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La belle et l'horreur


Auteur : FRENKEL David

Style : Drame




Fatigués de lutter contre les forces d’inertie, nous roulions soudés vers la nuit, subissant l’odeur aigre des corps entremêlés. Le bruit sourd et saccadé de l’acier sur les rails étouffait les soupirs. Nous étions dans un de ces wagons à bestiaux qui transportaient régulièrement depuis quelques temps les boucs émissaires. Ces transports s’étaient élaborés dans l’esprit des têtes brunes. Nombre de gens gémissaient de douleur. Sur la route de la solution finale, la soif, la faim et la fatigue — l’entassement ignominieux d’une foule d’individus dans ce cercueil ambulant tenait les bras de Morphée à distance — leur rappelait les besoins d’un corps, pour l’instant encore en vie. J’étais malade et la fièvre ne cessait de monter. En cette fin de journée du mois de novembre, j’observais par une petite lucarne le stratus lugubre qui s’enfonçait, lui aussi, dans la nuit éternelle. J’avais le dos appuyé contre la paroi à claire-voie, mais l’épaule frôlait la peau d’un beau brin de fille. A peine maquillée, l’élégance de son visage bien dessiné plagiait le tableau de La Joconde. Talonné par la mort, celle-ci m’offrait la cigarette du condamné. Pourtant le corps malpropre, en sueur, suintait le dégoût, comment la coquine gloriole pouvait-elle donc se marier avec l’homme vomitif ? L’obscénité fétide s’étalait aux yeux et aux nez de tous, certains voyageurs avec un air de bête traquée se cognaient contre la folie ; dans ces conditions, le marivaudage ne s’égarait-il pas dans l’immonde promiscuité ? me demandai-je. Malgré tout, me dis-je, les ténèbres du wagon ne s’éclairent-ils pas à la lueur d’une beauté, parcelle de la divinité. Celle-ci m’aveugla alors à tel point que les délires s’emparant de moi voilèrent l’horreur en me situant à trois âges différents. Ils m’emmenèrent d’abord en enfer, puis au paradis, puis nulle part, avant d’arriver enfin à la camarde.

J’étais un vieux rom encore en pleine activité. La mort m’avait déjà approché, je n’avais nullement peur de l’affronter. Depuis mon jeune âge, lorsque je quittais un endroit où j’avais séjourné, j’imaginais que je posais les jalons de mon trépas. Les voyages représentaient pour nous, les Roms, comme pour les autres peuples nomades, les pans d’une vie qui s’évanouissaient dans un paysage fuyant. Partir, c’était déboucher sur la mort, cette énigme, et je l’avais apprivoisée avec les années. Devenant ma bête de compagnie, elle léchait mon angoisse quand je pensais à elle ; mais lorsque je l’oubliais, elle ouvrait la gueule des ténèbres.

Je pleurais à chaudes larmes mais, diable, pour quelles raisons fallait-il que la mort se déguisât en un sinistre train ? me lamentai-je. Les rayons frêles de la lune se faufilèrent à travers l’oculus pour venir me caresser les cheveux. Ne sanglote pas, me dirent-ils, les étoiles ne brillent-elles pas dans la nuit la plus profonde ? Si celle-ci n’avait pas été noire, aurais-tu perçu la lumière de myriades d’astres ? Si tu n’avais pas été dans ce train aurais-tu aperçu l’éclair de cette femme précédant l’orage des passions ? Je me tournai vers elle et lui dis :

– Échangeons de place, afin que les reflets de lune argentent votre gracieuse silhouette. A défaut de vous avoir, je me contenterais de votre éclat sous l’astre blanc. Puisse-t-il faire tomber le masque de la mort jusqu’à l’arrivée du train.

Elle pinça ses lèvres, pour ne pas éclater de rire, pensai-je. Puis ses yeux s’enflammèrent et elle me répondit :

– Je devais d’abord me retenir pour ne pas rire, mais maintenant je dois étouffer ma colère.

J’avais pensé juste. Puis elle continua sur un ton méprisant :

– L’idée de vous prendre pour un doux dingue issu de l’irréalité de cette situation a traversé en premier mon esprit. Mais ma seconde réflexion m’amène à vous considérer soit comme un désaxé, soit comme un pervers. Faire du gringue à une personne lorsqu’on est tenaillé par la faim, la soif et la fatigue, dépasse l’entendement.

