nouvelles persos
nouvelles persos


Partagez cette nouvelle sur Facebook


La courée


Auteur : FRENKEL David

Style : Vécu




Je vécus dans le Northumberland jusqu’à l’âge de seize ans. Dans cette région pauvre du nord de l’Angleterre, les usines crachaient leur venin sur les esprits et les rendaient pour la plupart neurasthéniques. Mes parents, d’origine provençale, avaient la bonne idée de me parler en français lorsque j’étais triste. L’accent chantant de cette région me remettait vite d’aplomb et me poussait à assimiler tous les rudiments de cette langue. Mon père travaillait dans une de ces fabriques métallurgiques qui brisent l’homme. Debout dès l’aurore, il regagnait son logis le soir, fourbu. Ma mère, fée du logis, passait ses journées à faire briller notre demeure d’une propreté faisant diversion ; elle cachait notre misère. « Le soin, c’est notre seule parade », avait-elle coutume de dire. J’étais fils unique. Nous habitions un immeuble décrépit appartenant à un vieux grigou. Haute de quatre étages, la construction datait de deux siècles et avait été construite en pierre de taille. La demeure avait été lézardée par les intempéries ; l’humidité et le froid nous indisposaient continuellement. Lorsqu’elles devenaient insupportables, il fallait faire des pieds et des mains pour que le propriétaire fît appel aux maçons. Leur travail ne tenait pas longtemps ; il fallait sans cesse remettre l’ouvrage sur le métier ; le peu d’empressement du bailleur nous plongeait durant des mois dans l’insalubrité ; l’hiver, nous avions souvent la bronchite. Le crépi intérieur n’était pas repeint ; sa couleur défraîchie donnait un aspect triste à notre habitation. Les escaliers en fer à cheval résonnaient d’un bruit métallique agaçant sous les pas des locataires. L’appartement dans lequel nous habitions était assez exigu et dépourvu de vestibule. Le temps des saisons, l’émanation des lieux que nous fréquentions, étaient suspendus au portemanteau trônant à l’entrée. Aucun superflu ne meublait notre logement, les chambres avaient un air austère. Les lits étaient tout justes bons pour le repos ; le bois craquant du châlit me réveillait souvent pendant la nuit ; je ne savais pas encore qu’il rythmait aussi les ébats amoureux de mes parents. Ma chambre préférée, c’était la cuisine. Comme nous n’avions pas de salon ni de salle à manger, nous passions la majeure partie de notre temps dans cette pièce ; ma mère lui donnait une certaine convivialité. Des chaises capitonnées entouraient une table en aubier qu’on pouvait rallonger. Un violon recouvrait la partie extensible. Il avait servi à mon grand-père lorsqu’il avait été officier dans la marine. Nous agrandissions rarement la table car notre précarité ne nous permettait pas de nous entourer de convives, sauf en de grandes occasions. Lorsque nous mangions, mon esprit enfantin observait avec plaisir les cernes du bois qui, à travers les diverses nappes transparentes tachetées de cercles multicolores, ressemblaient à des yeux ; je m’amusais en les imaginant appartenir à des visages que je connaissais. Certains ustensiles de cuisine étaient suspendus aux murs et donnaient une touche agreste à notre habitat tout en dissimulant les lézardes qui sillonnaient par endroits les murs. Dans cette pièce, je humais la senteur maternelle à travers le relent persistant des graillons qui, loin de m’indisposer, me sécurisait. Mais ce que j’y appréciais avant tout, c’était son grand balcon qui donnait sur la courée. Cet endroit était ma seconde demeure. J’y épanchais ma tristesse mais aussi ma joie.

La courée était le lieu de mon évasion quotidienne. Elle faisait diversion à la monotonie de mon existence.

