivais point à faire le deuil d’un père idoine qui, déjà, gisait au fond d’un cercueil.

 

Quand son fils rentra, il était en train de se lamenter non seulement sur sa condition, une pensée émue l’ébranlait également, il pensait à son enfant qui lui était dévoué ; comment pouvait-il l’accuser pour quelques vilenies ? Ne sont-elles pas incrustées dans la magnanimité ? La nielle, cette incrustation noire sur fond blanc orne certaines pièces de bijouterie ; les quelques bassesses de son fils ne mettent-elles pas en valeur la blancheur de son abnégation ?

Perdu dans mes réflexions, j’eus tout d’un coup un élan vers mon père ; je caressai pendant un moment ses mains, cela le calma. Lorsque je pris son poignet afin que ses bras entourassent ma nuque le battement de ses artères traversa la paume de mes mains ; un grand amour filial rythmait les palpitations de mon cœur. Le visage de mon père devenait de plus en plus serein, je sentais la quiétude des âmes réconciliées se rire de son corps tourmenté. Je ne sais plus combien de temps nous restions ainsi enlacés, pour finir il s’assoupit. L’odeur de son haleine un peu fétide me chatouillait les narines ; sa respiration régulière me projeta quelques années en arrière lorsque enfant je me glissais dans le lit de mes parents ; je me blottissais toujours contre mon père quand l’angoisse de la nuit me poursuivait. J’exposais mon visage à son souffle, afin que sa proximité m’enveloppât dans une douce sécurité. La mélancolie d’un passé révolu, mon père vivant comme un reclus et un futur que j’appréhendais de plus en plus vinrent à bout de ma résistance, j’ouvris les vannes et fondis en larmes. Je me rendais compte que, même impotent, mon père dégageait une aura qui m’était bienfaisante ; je me sentais bien auprès de lui et ne voulais pas le perdre.

Après le décès de mon père, j’ai suivi une psychothérapie qui m’a permis de faire une abréaction. Avec le recul, je me rends compte que j’ai vécu ce fameux jour un moment très intense. Certes, les jours suivants, j’étais toujours aussi bouillant mais mon ardeur n’altérait nullement la déférence que j’avais pour mon père, elle brisait l’indifférence. J’étais un fils, un aidant naturel.

 





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