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Les maisons ferment leurs volets


Auteur : FRENKEL David

Style : Scènes de vie




Après ma retraite, mon épouse Laure et moi-même, décidâmes de nous établir dans la campagne jurassienne. Un jour où nous sillonnions en voiture la Suisse romande, nous tombâmes sur un homme entre les deux âges qui était en train de clouer une pancarte sur sa porte. On y lisait : « A vendre, prix très avantageux. » C’était un vieux chalet tout en bois construit. Nous entrâmes. Les effluves résineux que dégageait le bois nous pénétra agréablement. Laure s’exclama :

      – Cette odeur me transporte.

J’acquiesçai. Des petits pots de fleurs bordaient les fenêtres. Nous nous imaginâmes que les roses, les anémones et les œillets étaient le sésame pour une demeure emplie de joie. Quand nous entrâmes dans le chalet, je dis à Laure :

      – Ces fleurs qui entourent les fenêtres sont les portes du paradis !

Elle me sourit en guise d’approbation. Le plancher craquant sous nos pas semblait nous souhaiter la bienvenue. La cuisine, qui avait gardé cette odeur caractéristique des nourritures agrestes, exhalait les effluves du graillon, de la fondue. Elle nous rappelait les carnotzets conviviaux.

      – Ha ! Il ne manque plus que les bouteilles de blanc, nous écriâmes-nous presque en chœur.

Tapissés d’étoffes mordorées, les murs du salon-salle à manger s’étaient mis sur leur trente et un pour nous accueillir. Six fauteuils en osier étaient disposés en rectangle près de la verrière située à l’ouest de cette pièce. Les coussins en velours garnissant les sièges nous invitaient moelleusement à y poser notre popotin. Nous prîmes un peu de repos. Notre regard fut attiré par un magnifique vase en porcelaine de saxe qui trônait sur la grande table rectangulaire en bois de chêne. Nous demandâmes au propriétaire s’il était compris dans le prix de vente. Il nous répondit que, non seulement il y était inclus, mais qu’en plus, si nous faisions la transaction, il nous ferait cadeau des reliques enfermées dans l’armoire vitrée au coin nord du salon. Elles avaient appartenu, ajouta-t-il, à un illustre bourgeois de la commune. Ces objets se composaient de petites figurines en terre cuite, de poussahs datant de l’époque de l’empire Ottoman. Le propriétaire nous raconta aussi que ce chalet appartenait autrefois à un noble bien connu dans la région et que, lorsque ses grands-parents eurent pris possession du chalet, ces reliques leur furent également cédées avec la maison. Il nous mit sous le nez un certificat attestant que ce petit trésor appartenait à un certain Monsieur Von Burg. Il ajouta qu’il nous céderait sa demeure à vil prix car un imprévu l’obligeait à se défaire de son bien dans les sept jours. Je n’hésitai pas et lui rédigeai son chèque.

...C’était un jour d’automne. Je marchais, comme toujours, tête baissée. Laure, quant à elle, ma future épouse, déambulait nonchalamment, les yeux rivés sur la devanture d’un magasin de mode. Nous nous heurtâmes.

      – A quelle amourette étiez-vous en train de penser ? dit-elle sur un ton de badinage

Le petit air moqueur de Laure, au lieu de m’intimider, m’avait au contraire enhardi. Je me sentais également d’humeur à plaisanter.

      – A vous justement, répliquai-je d’une voix enjouée. Elle s’esclaffa :
      – Vous regardiez parterre, je ne fais pourtant pas le trottoir !

Nous piquâmes un fou rire devant quelques badauds intrigués. Une fois calmés, un silence gênant s’installa entre nous.

      – Eh bien, euh, je vais de ce côté, balbutiai-je en pointant mon index vers une rue piétonne.
      – Alors, nous ferons un bout de chemin ensemble, ma route passe aussi par là, dit-elle d’un ton avenant.

…Après quarante ans, nous cheminions encore ensemble mais nous n’étions plus l’un à côté de l’autre. Lorsque je restais en arrière, Laure me criait : « ton cœur ne me suis plus. »  Quand je prenais de l’avance, je lançais : « Laure, mais pourquoi ton désir s’attarde-t-il ? »

Laure s’était tout de suite éprise de moi. Ses tendres épanchements avaient gagné mon cœur. Nous nous étions mariés peu de temps après notre rencontre. Malheureusement, le coup de foudre que nous avions eu l’un pour l’autre avait subrepticement annoncé des orages de la vie conjugale. Ils avaient éclaté dans un ciel obscurci par les vicissitudes de l’existence. L’éducation des enfants, de nouvelles orientations professionnelles, quelques inquiétudes de santé avaient formé de noirs nuages. Mais, malgré tout, nous n’avions jamais songé au divorce. Nous faisions partie de ces couples qui rechignent à prendre de grandes décisions par paresse, par commodité.