J’épiais le moment où les fenêtres grandes ouvertes laissaient échapper les bruits des demeures. Ils se répandaient dans cette cour qui les malaxait. Une rumeur s’élevait de cette petite enceinte ; elle unifiait le voisinage et traduisait son humeur, dont je m’efforçais à percevoir les dispositions. Gaie, chagrine, querelleuse, chantante, vagabonde, elles m’invitaient à concevoir le bonheur, le malheur des autres ; à fantasmer sur leurs disputes, à m’évader dans le voyage d’une clameur versatile. J’étais aussi le témoin privilégié de certaines scènes. Des logis à hauteur d’appui, où habitaient des êtres mystérieux ou miséreux, attiraient mon regard indiscret. Une petite fille, qui jouait à la poupée avec cette emphase qu’ont les enfants sevrés d’amour, captait souvent mon attention. Elle ne se lassait pas de frotter la figurine humaine contre ses joues creuses et retournait maintes fois le jouet afin, sans doute, que cette poupée parlante prononçât : «Maman». Juste à côté, une dondon au visage grêlé battait avec une tapette un vieux tapis poussiéreux sur le bord de sa fenêtre ; j’étais fasciné par les petits grains de poussière qui s’évanouissaient dans l’atmosphère ; je m’imaginais qu’elles allaient rejoindre l’univers des trépassés ; je les comptais et leur souhaitais intérieurement de s’en aller en paix. Plus loin encore, un vieil aveugle passait ses journées assis sur une chaise à bascule noire, aux barreaux rongés par la rouille qui soutenaient les montants au bois décrépit. L’air apaisant de ce visage buriné me faisait du bien, je pouvais le fixer pendant de longues minutes en me demandant comment un être frappé par une si grande infirmité pouvait dégager une telle sérénité. Il y avait aussi ce logis à l’extrême-sud, aux rideaux toujours tirés et d’un blanc sale. Je ne me lassais point à guetter une quelconque apparition. Un jour où la fenêtre était ouverte, j’aperçus à travers l’espacement des rideaux éparpillés par le vent une silhouette sous les rayons d’un soleil blanchi par un léger brouillard. Elle jouait à cache-cache avec les pièces d’étoffe. Je ne sais toujours pas si mon imagination m’avait joué des tours ou si j’avais décelé une présence inopinée.

C’était aussi dans la courée que se nouaient mes amitiés et que s’aiguisait ma curiosité pour le sexe opposé.

Il y avait un garçon prénommé Francis, vivant au deuxième étage, qui était devenu petit à petit mon confident. C’était un enfant chétif. Son visage émacié ressemblait à celui d’un pauvre diable famélique. Sa marâtre le rouait régulièrement de coups et le privait de nourriture pour un oui ou pour un non. Son père, employé dans les aciéries du coin, noyait son mal de vivre dans un café borgne. Francis avait aussi faim d’amour, de tendresse ; il s’accrochait à l’amitié comme à une bouée. Une vague d’indifférence risquait à tout moment de le submerger et de le noyer à jamais. Je m’approchai de Francis le jour où je vis une larme perler sur sa joue creuse. Je le pris en pitié et lui demandai la raison de sa tristesse. Il me répondit qu’il était malheureux. « Pourquoi, lui demandai-je ?» Il rougit, me regarda d’un air gêné et, d’une voix plaintive, articula : « Ma mère ne m’a pas laissé aller à l’école ce matin ; elle voulait que je nettoie l’appartement parce je m’attarde dehors trop souvent. – Et pourquoi rentres-tu tard ?» L’espièglerie de Francis eut raison de sa vergogne, il me confia : « Je promène trois fois par semaine un vieil aveugle. Il me paie une livre par mois. Mes parents ne sont pas au courant. » J’étais flatté de la confiance qu’il m’avait témoignée. Depuis ce jour nous nous racontions nos petits secrets, nos espoirs, nos déboires. Je lui fis aussi une confidence : « Tu sais, il m’arrive de faire les poches de ma mère et de lui chiper quelques shillings. » Sa mine déconfite s’effaça ; il rougissait de contentement. Ma confession l’avait valorisé. Depuis ce jour, Francis était devenu mon vrai ami. Je savais que je pouvais tout lui raconter sans qu’il ne me jugeât. Je pense que lui me considérait comme un frère. Je canalisais la révolte qu’il avait contre ses parents. Lorsqu’il était avec moi, il lui arrivait de se laisser aller en imitant l’accent rude qu’avait son père quand il l’admonestait. Étant aussi un bon imitateur, je prenais alors la voix nasillarde de Francis et nous improvisions toutes sortes de saynètes qui se terminaient par de grands éclats de rires.