– N’y a-t-il donc pas de salut dans les situations dramatiques ? Lorsque le corps réclame à l’homme son dû à coups de gargouillements, ce dernier ne peut-il pas oublier sa détresse à la vue d’une déesse ? La vénusté ne peut-elle transcender le malheur de l’homme ? Faut-il être dément pour apercevoir un rai de bonheur au sein de l’horreur ? lui demandai-je d’une voix implorante.

– Je n’ai que faire de vos considérations philosophiques, riposta-t-elle d’un ton sec ; oubliez-moi ou je fais de l’esclandre, ajouta-elle.

Elle transforma sa majestueuse attirance en vulgaire répugnance ; ses mirettes acérées me fusillèrent et m’atteignirent en plein cœur. Puis elles traînèrent ma disgrâce jusqu’à l’avanie. Les jambes ne me soutenant plus, je m’affalai sur la jeune femme. Pensant que j’étais mort, elle me cala sur le plancher et s’assit sur moi. Son popotin devint un enfer.

J’étais un jeune homme bien bâti, plein de vie et pas trop vilain à regarder. La jeunesse et la vigueur rendait le présent éternel. Mes doigts avaient un don. En enfilant une mine, une bille, une plume ou un pinceau, ils pouvaient danser n’importe quel ballet composé par l’imagination, éminence grise de l’artiste. J’excellais surtout dans l’exécution de portraits. Je subvenais ainsi aux besoins de ma petite famille. La musique de mon père, si elle nourrissait les esprits des badauds, n’arrivait pas à alimenter toute la maisonnée. Nous étions six enfants ; j’étais le troisième.

… Cela s’était passé le premier jour de l’automne. Je dessinais le visage anguleux d’une quinquagénaire. Ses enfants avaient été abattus devant ses yeux par un demeuré s’en prenant aux tsiganes. Je m’efforçais à reproduire les cernes raffinés qui exprimaient discrètement les meurtrissures de son regard. Un officier allemand passa alors près de notre roulotte, il s’approcha de la fenêtre, mit sa main en visière au-dessus de ses yeux et tomba sur nos peaux basanées. Oh ! le beau délit de faciès, dut-il se dire. Dans ce village montagnard, si accueillant, la pensée ne nous avait jamais effleurée que nous pussions être poursuivi pour notre paraître. Il frappa contre notre porte à grands coups de botte et l’enfonça. Après avoir contrôlé notre identité, il avertit ses collègues. On nous embarqua. Après quelques jours de détention, les sbires de l’imaginaire perfection nettoyèrent tout le contrefort en envoyant les juifs et les tsiganes en camp de concentration.

Comme le vent balançant les feuilles d’un arbre en automne, prémices de leur toute prochaine déchéance, le secouement du train annonçait la fin prochaine de tous les voyageurs. Je me sentais défaillir ; je n’avais pas mangé depuis trente-six heures. Soudain, je fus pris de frayeur. Je vis la mort broyer mon avenir. Je paniquai à l’idée de ne plus pouvoir perpétuer l’art de la nature à l’aide du dessin. Je m’affolai à la pensée de ne plus être triste après avoir achevé un portrait, de ne plus me consoler en me disant que d’autres créations viendraient prendre le relais de l’œuvre achevée. Mais ce dont j’eus surtout peur, c’était de vivre encastré dans un corps inerte, de me sentir dans un cercueil durant des jours et des nuits. C’est alors que les premières lueurs de l’aube profilèrent la silhouette de la jeune femme. Le jour naissant avait l’air de pointer sur la consolation féminine. Elle somnolait. Je la scrutai en espérant y découvrir les mots qui pourraient seoir aux attentes de celle-ci. Ma pressante espérance sembla la tirer de sa torpeur.

– Ne me regardez-pas comme un chien implorant son maître, vous voulez quoi ? me demanda-t-elle.

– Je fais diversion à mon angoisse en me demandant comment je pourrais vous conquérir, lui répondis-je tout de go. La précarité de notre situation ne se prêtait guère aux circonlocutions.

– A quoi bon me conquérir si demain nous devons mourir ? me questionna-t-elle tristement.

– Justement, dans les bras voluptueux d’une femme, je désirerais rendre l’âme.

Avais-je trouvé la parole adéquate ?

