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L'homme qui voyait son passé


Auteur : Z. BALOGH Arthur

Style : Fantastique




Jusqu’à l’âge de trente-deux ans il était — comme on aime le dire — un homme normal. Une jeunesse sans histoire, quelques amourettes éphémères, mais pas de beuveries, pas de drogues et ses parents n’avaient pas divorcé non plus. Enfant unique et aimé, il passait ses vacances chez ses grands-parents et, après ses études terminées comme élève moyen et un concours réussi, il avait trouvé une place dans l’Administration. Il travaillait à la Poste. Guichetier au début et, maintenant, responsable d’un bureau de quartier.

Il suivait l’exemple parental. Sa mère enseignait la comptabilité dans un lycée professionnel tandis que son père était chef d’un bureau de la Sécurité sociale dans un arrondissement de la capitale. L’Administration avec un « A » majuscule leur assurait la sécurité de l’emploi et une retraite confortable.

Un homme normal. A vingt-cinq ans, en allant au bal des pompiers le soir du 14 juillet, il fit la connaissance de Laurence, une petite brune de deux ans sa cadette, infirmière à l’hôpital Saint Antoine. Ils se plurent et ce fut le début d’une romance.

La surprise de Laurence avait été réelle parce que Michel ne l’avait pas touchée au cours de leur soirée, il n’avait même pas essayé ! Et, quand il la laissa devant l’entrée de l’immeuble où elle habitait, il ne l’embrassa même pas.

« Timide peut être », pensa-t-elle, « mais certainement sérieux. » Car il parlait bien. De tout et de rien. Il donnait son opinion sur les films qu’il avait vus et sur les livres lus et évitait soigneusement la politique. En réalité, il était encore puceau. Fait rarissime. Il le savait bien car ses amis et ses collègues racontaient toujours fièrement leurs conquêtes. Certains hommes mariés avaient leurs maîtresses, des jeunes femmes célibataires ou mariées travaillant dans le commerce ou dans des bureaux.

Bien sûr, il avait lui aussi envie de vivre des amours torrides, il en rêvait, mais il avait peur des maladies. De ce point de vue, il n’était pas moderne. Son rêve était de trouver une jeune fille vierge, ce qui était vraiment impossible. Et il avait trouvé Laurence. Elle, elle savait tout, voyait tout et connaissait tout, non seulement à cause de son métier d’infirmière qui lui faisait côtoyer toute la journée des hommes nus et malades, mais parce qu’elle faisait l’amour depuis l’âge de seize ans et, qu’à l’hôpital, elle procurait du bonheur à plusieurs médecins et infirmiers.

Elle ne parlait jamais de ses aventures et Michel ne pouvait imaginer ses connaissances approfondies. Elle ne l’invita pas chez elle la nuit du 14 juillet et elle ne s’accrocha pas à son cou non plus en offrant ses belles lèvres charnues. Son comportement était réservé, comme Michel l’imaginait quand il rêvait d’une femme.

Le lendemain, la longue soirée d’été devint leur complice. Ils promenèrent main dans la main sous les feuilles alanguies des arbres du Bois de Vincennes. Au bord du lac, prenant son courage à deux mains, il embrassa Laurence qui n’attendait que ça.

Pour Michel, ce fut délicieux. Un nouveau monde, un monde sans frontières s’ouvrait devant lui. Connaître les baisers de Laurence lui donnait l’impression qu’il était devenu séduisant et, quand vers onze heures du soir ils arrivèrent devant chez elle, il lui susurra à l’oreille en respirant le parfum de son cou et de ses cheveux : « je peux monter ? »

Cette nuit-là, il devint homme.

Le « Je » de sa vie devint « Nous ». Dès cet instant, son existence de célibataire se transforma en vie de couple. Elle emménagea chez lui et il eut la conviction que leur union durerait éternellement.

Deux ans plus tard, leur « divorce » se passa à l’amiable. D’ailleurs, ce n’était pas un vrai divorce, car ils n’étaient jamais passés devant un maire, simplement ils partageaient le même appartement. Avant la rupture, ils avaient vécu deux ans d’illusions. Naïveté de Michel qui croyait réellement au grand amour et rêve de Laurence qui pensait qu’on pouvait tromper indéfiniment un homme parce qu’il ne verrait jamais les traces d’un autre. Et là, elle avait raison. Il ne savait pas qu’elle le cocufiait régulièrement pendant ses heures de service. C’était plus fort qu’elle. Elle n’avait absolument pas besoin de ces relations extraconjugales. Michel était jeune et vigoureux. Elle était tout simplement incapable de refuser les propositions des hommes jusqu’au jour où un jeune médecin l’invita à sortir. Leur aventure se transforma. Il tomba réellement amoureux et, exceptionnellement, Laurence aussi. Le médecin voulut se marier tout de suite.