Nous jouions souvent à colin-maillard, si le temps le permettait. C’était dans cette courée que je connus mes premiers émois. En tâtant les corps de mes copines, leurs seins naissants provoquaient en moi un sentiment de gêne qui empourprait mon visage. Je perdais mes esprits et ne savais jamais reconnaître l’identité de celle qui me faisait face. Les autres s’en rendaient compte et me mettaient systématiquement en présence d’une fille. Tout le monde se gaussait ; leurs rires pleins de sous-entendus me mettaient en fureur. Mais lorsqu’on m’ôtait le bandeau, le sourire tendre de Cindy me calmait. L’intérêt qu’elle me montrait reléguait au second plan la moquerie de mes camarades de jeu. Grâce à cette fille, ma sensualité naissante se prêtait avec grâce aux bouffonneries. Pour elle, j’acceptais d’être le clown du groupe.

Notre courée s’habillait du costume des saisons qui rythmaient les humeurs du voisinage.

Lorsque l’orage grondait, certains voisins se précipitaient sur le balcon et admiraient le spectacle des éclairs qui déchiraient le ciel. La courée se transformait alors en arène d’où fusaient les exclamations qui conjuraient les angoisses inconscientes de certains spectateurs. Des parents en mal d’autorité profitaient de cette nature pétaradante pour prendre à témoin leur rejeton et leur brandir la colère de Dieu. Ils recommandaient aux enfants d’être obéissants sinon la foudre allait un jour s’abattre sur eux. Les gosses, fortement impressionnés, écoutaient les sermons prononcés dans cette courée aux balcons transformés en chaire pour l’occasion. Par beau temps, les immeubles gris bordant notre courée recevaient la mitre dorée du bleu azur que transperçait un soleil brillant de mille feux. On aurait dit que le Ciel leur donnait la bénédiction. Au printemps, quelques touffes d’herbe qui avaient été jaunies par les rudesses de l’hiver verdissaient sous le soleil printanier. Elles poussaient entre les pavés en certains endroits exposés au soleil. Un vieux chêne se déployait non loin de mon immeuble ; son feuillage semi-persistant dégageait la fragrance de sa floraison printanière. Elle me pénétrait et m’offrait la perspective d’un avenir radieux.

L’été, durant les grandes chaleurs, et lorsque le sommeil lourd de mes parents le permettait, je me glissais dans la nuit avancée sous cette sorte d’arbre à palabres. J’aimais surprendre les confidences d’un couple d’amants lorsque l’étoile brillait au firmament. Je m’assoupissais contre le tronc du végétal ligneux et me réveillais au chant du coq raisonnant dans le lointain. Les premières lueurs du jour éclairaient un ciel laiteux ou bleu indigo et exaltait ma confiance en l’avenir dans une atmosphère calme et fraîche. Je regagnais ma chambre engourdi mais de bonne humeur. Souvent, une pluie fine ou une violente averse me surprenait lorsque je dormais à la belle étoile ; j’étais euphorique car la nature se rappelait à moi dans cette courée endormie. Trempé jusqu’aux os, je rentrais et me glissais sous ma couette ; le tambourinage de la pluie sur l’auvent me berçait et me projetait à nouveau dans les bras de Morphée.