Les premiers mois de notre séjour étaient merveilleux. Nous goûtions le calme de la campagne dans un cadre idyllique. La fragrance du feuillage, des fleurs, après la pluie ; le soleil dardant ses rayons sur les conifères, le ciel reflétant ses fresques sur la plaine verte, nous enveloppaient d’un agréable étourdissement. Puis, de manière pernicieuse, le silence de la campagne commençait à devenir pesant et notre émerveillement s’évaporait dans le déjà-vu. Nous essayions de trouver des mots qui rompissent l’ennui mais cela faisait belle lurette que le dialogue entre nous se résumait en des phrases toutes faites et revenant sans cesse ; elles étaient le fil conducteur d’une routine rassurante. Nous faisions l’effort de nous éblouir devant la nature mais le cœur n’y était plus. En plus, nous vivions depuis longtemps comme frère et sœur. L’incompatibilité de nos désirs avait enfoui nos élans sous des esprits aigris. Nous nous enfoncions inéluctablement dans un mal-être.

Un chalet, de la même grandeur que le nôtre, nous faisait face. Depuis notre arrivée, il était inhabité. Un beau matin d’été, nous vîmes un jeune couple s’introduire dans les lieux. Je fus frappé par la fille. Elle était bien prise. Son visage d’ange, ses longs cheveux blonds, ondulés, retombant sur un dos bien droit, son corps souple, me fascinèrent. Habillée d’un flottant laissant voir des jambes bien musclées, d’un maillot épousant une gorge développée, et chaussant des bottines lui allant à merveille, je fus pris de fantasmes. En la voyant, j’imaginai une cavalière s’apprêtant à chevaucher son amant. Le mari, qui avait l’air d’un grand dadais, d’un gauche désarticulé, ne collait pourtant pas à mon phantasme. Je ne le vis pas du tout fricoter avec la jolie demoiselle. Après une demi-heure, les jeunes gens s’en allèrent déjà. C’est grâce à eux que nous commençâmes à parler de choses qui sortirent de l’ordinaire.

     – Tu crois qu’ils vont l’acheter ? me demanda Laure. Je perçus une sorte d’inquiétude dans sa voix.
     – Ne t’en fais pas, ils ont l’air gentils, la rassurai-je.
     – Ce n’est pas cela qui me tourmente, Maurice chéri, j’ai peur qu’ils ne voudront pas emménager dans ce coin perdu, pourtant leur présence nous ferait du bien.

Tiens, elle me qualifie maintenant de « chéri », me dis-je. Cela faisait belle lurette qu’elle n’avait pas prononcé ce mot. Je souhaitai la venue de ces gens car la perspective d’avoir un voisinage avait métamorphosé Laure. L’éventuelle intrusion de l’étranger aurait-elle soulevé ses sentiments ? L’accent de son excitation, sa marque d’affection me rappela la fille qui m’avait séduite. Nos sangs de navet n’alimentaient plus les sens ; si ce jeune couple venait s’installer, la vacuité de nos sentiments pourrait se remplir de sang neuf.

      – Tu sais, si ce n’est pas eux, cela sera quelqu’un d’autre ; le chalet d’en face ne restera pas éternellement vide.
      – Oui, tu as raison, répondit Laure.

Deux mois avaient passé. C’était une nuit chaude de fin d’été. Minuit sonna. Malgré l’heure tardive, l’air avait de la peine à se rafraîchir. Nous nous retournions chacun dans notre lit et n’arrivions pas, comme c’était souvent le cas, à trouver le sommeil. Soudain, nous entendîmes des pas. Nous nous levâmes d’un bond. Le gravier crissa sous le passage de deux individus que nous ne reconnûmes pas tout de suite. Après quelques instants, Laure s’écria :

      Mais oui, ce sont eux !

Je reconnus, à mon tour, les deux silhouettes dont nous avions souhaité la venue. Elles se dirigèrent vers la petite maison d’en face qui, dans nos esprits, avait été achetée par ces gens. Effrayés par les cris de Laure, nos futurs voisins sursautèrent. Ô, n’ayez pas peur, mon épouse est si contente de vous voir arriver, qu’elle n’a pas pu s’empêcher de manifester bruyamment son contentement. Soyez les bienvenus, leur souhaitai-je.

     – Merci, Je m’appelle Claire, mon mari, Steve, on fera plus ample connaissance demain, dormez-bien !

Un croissant de lune éclairait notre interlocutrice comme sur une scène de théâtre. Claire avait articulé chaque mot avec emphase telle une actrice. Elle avait cherché à cacher son agacement et nous avait parlé comme une maman avec ses enfants Soit l’heure tardive l’indisposait, soit c’était le ton qu’elle prenait lorsqu’elle s’adressait à des vieillards.

      – Moi, c’est Maurice, ma femme, Laure, m’empressai-je d’ajouter.

Le mari de Laure ne nous adressa pas la parole. Il fit un petit grognement et leva sa main en guise de « Bonne nuit ». Nous retournâmes au lit.

      – Il n’a pas l’air très engageant, ce Steve, et, elle, la simplicité ne doit pas être son point fort. Mon petit doigt me dit que ces gens sont des parvenus, des nouveaux riches au caractère peu affable.