Elle redoutait une scène, des cris, mais il n’y eut rien. Michel restait sans voix. Surpris, il écoutait ses explications bouche ouverte et il ne sortit de son état catatonique qu’au moment du départ.

— Tu permets que je t’embrasse encore une fois ?

Elle accepta.

Il l’embrassa avec passion. Lèvres sur lèvres, sa langue chercha fébrilement la sienne et ne trouva que ses dents serrées. Laurence partit avec ses deux valises. Elle disparut de sa vie.

L’existence de Michel changea de nouveau — Le « Nous » redevint « Je. » Mais, maintenant, il agrémentait sa solitude par des rencontres éphémères devenues une nécessité physique. Cependant, avec ces autres femmes, il ne ressentait rien, pas de sentiments, aucune affection.

C’est un samedi après-midi du mois de septembre qu’il perdit son statut d’homme normal. Il ne savait que faire de sa carcasse quand le soleil chauffe encore l’asphalte parisien et que les femmes arborent sur leur peau le souvenir coloré des vacances. Boulevard Beaumarchais, il s’ennuyait à mourir. Pour user le temps, il s’arrêtait devant les vitrines en faisant semblant de s’intéresser aux marchandises étalées. Dans un magasin, des instruments de musique : guitares, violons, clarinettes, des instruments électroniques dont il ne connaissait même pas le nom ! C’était un analphabète absolu du point de vue musical. Il n’avait pas d’oreille et chantait faux.

Sans savoir pourquoi, il poussa la porte vitrée. À l’intérieur, encore plus de violons, des batteries, quelques trompettes, guitares, métronomes, un harmonium et deux pianos à queue ouverts comme s’ils attendaient le concertiste. Son regard parcourait les différents instruments pendant qu’il marchait d‘un pas hésitant vers l’un des pianos. Les touches blanches et noires l’attiraient comme un aimant. Il n‘avait jamais eu l’occasion de s’approcher d’un piano. L’index de sa main gauche effleura une touche. « Pam-Pam ». Un son profond. Venu du fond du magasin, un sourire figé sur les lèvres, un vendeur lui posa l’éternelle question : « Il vous intéresse, monsieur ? Nous avons des conditions avantageuses… »

Il n’entendait rien. Il y avait un chambardement bizarre dans sa tête et, en obéissant à une force irrépressible, ses doigts glissèrent sur les touches et « Le rêve d’amour » de Liszt inonda le magasin. Ses doigts sautillaient et virevoltaient comme des papillons. Il jouait les yeux fermés, à l’aveugle. Son corps se penchait en avant et en arrière en suivant le rythme. Le morceau terminé, il ne remarqua pas l’étonnement des visages autour de lui et enchaîna avec la Fantaisie Impromptue de Chopin. Enveloppés par les sons magiques, le vendeur et les rares clients restaient interdits. Ils vivaient un instant inoubliable, la rencontre d’un interprète de génie.

Quand il eut fini, ses yeux s’ouvrirent sur des visages enthousiastes. Il entendait des applaudissements mais ne comprenait pas. Debout, il regardait le piano devenu muet, les gens présents et il se demandait pourquoi il était là. Il partit à pas pressés, comme quelqu’un qui se sauve.

— Monsieur, Monsieur !

 Le vendeur voulut le rattraper mais il poussa la porte vitrée et se retrouva sur le boulevard à l’ombre des platanes.

Il marcha jusqu’à la Bastille pour s’asseoir à la terrasse d’un café, à côté d’une table vide. Il respirait fort tout en essayant de remettre ses idées en place.

C’était quoi ? Que lui était-il arrivé ? Il savait qu’il avait interprété des morceaux de musique classique qu’il ne connaissait absolument pas. Mais il avait joué. C’était une certitude. Et sûrement très bien parce que les clients l’avaient applaudi.

  Tout était chamboulé dans sa tête. Après un deuxième café, il commanda un whisky, mais ses pensées ne devenaient pas plus ordonnées. L’impossibilité de trouver un début de réponse à sa question le rendait fou : comment pouvait-il jouer du piano ?