La chaleur de l’été exacerbait certains relents provenant des détritus jetés dans un coin de la courée par des gens indisciplinés. Certains habitants se disputaient avec ceux qu’ils soupçonnaient d’avoir commis ces incivilités. Leurs prises de bec prenaient parfois un tour hilarant comme par exemple ces deux couples de voisins bilingues, originaires de Normandie, qui se chamaillaient toujours en français. Deux extraits résonnent encore dans mon esprit : « Bonjour, Monsieur Smith, est-ce vous qui avez déposé cette viande avariée dans un sac non hermétiquement fermé ? –Mais voyons donc, Madame White, me croyez-vous capable de faire une chose pareille ? – Oh ! cher Monsieur, à l’abri des regards, l’homme peut devenir sauvage. – Non, Madame, à l’abri des regards, l’homme peut devenir volage. Cela fait longtemps que je désire vous faire la cour ! –Mon pauvre, vous êtes courée… Pardon, bourré d’illusions !» 

Ou bien : 

« Hé, Madame Hamilton, vous pourriez mieux éduquer votre fils John, au lieu de mettre vos ordures dans la poubelle d’à côté, il prend un malin plaisir à les déposer en dessous de ma fenêtre. – Madame Hopkins, vous devez faire erreur car mon fils Francis ne débarrasse jamais les détritus, il est bien trop paresseux pour cela. – Mais je vous dis que je l’ai vu, Madame Hamilton !

– Vous savez, Madame Hopkins, vous pouvez vous tromper, il y a un tel va-et-vient dans cette courée ! – Eh oui, Madame Hamilton, vous êtes bien placée pour le savoir puisque vous courez les aventures ! »

Durant les canicules, les gens passaient beaucoup de temps dans la courée. De petites galeries creusées à l’intérieur de certains immeubles avaient des portes coulissantes qu’on laissait ouvertes durant l’été. Des courants d’air s’y engouffraient et véhiculaient une fraîcheur bienvenue. Des vieillards aux traits tirés, au visage ravagé par l’alcool, prenaient le frais. Certains étaient assis sur une paillasse à l’embrasure d’une porte. Ils avaient l’air de fixer d’un regard morne leurs illusions perdues. Les enfants guettaient le marchand de glace qui confectionnait lui-même ses produits. Son grand bac était placé à l’avant de la bicyclette. Notre joie était à son comble lorsque, de loin, nous apercevions le métal blanc rutilant du récipient mobile qui était le héraut des plaisirs gustatifs. Même au plus fort de la canicule, certaines mamans goûtaient la quiétude de cette courée. Bien que suant à grosses gouttes, elles se délectaient de la pause ménagère ou de la récréation éducative que leur accordait leur emploi du temps. Certaines femmes désœuvrées s’adonnaient à cœur joie à la clabauderie. Le rituel du thé, que chacune tour à tour servait autour d’une table pliante à l’ombre d’un grand auvent, n’était pas abandonné malgré la grosse chaleur. Les commères sirotaient le breuvage assises sur des bornes qui servaient à atteler les chevaux. Celles qui tricotaient étaient concentrées sur leur ouvrage et écoutaient d’un air distrait ou avec un sourire en coin le discours de ces dames. Les jeunes mères, pour la plupart, restaient entre elles et dissertaient sur les soucis ou les satisfactions qu’occasionnait leur progéniture. Beaucoup posaient leur popotin sur des chaises à bascule et rythmaient leur état d’âme en se balançant en avant et en arrière. D’autres se mettaient à ronfler sur leurs chaises longues, au beau milieu d’une conversation. Ils déchaînaient l’hilarité générale. Les étés de la courée versaient dans la futilité ; ils teintaient nos quotidiens d’une touche d’insouciance.