.     – Mais qu’en sais-tu ? tu les as à peine entrevus, attends de faire plus ample connaissance, dis-je sur un ton agacé.
      – Mais je rêve, n’as-tu pas remarqué comme elle nous a parlé ; elle nous a vraiment pris pour des demeurés. Quant au grand nigaud, son grognement veut tout dire ! s’exclama Laure.
      – Que veux-tu, il est tard tu les jugeras quand ils seront frais et dispos.
      – Oui, mais n’empêche, insista-t-elle, c’est toujours la première impression qui est la bonne.

Nous étions à peine endormis que le grincement des volets se fit entendre.

      – Hein ? s’exclama Laure, ils ouvrent les volets à cette heure ? Ils ne pensent pas au bruit.
      – Que veux- tu, il faut bien qu’ils aèrent les pièces.
      – J’espère qu’ils huileront les paumelles. Je me demande d’où ces personnes peuvent bien venir. En tout cas, comme je te l’ai dit, ce ne sont pas des gens qui sont à plaindre, poursuivi Laure.
      – Comme nous, lui fis-je remarquer.
      – Oui, mais eux s’aiment sûrement

J’entendis un léger trémolo dans sa voix.

      – Tu oublies que lorsque nous étions jeunes, nous étions follement passionnés, m’emportai-je.
      – Triste consolation, les souvenirs amoureux ne fleurissent pas les cœurs asséchés, déplora-t-elle poétiquement. 

Elle avait raison. Mais que pouvais-je faire ? Son corps ne m’attirait que sporadiquement. Je remarquai pourtant que cela faisait longtemps que nous n’avions plus parlé en pleine nuit à trois heures du matin. Cela me rappela les premiers temps après notre mariage, où après l’amour, nous déversions le reste de notre volupté sur des conversations qui, bien que frivoles, transformaient notre plaisir en une fervente complicité jusqu’à ce que nous nous endormions.

      – Je pense trop à la mort. Je suis un vieillard au bord du tombeau. Aucun sentiment, aucune lumière n’arrive à me faire oublier que je suis en fin de parcours, essayai-je de me justifier.
      – Je comprends, ta vieillesse a commencé il y a vingt-cinq-ans, ironisa mon épouse. Mais n’empêche, lorsque tes yeux rencontrent la nouvelle venue, tu oublies la mort comme par enchantement, ajouta-t-elle avec malice.
      – Mais qu’est-ce que tu racontes ? Dis-je sur un ton qui se voulait sévère.
      – Allez, dors, on s’est compris, ordonna-t-elle. 

Je me ramassai en chien de fusil et tournai le dos à Laure. J’étais sur le point de m’endormir lorsque j’entendis le bruit aigre des volets qui devaient se refermer. Tiens, me dis-je, ils vont se coucher. S’aimeront-ils ? Le corps si désirable de Claire me fit rêver et me projeta pour finir dans les bras de Morphée. Le lendemain matin je me réveillais tôt. Laure dormait encore du sommeil du juste. J’étais excité. Ma nouvelle voisine me faisait voir la vie sous d’heureux auspices. Certes, elle avait un compagnon et avait trente à quarante années de moins que moi, mais sa présence c’était la rose de mon jardin secret. « Secret » était un mot sûrement inapproprié car Laure avait percé mes pensées. Mais malgré tout, j’avais la clé des champs pour entrer dans les fantasmes jouissifs quand bon me semblait. Et, qui sait ? Peut-être accepterait-elle que je prenne sa main, que je la caresse ou que je lui donne un baiser. La belle perspective me faisait du bien. Soudain, le bruit tant attendu se manifesta. Je me levai d’un bond, couru vers la fenêtre, ouvris les persiennes. Je ne vis personne. Je ne retournai pas me coucher. Ma frustration m’empêcha de me rendormir. Je scrutai la maison de mes voisins en me demandant ce que lui ou elle pouvait bien faire à cette heure-ci. Au bout d’un moment, vêtue d’une chemise de nuit, j’aperçus Claire dans l’encadrement de la porte de la véranda. Elle fit plusieurs exercices d’assouplissement. Je vis la rondeur naissante de la poitrine de Claire se découvrir au rythme de sa gymnastique.

      – Que fais-tu, Maurice ? marmonna Laure à moitié endormie.
      – Je regarde au dehors.
      – Que regardes-tu, insista-t-elle.
      – Eh bien…Rien de particulier
      – Ah bon, et c’est pour cela que tu es déjà debout.
      – Mais oui, lâche-moi, dors, rétorquai-je brutalement. 

Mon impatience la fâcha. Elle s’élança vers moi comme une furie, m’écarta de manière brusque et leva complètement les persiennes. Laure vit Claire se promener à pieds nus en tenue légère dans la petite allée devant son chalet.

      – C’est donc ça, dit-elle d’un air triomphant ; cette midinette aguichante a des qualités incroyables. Elle fleurit ton tombeau. Je te plains mon vieux car tu n’es qu’un cochon qui reluque une gonzesse qui pourrait être ta fille, voir ta petite fille.