Sa consommation payée, il traversa la place comme un somnambule, sans faire attention aux voitures, pour s’arrêter au port de l’Arsenal où une grue soulevait un bateau de plaisance. Il regardait sans voir et, en surimpression, le clavier noir et blanc d’un piano se détachait.

                                               *

Il dormit mal. Il n’y avait aucune explication possible, tout était incompréhensible, irréel et angoissant.

Il lui fallut quelques jours pour réussir réellement à oublier et à enterrer profondément ce souvenir en continuant de vivre sa vie. Bien des semaines plus tard, les rêves commencèrent. Il donnait un récital et se voyait en queue-de-pie assis devant un piano ouvert. Quand il eut terminé un concerto, d’une salle couverte de noir, une ovation et des applaudissements montèrent vers lui. Les réflecteurs illuminaient et chauffaient l’air et il sentait la transpiration coller sa chemise sur ses omoplates. Il retourna vers son piano et son regard tomba sur ses mains. Ces doigts longs, fins et nerveux n’avaient rien à voir avec ses propres doigts boudinés, aux ongles larges et plats. Ce n’étaient pas ses mains !

Après un dernier accord, il se réveilla en sursaut, son pyjama trempé, car il avait réellement chaud. L’accord était encore dans ses oreilles et, les yeux grand ouverts, il regardait le néant, le noir profond de sa chambre et il entendait le tic-tac de son réveil moudre placidement le temps.

Il alluma la lampe de chevet. Quatre heures moins le quart. Il se leva pour boire un verre d’eau et se rafraîchir le visage. Mais après, il dut patienter longtemps avant de retrouver les abysses d’un sommeil agité.

                                              *

Deux jours plus tard, il rêva à nouveau. Toujours le concert. La même salle ou une autre, impossible de le savoir. L’unique différence, un orchestre du côté gauche et devant lui un vieux monsieur faisant des gestes larges pendant qu’il luttait avec son piano contre l’orchestre, ses doigts survolant le clavier. Comme les vagues d’un océan déchaîné les sons envahissaient sa tête, il faisait encore terriblement chaud et derrière ses yeux fermés il sentait la chaleur des lampes sur son visage.

La salle, l’orchestre, le piano, les sons disparurent comme par enchantement, il se retrouva sur une chaise devant une table et, sur la table, tout près de son visage, deux lampes l’inondaient de lumière et de chaleur. La voix d’un homme répétait : avoue !

Avouer quoi ? Il ne savait pas. Des menottes serraient ses poignets et il ne sentait plus ses doigts.

« Mes mains, » articula-t-il avec difficulté et il se réveilla.

Depuis le matin, ses poignets lui faisaient mal, mais il ne trouvait aucune trace. Pendant la journée, il faisait son travail consciencieusement malgré la douleur qui augmentait.

Pour oublier ses ennuis et trouver une dérivation, il invita sa petite amie du moment à passer la soirée et la nuit avec lui. Tout alla bien. Une agréable soirée en amoureux. Vers minuit, fatigués, ils s’endormirent immédiatement, serrés l’un contre l’autre.

 — Michel, Michel, réveille-toi Michel ! La voix alarmée de la jeune femme et ses secousses le réveillèrent brusquement.

La lampe de chevet les illuminait et les cheveux de son amie penchée sur son visage lui chatouillaient le nez.

— Qu’il y a-t-il ?

— Tu hurlais et gémissais en prononçant des mots incompréhensibles.

Il était encore en nage. Son cauchemar avait disparu sans laisser de traces, il ne se souvenait plus de rien. Mais il se doutait que c’était encore un rêve du pianiste inconnu.

 Il était hors de question d’expliquer ses rêves à répétition, alors, dès ce moment-là, il sut qu’il ne pouvait plus passer la nuit ni avec elle, ni avec une autre femme.

                                              *

Les croyances inculquées d’une religion choisie par ses parents ne le guidaient plus depuis longtemps. Il ne pouvait plus croire ni les promesses, ni les punitions promises par des hommes primitifs ayant vécu il y a des milliers d’années. Il considérait toutes les religions sans exception, comme des mouvements politiques et il pensait que ceux qui dirigeaient ces croyances voulaient prendre le pouvoir.

Tout en admirant les sciences et les scientifiques et tout en fuyant les philosophes et leurs acolytes, il ne niait pas l’existence de mystères encore inconnus et inexplicables, peut-être pour toujours. Le spiritisme ne l’intéressait pas et il avait horreur des diseuses de bonne aventure, de ceux qui soi-disant voyaient et voulaient prédire l’avenir.