– Allez, viens, beau gosse, blottis-toi contre moi. Mon cœur n’a plus la force de battre tout seul.

Je m’endormis du sommeil éternel. La Vénus me berçait lascivement.

J’étais dans la force de l’âge. J’avais épousé ma cousine à l’âge de vingt-deux ans. Je la connaissais depuis enfant. Son père et le mien formaient un duo de violon. Ils jouaient de la musique tsigane. Lorsque nous nous déplacions, ils attelaient leurs caravanes à la même voiture. Fille unique, ma cousine cherchait notre compagnie ; nous l’avions adoptée. Elle mangeait et dormait chez nous surtout lorsque nous voyagions. Et quand nous stationnions dans un lieu, nous formions tous les sept une charmante bande. Nous nous amusions comme des fous ; notre insouciance s’accordait bien avec la vie de bohème que nous menions. Les relations de franche camaraderie que j’avais eue avec ma cousine débouchèrent vers l’adolescence sur la tendresse, sans pour autant mener vers l’amour. Nous nous mariâmes pourtant, car nous devions suivre la ligne que nos parents nous avaient depuis longtemps tracée. Nous eûmes un fils unique. Il fugua à l’âge de dix-sept ans, notre vie errante ne lui convenant pas. Malgré toutes les recherches, nous étions sans nouvelles de lui. Mon épouse ne survécu pas au chagrin ; elle mourut après cinq ans de tourments. Elle était devenue neurasthénique et ne s’alimentait plus. Je noyais ma double peine en projetant mon esprit sur le monde qui m’entourait. En plus du dessin, mon gagne-pain, je m’adonnais à mes heures creuses à la peinture. J’avais peint un tableau représentant ma femme en pleurs, à côté d’elle se tenait mon fils qui pointait son index sur l’azur. Au-dessus de mon épouse, le ciel était noir, mais au-dessus de mon fils, le ciel était bleu. Un bon nombre de personnes souhaitèrent acheter l’ouvrage. Mais je ne désirais pas m’en séparer. Je le considérais comme un fétiche. Lorsqu’on nous avait embarqués, l’officier m’avait défendu de le prendre avec moi.

… Le train sifflait. Pourquoi se manifeste-il ? Veut-il ameuter la gent couarde pour stopper la marche effrénée d’un convoi qui fonçait comme un taureau sur le poignard fumant ? Sifflait-il le croisement d’une route menant vers d’autres destins ? me demandai-je. Il faisait nuit noire. Le train freina brusquement. La tempe de ma belle voisine heurta violemment la face latérale de mon crâne. Nous étions les deux assommés. Je me remis assez vite, mais la belle, qui s’était affalée sur moi en s’évanouissant, ne reprit pas vie. Je la secouai longuement pour qu’elle revienne à elle. Mais à mon grand dam, son cœur avait cessé de battre. Une adjuration poétique que mon père récitait souvent me revint alors en mémoire :

« Que notre Seigneur prenne soin de nous

« Sur terre notre drame se dénoue

« Nous les tziganes sommes la risée

« Des hommes qui aimeraient nous briser

« Que la Sainte Vierge consolatrice

« Transforme leurs meurtres en sacrifices

« Dieu toi qui sonde les cœurs et les reins

« Déloge le malin qui les étreint. »

Devant cette morte, la passion accumulée depuis de nombreuses heures, renversant la digue de la froide réalité — elle aurait pu être ma fille —, saisit ma langue. Mon esprit transforma cette supplication en un poème de circonstances. Je déclamai devant la foule :

« Du ciel ma tanagra regarde-nous

« Sur terre notre drame se dénoue

« D’autres tragédies suivront les brisées

« Ordurières du crime organisé

« Allonge ta poitrine consolatrice

« Elle deviendra notre bienfaitrice

« Les futurs gazés choirons sur tes reins

« Après avoir quitté l’ignoble train. »

La foule répondit en chœur : Amen.

Je me prénommais Brishen. Je mourus lorsque le train eut franchi la douane polonaise. Les autres, après dix-sept heures de voyage, arrivèrent en gare de Birkenau. Ils rendirent l’âme sous les crépitements d’un Dieu en flammes.

J’ai soufflé mon histoire à un écrivain, car du ciel, je m’aperçois que Dieu brûle encore. Le brasier, s’il est moindre, est toujours aussi tenace, car la bête immonde souffle toujours sur lui.





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