Son mépris ne me toucha guère. J’avais retrouvé une raison de vivre. Laure ne pouvait pas me la prendre. Pour mon épouse, reluquer une fille était synonyme d’impudicité. Laure n’admettait pas qu’on puisse admirer une beauté tel un beau tableau. Elle faisait partie des femmes qui partaient du principe qu’un homme âgé ne pouvait porter son regard sur une tanagra sans être concupiscent. Je fus tellement persuadé de mon innocence que je pris de l’assurance et lui lança ces quelques piques :

     – C’est plutôt toi que je plains. Tu es tellement aigri que tu vois le mal partout. Tu fais hélas partie de ces mémères qui pour remplir le vide de leur existence cherche à cancaner sur autrui. N’étais-tu pas contente de voir le chalet être enfin habité rien que pour pouvoir t’introduire dans la vie intime de ce couple et casser du sucre sur leur dos ?

     – Mais qu’est-ce qui te prend Maurice ? balbutia-t-elle
     – Je n’ai pas oublié tes propos médisants d’hier soir sur les nouveaux venus.

Laure resta coite. J’avais dû toucher un point sensible. Après un moment, elle se reprit et se força à rire :

      – Eh bien, mon Maurice, coureur de jupons, prêche maintenant la bonne parole, ah, ah ah….

Je la laissai avoir le dernier mot. Elle l’avait toujours eu. Depuis quarante ans, j’avais appris à m’incliner. Si je ne voulais pas que notre vie conjugale devînt un enfer, je devais en fin de compte rabattre mon caquet. Son sarcasme me mit dans une colère froide. Aussi m’empressai-je d’aller faire ma toilette. La douche bienfaisante calma mon courroux.

On était jeudi, jour des courses. Cette tâche je me l’étais appropriée dès le début de notre mariage ; à défaut de pouvoir cuisiner, je voulais garder une influence sur les choix culinaires de mon épouse. Je préférais y aller de bonne heure afin que je pusse me servir de produit frais. Je m’apprêtai à entrer dans ma voiture, lorsque j’entendis crier :

      – Hé, Monsieur Maurice, allez-vous en ville ?

C’était Claire. Je lui fis signe de tête que oui.

      – Pourriez-vous m’emmener ? Je n’ai pas encore mon permis, et Steve dors profondément. Il s’est couché ce matin. Je ne pense pas qu’il se réveille avant le début de l’après-midi. J’aimerais lui faire la surprise en lui préparant un bon repas qui devrait être prêt quand il se réveillera.

Elle avait débité ces paroles d’un trait sans prendre son souffle. Peut-être s’était-elle sentie mal à l’aise, qu’à peine arrivée, elle sollicitât déjà les services d’un voisin. Sa demande me gênait. Je n’avais pas envie que Laure me trouvât en voiture, seul avec Claire. Aussi, lui répondis-je :

      – Volontiers, mais j’attends que mon épouse vienne me rejoindre.

J’enchaînai d’une voix forte :

      – Laure, dépêche-toi, Claire veux nous accompagner !

Laure vint voir ce qui se passait. Elle était encore habillée de sa vieille robe de chambre mal rapiécée qui laissait entrevoir par ci, par-là, des parcelles de sa peau blanche tachetée de brun, signe de vieillesse. Elle venait à peine de se lever. Sa mine matinale sur un visage creux et ridé, ses cheveux grisonnants en bataille lui donnaient l’allure d’une sorcière directement sortie de la nuit profonde. Laure comprit mon embarras, et murmura entre les dents un « je vois » plein de sous-entendus.

      – La jeune demoiselle peut bien attendre encore une petite heure, le temps que je prenne un bain, me coiffe et m’habille, n’est-ce-pas Claire ? La questionna Laure en lui adressant son regard.
      – C’est que, bredouilla Claire, j’aimerais être de retour avant midi afin que le déjeuner soit prêt au réveil de Steve, mon mari, qui s’est couché à l’aube.

J’aurais voulu être deux pieds sous terre. Dieu sait, ce que Claire devait penser de nous. Laure, mal fagotée et au visage cadavéreux, moi, prenant place dans la voiture une heure à l’avance dussions verser dans la tragi-comédie.

Laure, qui dû s’incliner à regret, ne put s’empêcher d’avoir cette remarque :

     – Bon, allez-y, mais soyez sages.

La remarque de Laure me courrouçait. Qu’elle me traitât comme un enfant qui s’en va en excursion, soit. Mais de quel droit se permettait-elle de prendre Claire pour une gamine ? Je déversai ma colère dans mon mouchoir en me mouchant bruyamment. Je tentai de démarrer la voiture, mais le moteur cala. Je me dis, allez, ressaisi-toi, tu ne vas quand même pas te rendre encore plus ridicule. Comme si Claire eut deviné mes pensées, elle me dit :

     – Je vous sens contrarié, démarrez calmement, gardez votre pied sur la pédale de l’accélérateur.
     – Pour quelqu’un qui n’a pas son permis, vous en connaissez un bout. 

A mon tour, je cherchai à lui faire perdre de sa superbe en essayant de la prendre en défaut car ne m’avait-elle pas menti ? Ne savait-elle vraiment pas conduire ? Avait-elle inventé ce prétexte pour se trouver seule avec moi ? Je me fis mon propre cinéma.