Cependant ses rêves voulaient dire quelque chose. Il avait un lien invisible avec un inconnu. Un pianiste. Il en était certain car il avait joué réellement au moins une fois.

Quelques semaines plus tard, quand l’haleine de l’automne commença à couvrir les arbres, les feuilles jaunies tombaient sur les trottoirs comme des libellules mortes. Il s’arrêta à nouveau devant le magasin d’instruments de musique. Il hésitait. Les tubes fluorescents illuminaient l’intérieur et les pianos étaient toujours ouverts.

Évidemment, le vendeur ne le reconnut pas. Il passa devant lui comme s’il était invisible et, attiré par les touches, il s’arrêta devant un piano. Il avait peur. Et si le miracle ne se renouvelait plus ?

« Je ne peux pas ! » L’idée, les mots revenaient en boucle et, malgré sa résistance, ses doigts touchèrent le clavier.

La chaise était là, il s’assit et se mit à jouer. Il ne savait pas quoi, une mélodie très triste. Les yeux fermés, ses doigts ne cherchaient pas leurs places, ils glissaient sans hésitation. Les clients et le personnel s’agglutinèrent autour de lui pour écouter religieusement.

Mais, comme la première fois, il s’enfuit sans parler à personne. Il évita ceux qui voulaient lui poser des questions car il ne pouvait pas parler, il n’était plus lui-même.

Quelques jours plus tard, il s’inscrivit dans une école pour prendre des cours de piano. Un professeur lui parlait du solfège, des exercices mais ses doigts boudinés frappaient trop fort et la légèreté élémentaire lui manquait. Honnête, l’enseignant lui conseilla d’arrêter.

— Vous êtes trop âgé, Monsieur. Il faut de la souplesse et commencer assez jeune. Essayez peut-être la guitare. C’est la mode et bien moins cher comme instrument.

Après le jugement du professeur, ses convictions trouvèrent leur justification. Réellement, ce n’est pas lui qui jouait. Alors qui ? Il disposait de très peu de repères à part ceux de son rêve. Un concertiste-virtuose arrêté par la police. Ce n’était pas beaucoup, mais assez pour éliminer d’emblée son pays et les pays occidentaux. L’Extrême-Orient aussi parce qu’il ne sentait pas, n’imaginait pas qu’il était asiatique.

Tout en restant assez étendues, ses recherches se resserraient sur la Russie et l’Europe de l’Est. Plusieurs nuits paisibles ne lui laissèrent aucun souvenir. Tout en étant heureux de bien dormir à nouveau, il était déçu de ne pas avancer et de ne pas mieux connaître ce pianiste inconnu.

Ce ne furent que trois nuits calmes. À la quatrième, il rêva à nouveau. Il se trouvait dans un camp de travail et portait de lourdes pierres. Chaque nuit, il les déplaçait d’un endroit à un autre, visiblement sans but et d’autres prisonniers les cassaient en morceaux. Ses mains enflaient et ses doigts étaient couverts de blessures.

                                               *

Il n’en pouvait plus. Le matin, il était encore plus fatigué que le soir au moment de se coucher. Ses doigts et ses avant-bras lui faisaient mal. Il alla chez le médecin avec des radios mais ses mains tremblantes étaient parfaites. Pourtant la douleur persistait.

— Je dors très mal docteur ! Je rêve tout le temps et je suis épuisé physiquement.

Le médecin lui donna un traitement pour qu’il dorme et reprenne des forces. Pendant quelque temps ce fut efficace, mais un jour les songes revinrent malgré les médicaments.

Il fallait continuer les recherches. Sur Internet, il découvrit un pianiste mort depuis plusieurs années et originaire d’un ancien pays communiste. Condamné aux travaux forcés pour un crime inexistant, des événements quasi miraculeux lui permirent de quitter le pays et de s’installer en France, où il devint, après des efforts et des soins, l’un des virtuoses les plus en vue.

Michel regardait la liste de ses œuvres et son excitation était à son comble. Il l’écoutait des heures durant et, en regardant ses propres doigts, il avait beaucoup de difficultés à croire qu’il était capable de jouer comme cet homme mort.

Pour le voir, il acheta des enregistrements filmés. Aucune ressemblance entre eux sans parler de la différence d’âge. C’était donc lui la réincarnation de cet homme ? Sinon, pourquoi rêvait-il de sa vie et pourquoi jouait-il du piano sans connaître la musique ?

Depuis qu’il pensait avoir trouvé l’identité de l’artiste, il dormait à nouveau sans somnifères et les douleurs avaient disparu de ses mains et de ses bras. Il vivait une chose unique, jamais vécue par personne. L’explication fantastique calmait une réalité totalement inexplicable.