 

A l’automne, la courée se recouvrait d’un voile de tristesse. Je me surprenais à verser une larme lorsque je voyais notre vieil arbre se dépouiller d’une partie de ses feuilles. La brume automnale plongeait la petite cour dans la morosité. Le fourmillement du voisinage lors des journées d’été faisait maintenant place à un triste abandon. Lorsque, tard dans la matinée, le soleil parvenait enfin à darder ses rayons sur la courée, il adoucissait mon deuil de l’été. Comme pour prolonger la torpeur estivale, Francis et moi, nous nous attardions tant que la température nous le permettait, dans notre petite enceinte. Nous observions avec nostalgie les vestiges d’un été trépassé. Un papier d’emballage froissé traînant par terre, un godet oublié chahuté par le vent, une dentelle accrochée à la branche du vieux chêne fertilisaient notre imagination. Nous passions de longs moments à ourdir les différentes trames dans lesquelles ces objets auraient pu prendre place. Nous passions en revue non seulement leur éventuel propriétaire mais discutions aussi des circonstances dans lesquelles ceux-ci auraient pu être abandonnés. C’est ainsi que nous composions de petits scénarios. J’esquissais les premières ébauches et Francis les complétait, les fignolait. Tous nos voisins étaient à tour de rôle mêlés à nos petites histoires. Ces créations ludiques servaient à démystifier la vie des gens qui avaient marqué du gestuel de leur humeur la vie de notre courée durant la belle saison. Ils m’aidaient à passer l’hiver dans un univers silencieux en compagnie des personnes que nos cerveaux avaient façonnées. Lorsque l’ennui des longues soirées froides s’invitait dans ma chambre, les divers personnages reprenaient vie dans mon esprit. L’automne, c’était aussi le début de l’année scolaire. L‘arrière-saison me mettait face à mes responsabilités. La courée prenait un air solennel lorsque, au matin de la rentrée des classes, on y réunissait les enfants avant d’aller à l’école. Un vieux mandarin prononçait un discours moralisateur qui les enjoignait à respecter le corps enseignant, à être studieux et discipliné. Il disait que la culture était la base de notre monde civilisé. Je me sentais alors investi d’une mission. Son allocution mettait définitivement fin à l’atmosphère nonchalante de notre courée habillée encore en robe d’été. Les autres aussi écoutaient avec respect ce sage qui habitait seul dans un petit immeuble à quelques encablures du mien. Beaucoup d’histoires circulaient à son sujet. Ce lettré influent s’était établi ici lors de la Seconde Guerre Mondiale. C’était un taciturne. Son balcon donnait sur la partie de la courée où se dressait une grande cabane. Dans le temps, elle avait servi aux résistants. Certains y déposaient des objets hétéroclites. On y avait aménagé des espaces qui étaient délimités par des cloisons de maçonnerie munies de portes en fer qu’on pouvait cadenasser. Sur les linteaux étaient inscrits le nom des propriétaires. Les habitations n’étaient pas toutes pourvues de caves en suffisance. Un jour, il surprit deux voisins qui se querellaient pour une affaire de privilèges. Un des individus reprochait énergiquement à l’autre d’avoir usurpé ses droits d’ancienneté. Il prétendait que c’était son tour de prendre possession de l’espace laissé vacant dans la cabane par un voisin qui avait déménagé. Cette altercation menaçait de tourner au vinaigre. Le mandarin rejoignit les deux querelleurs dans la courée et les invita chez lui. Les deux hommes en ressortirent apaisés. L’usurpateur avait reconnu ses torts. Depuis ce moment, les gens aux alentours se précipitaient chez cet homme lorsque des divergences menaçaient d’empoisonner aussi bien la vie communautaire que l’union conjugale. Il faisait tout cela à titre gracieux.

Je me souviens de l’automne de mes douze ans, un choucas survola notre courée ; son cri lugubre ponctua les injonctions du mandarin. Un frisson me parcourut jusqu’à la moelle. Je n’oublierai jamais la promesse que je m’étais faite alors : même dans les heures sombres de ma vie, la culture serait ma survie.

