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Quinze ans qui engendrent le présent


Auteur : FRENKEL David

Style : Scènes de vie




Il y a quinze ans, l’homme bien habillé qui est en face de moi et qui m’a fait tomber sur un sol détrempé avait cinq ans. A cet âge, il ne devait pas sortir sans être accompagné par un adulte alors que moi, quinquagénaire alerte, j’étais un randonneur invétéré qui ne s’appuyait sur personne avant qu’une poliomyélite ne réduise mes activités physiques, me suis-je dis. Le pignouf qui m’a fait tomber vient de m’apostropher dans une rue grouillante de monde pour me dire : « Hé, petit vieux, si tu ne sais pas marcher, va dans un asile, moi, à vingt ans, je n’ai pas envie de me frotter contre le froc d’un vieux schnock ». Je ne sais pas ce qui me retient de donner la bastonnade à ce malotru ; même à terre, j’ai la possibilité de lui flanquer un coup de canne. De toute façon ses paroles injurieuses provoquent une telle animosité que même la violence de mes coups n’y en viendrait pas à bout. Le goujat s’enfuit en ricanant devant quelques badauds médusés qui tardent à venir à mon secours. Je les supplie de me relever. Ils se mettent à deux, et me font asseoir sur le pliant d’un chaland. Ils s’enquièrent de mon état de santé mais, impatients, ils s’en vont sans attendre que je les rassure.

 

C’est vendredi, et j’ai voulu me rendre, comme d’habitude, de bonne heure au marché qui jouxte un petit pâté de maisons. Mon logis se situe à quelques centaines de mètres de la place où se tient le marché. A septante ans, la nature m’a remercié pour mes bons et loyaux services dans un monde souvent ingrat en me gratifiant encore d’une arthrose aux genoux qui se manifeste de manière imprévisible et me déséquilibre. Cela m’oblige à marcher avec un bâton de vieillesse. Avec une canne dans ma main droite et un cabas chargé de commission dans ma main gauche, je me suis donc avancé dans cette rue. Contrairement aux autres jours, elle était déjà noire de monde. Je me tenais donc sur mes gardes. Cependant, mon attention a été détournée par un enfant qui roulait à trottinette et qui est entré en collision avec une promeneuse. Le gamin a chuté et ne s’est pas relevé tout de suite. La dame a continué son chemin sans s’inquiéter. J’ai levé mon bâton en signe d’appel au secours lorsque soudain mon mal s’est rappelé à mon bon souvenir. Pour ne pas tomber à terre, je me suis agrippé à ce jeune homme qui se trouvait à côté de moi. Il a joint le geste aux paroles injurieuses et, d’un mouvement brusque, il s’est détaché de mon emprise. J’ai été déséquilibré. C’est comme cela que je suis tombé, moi aussi, les quatre fers en l’air. Le gamin a été quitte pour quelques égratignures.

 