                                               *

Il ne rêvait plus, mais le désir de jouer devenait de plus en plus fort. Après ses heures de travail, il s’arrêtait souvent devant le magasin où il avait déjà joué deux fois. Le magasin était encore ouvert mais il hésitait devant les vitrines illuminées, regardait l’intérieur en luttant contre l’envie de rentrer pour retrouver le piano, parce qu’il avait peur. Peur des explications, des inévitables questions. Il résistait et continuait sa route sans but.

En se promenant, des souvenirs d’endroits inconnus et de villes jamais visitées lui revenaient. Des flashs. Des visages d’un autre passé qui était le sien sans l’être réellement. Il marchait sans regarder où il allait, ses pieds écrasant les feuilles mortes pendant qu’il se souvenait des événements vécus dans une autre vie.

Il ressortait de ce torrent comme un homme au bord de l’asphyxie sort sa tête hors de l’eau et, à nouveau, contrôlait son corps.

Pourquoi se souvenait-il d’une vie antérieure ? Pourquoi lui ? Il vivait une double vie. La sienne, la vie normale, et la vie d’un autre qui devenait la sienne. C’était difficilement supportable. Et le plus terrible était qu’il ne pouvait en parler à personne s’il ne voulait pas passer pour fou !

En prenant une semaine de vacances, il choisit dans les bibliothèques des livres sur le paranormal, la réincarnation, il n’y avait pas une seule réponse acceptable. Et il cherchait ses propres traces d’une autre vie. Il avait vécu à Paris. Il se laissait envahir par les souvenirs. Sans résister. Il voyait une salle de concert où il avait joué plusieurs fois avec un orchestre symphonique dans un passé éloigné. Sa tête était pleine de sons. Il ferma les yeux un instant et revit son piano et le chef d’orchestre. C’était effrayant.

Ses pas incontrôlés le conduisirent sur les quais d’une gare et il prit un train pour aller vers une ville et la maison où il habitait jadis. Il savait bien qu’il n’y avait plus personne dans cette maison, sa veuve était déjà morte depuis longtemps, ses enfants partis sous d’autres cieux. La maison était transformée en musée.

Après avoir payé l’entrée, il était chez lui. Il reconnaissait les pièces en même temps que d’autres souvenirs l’assaillaient. Il était le seul visiteur, il pouvait s’arrêter aussi longtemps qu’il le voulait, mais ne restait jamais seul. Un gardien l’accompagnait partout. À la vue du piano, son piano, la tentation fut trop forte. Il s’approcha parce qu’il devait le toucher, caresser le clavier…

« C’est interdit, Monsieur ! »

Il entendit la voix sèche du gardien, mais rien à faire. Incapable de freiner son désir, comme une caresse d’amoureux, ses doigts glissèrent sur le clavier et les sons magiques vibrèrent à nouveau entre les murs de sa maison.

                                               *

 — Quand est-il sorti du coma ?

Le regard du médecin passait des moniteurs au visage de l’infirmière et au malade immobile sur le lit. Ses yeux affolés bougeaient en essayant de voir toute la chambre. Dans sa gorge, une canule l’empêchait de parler et il faisait des efforts pathétiques, sans succès. Le médecin et l’infirmière enlevèrent une partie des tuyaux installés pour le garder en vie pendant son inconscience.

— Calmez-vous ! Le plus difficile est passé !

L’infirmière se penchait et préparait une piqure pour  l’apaiser.

                                               *

— Vous pouvez m’expliquer ce qui m’est arrivé ? Pourquoi je suis ici ?

— Vous ne vous souvenez de rien ? demanda le médecin.

— Non. Enfin, j’ai des souvenirs de beaucoup de choses, mais je ne sais pas pourquoi je suis à l’hôpital. Pourquoi j’étais dans le coma.

— Il y a à peu près un mois, un samedi après-midi, en traversant le boulevard Beaumarchais, vous avez eu un grave accident.

« Vous avez traversé devant une voiture. Le choc vous a fait perdre connaissance et les pompiers vous ont transporté ici. »

— C’était un samedi, boulevard Beaumarchais ?

— Oui, un samedi après-midi.

— Je me souviens d’énormément de choses qui n’ont rien à voir avec cet accident.

— Justement, je voulais vous demander si vous aviez gardé des souvenirs de votre état d’inconscience? Selon nos observations, votre cerveau travaillait presque en continu comme si vous aviez rêvé ! Absolument différent des états comateux habituels.