      – J’ai déjà quelques leçons de conduite derrière moi, claironna-t-elle.
      – Ah bon, grognai-je. 

Ma désillusion actionna mes réflexes, et la voiture démarra. Arrêté à un feu rouge, Claire revint à la charge :

     – Je suis navré de vous avoir forcé à me véhiculer. Si vous n’aviez pas été là, j’aurais dû faire de l’auto-stop.
     – Mais vous ne m’avez pas forcé ! M’exclamai-je hypocritement
     – Excusez-moi, continua-t-elle, vous n’allez quand même pas me faire avaler que vous attendiez votre femme dans la voiture une heure avant le départ. Non, vous étiez sur le point de partir lorsque je vous ai abordé. Je ne vous en veux pas pour votre fausse excuse. Je vous comprends ; on ne s’embarque pas avec une inconnue sous les yeux de son épouse.

Les propos de Claire m’avaient débarrassé de ma sottise. Aussi, n’essayai-je pas de la contredire. Un silence gênant s’installa entre nous ; heureusement pas pour longtemps.

Une guêpe s’introduisait dans le véhicule, je fus tout content de pouvoir reprendre langue avec Claire en lui intimant :

     – Attention, à la guêpe, ne bougez surtout pas, je vais la chasser.

Je pris mon courage à deux mains ; j’ouvris toute grande la fenêtre de la voiture et entrepris par des gestes saccadés, désordonnés la chasse à l’insecte bourdonnante. Je fus béni des dieux car elle disparut dans les airs après quelques instants. Je pris un air victorieux et lui dis triomphalement :

      – Nous voilà débarrassé de cette menaçante bestiole ; je vais garder la fenêtre fermée.
      – Oh non, supplia-t-elle, laissez-la un peu ouverte ; j’adore sentir le souffle caresser mon visage.
      – Comme vous le voulez. De toute façon, si jamais la guêpe venait de nouveau vous chicaner, je la ferais à nouveau déguerpir. 

J’étais tellement attiré par cette beauté, qu’à défaut de pouvoir jouer à mon âge les séducteurs, j’avais essayé de lui montrer que je pouvais être son protecteur. Nous avions encore une bonne centaine de kilomètre à parcourir jusqu’au prochain Centre Commercial. Je cherchai un sujet de conversation. Je voulus absolument nouer contact avec ma passagère. Ne pouvant caresser le corps de Claire, je désirais que mes paroles la flattassent. Aussi, me semblait-il indélicat de la questionner de but en blanc sur sa vie privée ; elle se serait senti forcée de me répondre vu le service que je lui avais rendu. Ce fut pourtant elle qui me tendit la perche en me questionnant sur ma vie privée :

      – Comment se passe votre retraite, vos journées sont-elles bien remplies ?
      – Oh, vous savez, je ne fais rien de bien particulier, j’observe la nature.
      – Moi, poursuivit Claire, cela va un moment, mais après un certain temps je me lasse ; je dois bouger.
      – C’est normal à votre âge. J’ai passé ma vie à travailler, à me réorienter professionnellement, à faire face à l’adversité. Mon diplôme d’ingénieur de télécommunication en poche, j’ai été engagé dans une multinationale. Elle a décidé de rationaliser sa production trois ans après mon engagement. Elle a licencié une bonne partie du personnel ; Je faisais partie de la charrette. Trois mois après avoir été licencié, Je suis devenu représentant en téléphones portables pour le compte d’une grande firme japonaise jusqu’au jour où j’ai été remercié pour chiffres d’affaires insuffisants. J’ai cherché ensuite ma voie dans les assurances vie mais là aussi je n’ai pas été de taille à me battre contre les concurrents et ne suis pas arrivé à décrocher le minimum requis. Ces contrariétés m’ont plongé dans une profonde dépression. Mes troubles psychiques m’ont mis à la charge de l’assurance invalidité. Entre temps deux enfants sont nés. Afin que nous puissions tourner financièrement, mon épouse a fait des ménages pendant la journée. J’amenais les enfants à l’école, je leur préparais à manger, j’allais les chercher et faisais les devoirs avec eux. Bref, j’étais le père au foyer. Comme j’étais sous de puissants psychotropes il m’arrivait de faillir à mes tâches parentales et domestiques. Combien de fois était-il arrivé que mes chérubins rentrent en pleurant à la maison accompagnés de personnes serviables, que les enseignants avaient dénichées, parce que j’étais resté endormi. Il est aussi arrivé que mes enfants n’aient rien à manger car j’avais laissé brûler ce que leur mère avait laissé mijoter sur la cuisinière. C’était durant cette période que mes disputes avec Laure ont commencé. Je me sentais inutile. Lorsque les enfants ont grandi, sur le conseil d’un ami, j’ai suivi des leçons de comptabilité. Après trois ans de cours du soir, j’ai obtenu un certificat d’aptitudes. Mon cousin m’a engagé comme comptable. Je travaillais au noir. En plus de la comptabilité, je servais aussi de commis. J’ai fait partie des subalternes qui sillonnaient le pays pour livrer la marchandise à domicile dans les cas d’urgence. Je suis entré en pension l’année dernière. A part contempler, je ne sais que faire de mes loisirs. Voilà, je vous ai donné un aperçu de ma vie, et vous ? lui demandai-je. Claire ne se défila pas et me raconta son histoire :