Je bous de colère. Je n’ai rien contre les deux énergumènes qui se sont hâtés de vaquer à leurs occupations, pour eux je ne suis que le malheur anonyme d’une grande ville, mais j’en veux à cette grande cité qui engendre l'homme malfaisant. Cette agglomération ne permet-elle pas à la jeunesse de faire rempart de leur corps aux vieillards débiles ? Les bretelles d’autoroutes ne raccordent-elles pas aussi les générations ? Se déplaçant le plus souvent en voiture, l’homme a-t-il autant perdu contact avec les personnes âgées que, quand par hasard il s’y frotte, cela tourne en phobie ? Des hommes et des femmes aux visages crispés, aux pas pressés, passent devant moi. Ils suivent la voie de leur destin. Certains vont se jeter dans la gueule du loup, d’autres aboutiront au paradis alors que la majorité va à la rencontre du quotidien. Je les jalouse ; les années ne les ont pas encore enfermés dans un train qui les emmène dans le cul-de-sac de leur existence. Les vieux admirent à travers la vitre des vies qui sont encore à la croisée des chemins. L’idée de me lever et de partir me traverse l’esprit. Mais pour aller où ? Je n’ai pas envie de rejoindre ma demeure, d’asseoir mon popotin sur le siège d’un fauteuil usé acheté aux puces et d’y étaler ma veulerie. Les propos acerbes du jeune homme m’ont rendu amer. L’avantage de la jeunesse, me dis-je, c’est l’illusion. Même les loubards, se levant le matin sans savoir quoi faire de leur journée, la bouche pâteuse et l’œil hagard, noyant leur oisiveté dans l’alcool fort jusqu’à dormir dans leur propre vomissure, glissent au fil d’une chimère vers un futur dont ils ne perçoivent pas la fin. Alors que moi, au soir de ma vie, j’aperçois au lointain la voûte d’un ciel noir qui obscurcit déjà mon présent et qui ne tardera pas à s’effondrer sur mon passé en le réduisant en poussière. Prendre un verre au bistrot du coin ne me tente guère. A cette heure, seuls les souillons se donnant du courage avant d’affronter l’abîme d’une désespérance et de jeunes mères s’accordant une pause fréquentent les cafés. Je suis déjà si déprimé que je risque de sombrer, devant la déchéance humaine ou face à une gente féminine que je ne peux plus aborder, dans la neurasthénie. Bien que je me sente mieux, l’incident de tout à l’heure m’a échaudé, et j’angoisse de me promener au sein d’une foule compacte au risque d’être de nouveau confronté à l’humeur belliqueuse d’un quidam. Alors je me lève, tourne le dos aux passants — j’en ai assez d’observer et d’imaginer la vie des autres —, embarque le pliant et m’éloigne jusqu’à ce qu’un mur anthracite se dresse devant moi. Je me trouve à quelques mètres d’un atelier ébéniste comme l’indique un panonceau au coin de la rue. Je m’assieds, et hume avec délectation l’odeur résineuse qui s’échappe de ce local. Il me rappelle la vie agreste de mon enfance. Le bruit strident des scies, loin de m’agacer, me transporte dans ce village montagnard où je vécus jusqu’à l’âge de dix-sept ans. Après une demi-heure, me voilà remis sur pied. La fragrance que dégage ce bois qu’on scie ne traduit-elle pas le bonheur d’une plante mutilée qui se reconstituera dans une autre œuvre ? m’interrogé-je avec joie. Pourquoi, poursuis-je ma réflexion, l’homme que la nature a flétri ne refleurirait-il pas sous les traits d’un sourire ? Pourquoi les muscles que le temps a atrophiés ne se régénéreraient-ils pas dans cette force que dégage le vieillard pour affronter l’inéluctable destin ? Je retourne sur mes pas et rends le pliant au chaland. J’ai envie d’embrasser le monde entier, tellement je suis rasséréné. Je me dépêche, j’ai hâte de rentrer chez moi, de déposer mes provisions et de retourner flâner au centre-ville. Je me sens fort à présent ; mes appréhensions se sont effacées comme par enchantement. Mais qui vois-je venir à ma rencontre ? Rien de moins que le godelureau impertinent qui m’a malmené toute à l’heure. Je le salue comme si rien ne s’était passé. Il me répond et m’invite à prendre un verre sur la terrasse située au bas d’une rue piétonne. Nous nous attablons et faisons les présentations. Sans que je lui demande, il me raconte sa vie. Orphelin de père dès son plus jeune âge, il a été élevé par une mère qui cherchait plutôt à collectionner les amants qu’à élever son Charles. Ses études furent calamiteuses. A peine la scolarité obligatoire terminée, il se lança dans la brocante. Informé par les annonces mortuaires, il flairait la bonne affaire en visitant les familles en deuil. Il commença par acheter le menu fretin qu’il revendait en racolant les gens dans la rue. Il économisa sou à sou jusqu’à ce qu’il eût suffisamment d’argent pour s’installer aux puces et bien gagner sa vie. Après avoir terminé son récit, Charles me présente ses excuses et me fait savoir que, quand je me suis retenu à lui, il a vu en moi le père qu’il n’a pas eu. Dans ses yeux, ce père devait être la charpente sur laquelle lui, Charles, devait s’appuyer, et non un débile qui se retient à la jeunesse. Chose curieuse, il rejoint ma première réflexion — celle que j’ai eu quand il m’a fait tomber — en me faisant part de sa tristesse : son père mourut il y a de cela quinze ans aujourd’hui. Je ne peux m’empêcher de penser : curieux est le destin. Si Charles n’avait pas perdu son père et que moi, Georges, n’avait pas été atteint par la maladie, il y a de cela quinze ans, nous ne nous serions jamais rencontrés et je n’aurais pas compris que les choses qui meurent ici-bas sont les mêmes qui régissent la grâce et la sérénité d’un monde innocent qui tourne jusqu’à épuisement. Charles prend congé de moi. On se fait l’accolade. Je lui demande s’il veut être mon fils adoptif. Il me répond que s’il m’a fait tomber et m’a humilié, c’était pour secouer ce père qui se complaisait dans le trépas. Le vieillard qui lui fait maintenant face est pour lui, sans qu’il sache pourquoi, — mais moi, je le sais — ce père qui lui fit tellement défaut. Il me prie de prendre donc mes quartiers chez lui. J’acquiesce. Des larmes de bonheur humectent mes yeux.





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