— J’étais moi et en même temps quelqu’un d’autre. Il parlait lentement en hésitant.  Une vie antérieure. Impossible de vous expliquer autrement. Je ne crois en rien, surtout pas à un autre monde meilleur après la mort, au ciel ou à l’enfer et autres fariboles. À la réincarnation non plus et, malgré tout, j’étais quelqu’un d’autre tout en restant moi-même. Je savais faire une chose impossible pour moi, jouer du piano ! J’étais un concertiste mondialement connu.

Après un court silence, il dit son nom. 

— Il est mort depuis longtemps.

Pendant qu’il parlait, le médecin avait enclenché un magnétophone.

— Je sais. Pourtant, moi, j’étais lui. Avant de me réveiller, je suis allé chez lui, dans son ancienne maison devenue un musée et j’ai touché son piano. Je crois que le gardien est intervenu ou qu’il voulait le faire, mais le réveil a interrompu les événements. Vous ne me croyez sûrement pas Docteur mais c’était vrai, réel, vécu. Pas d’incertitudes, pas d’hésitations. Je m’en souviens encore comme de n’importe quel événement de ma vie, mon premier emploi, mon divorce. Pas comme d’un rêve.   

 Un silence gêné s’installa entre eux puis le malade réagit.

— Ne croyez pas que je suis fou ! 

— Non, je ne le pense pas. Et vous jouiez du piano dans votre rêve ?

— Oui. C’était extraordinaire, fantastique, magique…

— Parce que vous ne jouez pas réellement ?

— C’est ça. Pas du tout. Je ne connais rien à la musique. Je n’ai pas d’oreille.

— Voulez-vous essayer de nouveau ?    

— Non. J’en suis incapable, je n’y connais rien.

— Pourtant, il serait intéressant de voir s’il ne reste pas quelque chose… disons un résidu, expliquait le médecin. Entre les visions et la réalité.

— Vous ne me comprenez pas, Docteur ! La voix du malade tremblait d’impatience. Les rêves sont des histoires, des événements fantaisistes avec des inconnus. Ou bien avec des personnes de la famille ou de l’entourage. Il n’y a pas de logique. Moi, j’ai réellement vécu dans la peau d’un personnage renommé et disparu depuis un certain temps. Je peux vous décrire les endroits qu’il connaissait et où je ne suis jamais allé. Ce n’était pas un mirage. Pendant mon inconscience, j’ai vécu une double vie. La mienne et la sienne. Quand j’étais lui, je jouais au piano comme un virtuose alors que moi, je vous le répète, j’en suis totalement incapable.

                                               *

En convalescence, il quitta l’hôpital quelques jours plus tard. Son secret partagé restait couvert par le secret médical. Avant la reprise de son travail, il lui restait encore des jours de repos pour s’habituer à la vie trépidante. En se promenant, il arriva boulevard Beaumarchais et s’arrêta devant le magasin de musique.

Regardait-il les instruments juste avant son accident ? Venait-il ici réellement ? Il n’avait aucun souvenir de cet après-midi-là. Ce qu’il avait fait, où il était allé, rien. Il fallait rentrer pour trouver une réponse. Il voyait les différents instruments de musique, deux pianos et un vendeur qui s’ennuyait ferme. En s’arrêtant devant l’un des pianos, il racla sa gorge.

— Oui Monsieur ?

— Puis -je vous demander si, et il cherchait ses mots, si quelqu’un a joué chez vous sur un de ces pianos ? Il avait peur de paraître idiot, mais le vendeur répondit, imperturbable.

— Non Monsieur ! Personne. Depuis longtemps personne ne s’intéresse aux pianos. Les guitares oui. Nous avions, il n’y a pas si longtemps, un excellent guitariste, il nous jouait un morceau, mais au piano, jamais personne.        

Troublé, il termina sa promenade et s’examina longuement dans le miroir de la salle de bains. Il voulait voir, il cherchait ce qui était derrière son visage. S’il n’y avait pas un autre homme, un faciès du passé, d’une autre vie ? Et le prochain personnage ? Celui qui viendrait après lui ? Comment ? Où ? Est-il encore dans les lymphes d’un avenir pas encore né ? Il regrettait la disparition de l’autre, il désirait revivre encore ce passé, ces moments d’extase devant le piano. Devant son regard brouillé, il devinait les reflets d’autres traits, la répétition infinie de visages aux contours incertains, à peine ébauchés et recouvrant le sien.





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