      – Mes parents, je ne les ai jamais connus ; j’ai été élevé par l’Assistance Publique. Je ne sais pas si j’étais une petite orpheline ou si j’étais un enfant abandonné. J’ai appris à me battre dans cette institution ; chaque jour était une lutte non pas pour la survie — nous avions le minimum nécessaire — mais pour être reconnue et respecté de tous. Je devais me montrer forte face à mes camarades, car la faiblesse dans ce genre d’établissement, ne pardonne pas. J’y ai aussi appris la ruse, le louvoiement ; elle m’a permis d’obtenir des faveurs alimentaires, de ne pas être prise la main dans le sac à l’occasion d’un chapardage. J’étais une enfant studieuse ; je désirai être armé pour pouvoir affronter ma vie d’adulte dans les meilleures conditions. J’avais grande soif de revanche. J’ai passé avec succès l’examen de bac à lauréat. A ma majorité, on m’a trouvé un travail de vendeuse dans un magasin de chaussures. Mon calvaire a continué. La patronne me traitait comme une esclave. Après quelques semaines, son mari a commencé à me harceler. Il me faisait des avances. N’y tenant plus, j’ai pris une nuit la poudre d’escampette. J‘errais comme un chien perdu dans une ville de Lausanne endormie, lorsqu’une dame dans la cinquantaine, encore bien de sa personne, portant un manteau griffé, m’a abordée : « Pouvez-vous me donner la monnaie de deux cent francs ?». J’ai eu un rire amer et j’ai éclaté en sanglots. Elle m’a caressé les joues et c’est avec grande peine que j’ai articulé : « Je n’ai pas un sou sur moi, Madame ! » Elle a eu pitié de moi et m’a offert le gîte. C’était une dame de la haute société, propriétaire d’une Maison de mode renommée. Elle m’a prise sous son aile et m’a procuré un emploi dans un des magasins qui lui était affilié, et vendant des coiffures féminines. Engagée comme apprentie modiste, j’ai gravi petit à petit tous les échelons. Je conçois actuellement la forme des chapeaux féminins pour cette grande marque. J’ai fait la connaissance de Steve lors d’une présentation. Il était délégué commercial pour une entreprise belge. On nous a présentés lors du cocktail scellant la conclusion d’un important contrat. Nous nous sommes tout de suite plu et cela fait maintenant quatre ans que nous sommes ensemble. C’est mon grand amour !

      – La foudre frappe là où on ne l’attend pas ne pus-je m’empêcher de souligner en pensant à son compagnon, ce paquet d’os, un niais, dont Claire s’était entichée.

Avait-elle compris mon sous-entendu ? me demandai-je lorsqu’elle ajouta :

      – Vous savez, la beauté n’est qu’un vêtement, une parure ; ce qui se cache derrière l’apparence compte avant tout, puis elle soupira :
      – Malheureusement il n’est pas prêt à m’épouser, mais cela c’est une autre histoire.

A peine eut-elle prononcée ces paroles, que nous arrivâmes au Centre Commercial.

Nous nous pourvûmes du nécessaire et nous prîmes rapidement le chemin du retour. Nous nous enfermâmes dans un mutisme. Avions-nous déjà épuisé tout sujet de discussions ? Je n’avais pas envie de meubler le voyage de retour par des conversations plates. Elle psalmodiait plusieurs fois « pourvu qu’il ne soit pas encore réveillé, pourvu qu’il dorme encore deux heures », et cela me mettait mal à l’aise. J’avais l’impression que mes paroles seraient arrivé comme un cheveu sur la soupe tant son esprit me semblait être ailleurs. De plus, je me sentais ridicule d’avoir pensé que je pouvais avoir une relation cordiale avec cette minette. Et elle, quel intérêt devait-elle avoir à entretenir une relation, même amicale, avec un vieux sapajou ? Je me tins donc coi. Une fois arrivé, je garai la voiture devant mon chalet. En débarrassant les commissions du porte-bagages, je lui proposai de l’aider à porter ses achats jusqu’à sa demeure. Elle déclina mon offre d’un revers de main en marmonnant : « Bonne journée ». Décidément, pensai-je, il me serait bien difficile de devenir ami avec ma jeune voisine. Lorsque je franchis le seuil de la porte de ma maisonnette, Laure me cria :

        – Alors, vous êtes-vous bien amusés ?
        – Elle n’est pas très bavarde la petite, lui fis-je remarquer
        – Que veux-tu, le bavardage ne fait pas partie de ses gâteries, s’esclaffa-t-elle en me faisant un clin d’œil.
        – Mais que vas-tu chercher ? lui dis-je sur un ton offusqué.
        – Il n’est pas besoin d’être fin psychologue pour voir que tu en baves devant cette Claire, rétorqua-t-elle. Allez, ne te fatigue pas, viens, aide-moi plutôt à transporter le bois déposé effrontément par le bûcheron dans la cour. Il n’a pas daigné le transporter jusqu’à la cheminée, s’insurgea-t-elle.