Qu’elle était belle, la courée, lorsque, drapée de blanc, elle nous renvoyait le reflet de la lune. L’hiver l’habillait de cette robe immaculée et lui donnait un air de fête. Les petits flocons dansaient parfois une folle sarabande comme s’ils se réjouissaient de venir choir en notre lieu chéri. Je m’imaginais que notre courée s’habillait en bel apparat afin de prendre Noël dans ses bras. Lorsque le grand jour approchait, il m’arrivait de m’emmitoufler jusqu’aux oreilles et de descendre dans la courée afin d’y goûter l’air vif d’une nuit glaciale. Le silence était souvent déchiré par les cantiques gravés sur les microsillons des voisins. Je me sentais alors près des étoiles, près du Ciel. Pendant quelques instants, je me détachais de mes contraintes quotidiennes. Le froid me faisait rapidement regagner ma chambre ; un sentiment de béatitude enveloppait mon corps transi et c’est avec délectation que je me glissais sous les draps.

Peu avant Noël, on dressait un grand sapin dans la courée. Une branche ornée de guirlandes frôlait ma fenêtre. Lorsque je me penchais au dehors, les aiguilles du conifère picotaient agréablement mon visage. Il m’arrivait de les embrasser ou de les fourrer dans mes narines ; leur odeur, cette âcreté suave, m’exaltait.

La nuit de Noël, nous étions régulièrement invités chez des voisins qui nous prenaient ce jour en pitié. Toutes les tables dressées pour cette fête dégageaient une perfection que je trouvais dommage d’entamer. Pourtant, dès le premier coup de fourchette du maître des lieux, je mettais de côté mes réflexions et mangeais gloutonnement les divers plats succulents qu’on me présentait. On ne parlait pas beaucoup lors de ces agapes. On aurait dit que la gourmandise avait aussi avalé les paroles. A la fin du repas, nos hôtes prenaient rapidement congé de nous, pressés qu’ils étaient de se rendre à la messe de minuit. Mes parents ne s’y rendaient jamais ; ils étaient athées. C’est avec regret que je regardais partir les amphitryons et leur famille ; j’aurais tant aimé m’associer avec les fidèles à la ferveur de cette sainte Nuit. Certains cantiques, que j’avais entendus par l’embrassure de quelques fenêtres les soirs précédant Noël, avaient fait palpiter ma fibre religieuse. Rentré chez moi, je ne m’endormais point ; je guettais les bruits des pas des fidèles dans la courée annonçant leur retour.

Notre condition ne permettait pas à mes parents de m’offrir des cadeaux. Aussi me contentais-je d’écouter au petit matin les exclamations joyeuses, d’observer les sautillements et les gestes d’allégresse. Ils résonnaient, se débondaient dans cette courée. Atteint par une espèce de grâce divine, je me fondais dans l’aube grise de ce jour saint. J’avais l’impression que sa lueur blafarde était différente des autres levers du jour ; dans mes yeux, elle avait un aspect chatoyant. Je me considérais alors comme l’enfant le plus gâté du monde, qui avait reçu son plus beau cadeau, un bien-être qui se rie des besoins matériels. Fatigué mais heureux, je m’endormais au chant d’un alléluia intérieur. L’hiver, dans mon esprit, était une saison à la croisée des temps. Sa froideur joignait sans états d’âme deux années, celle qui nous déposait un passé bien chargé et celle qui nous entraînait vers un futur inconnu. Ma nostalgie et mon appréhension donnaient aux souhaits de « Bonne année » qui retentissaient dans la courée une connotation interrogative. Ces vœux ne cessaient de m’interroger et faisaient écho dans mon esprit à Nouvel An.

Les saisons et les sensations de mon enfance prirent fin lorsque je quittai la courée. Certes, je m’émerveille toujours devant l’ardeur du printemps, mon âme continue de se réchauffer aux rayons de l’été, mes yeux s’écarquillent sans cesse devant les couleurs de l’automne, mon corps s’assoupit à chaque hiver dans la blanche volupté. Mais il me manque cette courée dans laquelle l’air de ma jeunesse s’engouffre. Aujourd’hui, je suis orphelin de cette courée sifflant l’enfant que j’étais.





nouvelles persos lecture aleatoire
lecture aléatoire




Multipanda - Infoquizz - Refina - Solution Piscines - Solutions Banque - Yaca-Sudoku -