L’indifférence de Claire à mon égard avait engourdi mon indignation. Je glissai donc sur l’ire réelle ou affectée de mon épouse dont le seul but, pensai-je, était que je ne la contredisse pas.

       – Vas-y, commence déjà, dis-je à Laure, je vais vite me doucher car je suis en trempe.

Je me rhabillai à la hâte et rejoignis Laure. Ma tenue était débraillée. Le soleil, au zénith, dardait ses rayons automnaux sur nos têtes chenues. Nous étions en train de ramasser le bois lorsque l’embarras nous envahit. Par la fenêtre semi-ouverte de la chambre à coucher de nos voisins, nous parvenait le bruit de leurs cris étouffés, haletants et rauque. L’effusion des amants nous gêna. Aussi regagnâmes-nous nos pénates sans piper mot.

      – A défaut de lui avoir préparé une cuisine savoureuse, elle lui montre une poignée d’amour ! claironnai-je à peine franchi la porte d’entrée.  
      – Pas qu’une poignée, observa Laure malicieusement,
      – Tu n’as pas compris. « Poignée d’amour » signifie selon le Robert :« Amas adipeux sur les hanches », expression familière. Je voulais dire par là qu’elle était nue, qu’elle se donnait à lui ; je parlai métaphoriquement articulai-je de manière pontifiante.
      – Je constate que la rondeur de ses fesses t’inspire. Au fait, continua-t-elle, comment sais-tu qu’elle devait lui préparer la cuisine ?
      – Claire me l’a dit durant le voyage, elle m’a pressé tout au long de la route, dis-je en appréhendant la suite.
      – Pauvre chou, tu aurais tellement voulu continuer en sa compagnie. Sa moue ironique en disait long. Furieux, je claquai la porte et sortis.
      – Et, est-ce que tu t’es vu ? cria-t-elle encore.

Je ne compris pas son allusion.

 

Je retournai dans la cour et croisai Claire. Elle était habillée d’un peignoir japonais. Les extrémités des manches courtes imprimés de motifs à petites figurines dorées entouraient ses bras comme un bracelet et mettaient en valeur une chair laiteuse. Un ruban rouge en nœud papillon maintenait son kimono attaché à la hauteur de sa poitrine et irradiait son visage creusé par l’effort amoureux. Ses yeux noirs exprimaient le bonheur d’une amante comblée. Elle ne savait pas que ses ébats avaient résonné dans mes oreilles, c’est pourquoi j’inventais ce mensonge :

      – En rentrant j’avais un coup de pompe et me suis affalé sur le canapé, je viens de me réveiller.
      – Moi aussi, je me suis couchée, mais pour d’autres raisons. Elle avait enveloppé ses paroles d’un air mélodieux tout imprégné de coquetterie. 

J’étais décontenancé car il me semblait qu’elle portât sur moi un regard moqueur. Je détournai la conversation :

      – Vous vouliez cuisiner pour votre mari, lui faire la surprise, que diriez-vous de partager, vous et votre époux, le repas avec nous ?

Je regrettai aussitôt mes paroles. Je m’affolai. Diantre, qu’est-ce qui m’avais pris ? Je n’en avais pas discuté avec Laure. Paniqué, je hurlai dans un état second, et sans me rendre compte que Claire ne s’était pas encore exprimée :

      – Laure, Laure.

Elle accouru précipitamment.

      – M… Mais, m…Mais qu…Que se passe-t-il ? bégaya-t-elle
      – Excuse-moi d’avoir hurlé, je pensais que tu étais descendu à la cave. Voilà, je me suis permis d’inviter Claire et son époux pour le déjeuner.
      – Mais Maurice, je n’ai rien préparé. Un autre jour, avec plaisir.

Son sourire forcé cacha un courroux enfoui sous sa bienséance.

      – Ne vous en faites pas Laure, répondit Claire, j’allais de toute façon décliner l’invitation spontanée de votre époux, car nous repartons cet-après-midi. Entre temps, Steve nous avait rejoints.

A mon tour je bégayai :

      – M…Mais, j…Je ne c…Comprends pas
      – Figurez-vous mes amis, Steve ne dormais pas. Il m’attendait et m’a accueilli en me mettant une bague au doigt, dis fièrement Claire.
      – Vous voyez tout arrive, lui coupai-je la parole. Puis elle poursuivi :
      – Je lui ai proposé de venir passer deux jours ici, dans le Jura, car je voulais le demander en mariage dans un cadre intime Quand je le lui ai demandé, il a refusé pour me faire cette surprise. Nous avons décidé de faire publier au plus vite nos bans. C’est pourquoi, nous repartons tout de suite.
      – Nos félicitations, criions-nous en chœur.

Nos souhaits étaient forcés. Nous étions estourbis par l’annonce de Claire. Mon épouse, aussitôt ses vœux prononcés, regagna précipitamment son logement. Quant à moi, pris par une ferveur romantique, je leur récitai une épigramme que j’avais composée il y a quelque temps lors d’un mariage de ma cousine :

     Que la joie vous accompagne
     Dans une vie de cocagne
     Où l’on s’unit pour le meilleur
     Car le pire est ailleurs.

Laure et Steve avaient de la peine à contenir leur sérieux. Je me rendis compte que ma braguette était ouverte et que ma chemise pendait en dehors des pantalons ; j’avais l’air d’un guignol. Je me sentis rougir jusqu’aux oreilles.

      – Excusez-moi, je suis tellement heureuse qu’un rien déclenche en moi un fou rire, dit Laure en parlant par saccades tant l’hilarité l’étranglait.
      – Vous n’avez pas à vous excuser, c’est moi qui suis ridicule. Je leur tournai vite le dos et corrigeai ma tenue vestimentaire.
      – Eh bien, je prends congé de vous ; j’étais enchanté de faire votre connaissance !
      – Moi aussi, s’empressa d’ajouter Steve.
      – Bon voyage, et à bientôt, leur souhaitai-je.
      – C’est que… Nous ne nous reverrons plus, bredouilla Claire.
      – Mais pourquoi ?
      – L’oncle de Steve est décédé la semaine dernière. Sa tante lui a fait des pieds et des mains pour qu’il reprenne la direction de l’entreprise que feu son mari dirigeait en Normandie et dont il était le propriétaire. Steve a accepté et nous nous établirons là-bas.
      – Alors, l’interrompis-je, cette maison, elle vous appartenait déjà. ? Lorsque je vous ai vu, il y a deux mois, je pensai que vous la visitiez, dis-je désespérément
      – Nous venions récupérer le ventilateur que nous avions oublié. Le bien immobilier, je l’ai hérité de ma grand-mère. Nous allons le mettre en vente ; l’argent servira à indemniser la tante de Steve. Elle ajouta encore :
      – Vous vous rappelez, je vous avais dit dans la voiture que Steve n’avait pas dormi la nuit ?
      – Ah oui, acquiesçai-je.
      – Eh bien figurez-vous qu’il est resté éveillé pour pouvoir peindre mon portrait en toute tranquillité. Il m’a remis le tableau en même temps que la bague des fiançailles.
      – Décidément, votre futur mari a été plus prompt que vous concernant les surprises, remarquai-je.

Steve, qui avait écouté religieusement le discours de Claire, s’anima tout d’un coup et questionna Claire :

      –Tu voulais aussi me faire une surprise ?
      – Oui, je voulais te préparer un déjeuner succulent, mais….

J’observai leur regard complice. Steve s’était rapproché discrètement de Claire pendant qu’elle conversait. Languissamment enlacés, la passion des amants éperdus de bonheur inspirait un rossignol qui semblait célébrer par un chant harmonieux l’union des deux tourtereaux sous un dais azuré. Je baissai les yeux devant le feu ardent qui brûlait dans les mirettes des amoureux. J’avais les larmes aux yeux. Je pleurai la jouissance inaccessible et leur criai :

      – Que Dieu vous bénisse !

Je rentrai dans ce chalet me semblant être devenu mon cercueil, pourtant je l’avais tellement apprécié les premiers temps de notre installation. A peine eussé-je franchi la porte, que je m’affalai dans un de ces fauteuils du salon-salle à manger ; il m’avait agréablement accueilli lors de ma première visite, et j’en gardais un merveilleux souvenir. Je me mis face à la verrière et éclatai en sanglots. La douceur d’une main vint effleurer ma tête dégarnie. La volupté des caresses s’était depuis longtemps égarée dans les limbes d’une tendresse oubliée. Les doigts crochus de Laure commencèrent à déterrer une passion juvénile. A son tour elle se lamenta :

      – Si le poids des années écrase nos cœurs, si le temps qui passe strie de noir nos nuits blanches, si la vieillesse recouvre de honte nos élans, nos âmes fredonnent encore une mélodie amoureuse. Je suis devenu une poétesse ardente sous les coups de boutoir de tes regards lubriques. Tu étais en admiration devant Claire, mais qu’avez-vous construit ensemble ? Notre nid d’amour fait de joies et de larmes, de réussites et de déboires, de connivences et d’incompréhensions ne subsiste-t-il pas sous nos mines décaties ? L’être que tu as un jour aimé ne se reflète-t-il pas sur sa chair flétrie ? Ridée, ratatinée, je perçois ta séduction, celle qui m’avait ébloui il y a de cela quarante ans.

Elle se blottit contre moi. Son poignet déformé par l’arthrite entourait mon cou. Je sentais sous sa poitrine plate son pouls qui battait au rythme de son excitation. Sa respiration haletante d’émotion caressait mon visage. Je la serrai très fort contre moi. J’eus envie d’elle. Je me levai, la pris par la main et la conduisis sans mot dire dans notre chambre à coucher. Je m’apprêtai à l’aimer, lorsque la gêne de Laure m’obligea à obscurcir la chambre. Au moment où je tirai les volets, j’aperçus Claire, habillée d’un manteau beige et d’un chapeau, qui en faisait de même. Je m’exclamai :

      – Tiens, les maisons ferment leurs volets !





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