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Le chapiteau imaginaire


Auteur : FRENKEL David

Style : Réflexion




Lorsqu’une vie quitta la terre, Dieu l’accueillit et lui raconta :

"A la nuit des temps, seul le néant me tenait compagnie. Il demeurait à mes côtés, immobile. Ne me demande pas depuis quand. Je ne saurais te le dire. Le temps ne s’affichait pas. J’avais beau le supplier : « Montre-moi autre chose que l’ombre et la froideur du rien. » Absorbé dans sa vacuité, il ne m’écoutait pas. Excédé, j’ai explosé. D’innombrables dieux, appelons-les, âmes, se sont dispersées dans l’immensité.

– Tu veux dire, l’interrompit-elle, que tu es aussi une âme ?

– Tout à fait ; toi et moi, nous sommes la même chose.

– Ces innombrables âmes qui circulaient, étaient-elles aussi une seule et même chose ?

– Oui.

– Ah bon ! Mais qu’est-ce qui nous différencie tous ?

– Rien.

– En quoi nous ressemblons-nous ?

– En la capacité que nous avons de contempler ce qui nous arrive.

– Une plante contemple-t-elle aussi ?

– Eh oui ! Les plantes ont aussi des sensations. Si elles n’en avaient pas, elles ne s’épanouiraient ni ne se faneraient. Avoir des sensations, c’est une manière de contempler.

– Il y a pourtant une chose que je ne comprends pas, insista-t-elle encore, qui me parle    en ce moment ?

– L’ensemble de ce qui existe dans l’univers doté aussi d’une âme, d’un contemplateur.

– Une montagne, un caillou, un rocher, contemple-t-il aussi ? Et si oui, quoi ?

– Tout ce qui forme un ensemble, même la plus petite unité indivisible, contemplent, prennent acte de leur existence. Mais chacun contemple à des degrés divers. On ne peut pas comparer ce que l’on perçoit du bas de la vallée à ce que l’on distingue du haut de la montagne. Toutefois, “prendre acte de son existence” ne se ramène pas forcément à soi. Le règne minéral et le règne végétal ne comprennent pas que la chose existante, c’est eux. Seul l’homme dans le règne animal et d’autres règnes encore plus évolués se rendent compte que l’être existant, c’est eux.

– Comment se fait-il que je ne me souvienne de rien ? J’étais qui ? Je contemplais quoi ?

– Comment veux-tu que je le sache ? Lorsque tu habitais mon être, tu me procurais certaines sensations. Toi, quand tu avais une forme, pouvais-tu voir ta peine, ta joie, tes pensées ? Tu t’es dépouillée de tout ce que tu as été, il est donc normal que tu ne te souviennes plus de rien. Ce que tu contemplais jadis n’existe plus. Tu as atteint le but ultime de la création : mourir et reconstituer l’entier, l’unique contemplateur que j’étais.

– Pourtant, l’univers se renouvelle sans cesse. Quand tout cela prendra-t-il fin ?

– Non, tu te trompes, l’univers ne se renouvelle pas. C’est moi qui explose encore, tant le néant me pesait. Je m’égare encore dans des myriades de contemplations qui font diversion à l’unique contemplation, celle d’exister tout simplement. Lorsque ce stade sera atteint, tous les possibles seront à nouveau mis en sourdine car nul besoin d’exister à travers eux.

– Un ensemble qui n’est pas l’œuvre de la nature contemple-t-il aussi ?

– Non.

Dieu poursuivit :

– Lorsque j’ai explosé, les âmes, nombre infini de contemplateurs, étaient en feu. La déflagration a projeté le néant hors de ma portée. Cependant, je suis plutôt triste que joyeux car, si celui-ci ne me nargue plus, je suis morcelé en myriades d’âmes. Chacune contemple à travers la matière une des potentialités existentielles.

– Mais qu’est-ce que c’est que la matière ? demanda-t-elle.

– C’est le carcan de la séparation contemplative. Prenons un exemple : deux frères siamois contemplent une même femme. Arrive alors un médecin qui les sépare ; il met l’un dans une pièce munie d’une fenêtre lui permettant d’apercevoir la tête de la femme, et met l’autre dans une chambre d’où il ne distingue, à travers l’ouverture, que les jambes de celle-ci. La matière, ce sont aussi des parties isolées dotées de lucarnes ; chaque âme discerne à travers ces dernières ce que l’autre ne repère pas. Mais chacune contemple les parties d’un même élément, celui d’exister tout simplement.

Dieu continua :

– A l’origine, la grande majorité des âmes a tout de suite été happée par un trou noir, car elle ne nourrissait pas l’espoir de me réunifier. Celles qui en avaient la certitude se sont refroidies et sont devenues des particules.

– Je ne comprends pas, l’interrompit-elle à nouveau. Tu as dit que toutes les âmes, c’était toi, et que toi, c’était moi, alors comment se fait-il qu’elles ne pensaient pas la même chose ?

– Lorsque j’étais entier, lui répondit Dieu, toutes les pensées, affirmant une chose et son contraire, me constituaient. Je ne m’en rendais pas compte. Le mammifère n’a non plus conscience de ses cellules. Quand je me suis éparpillé et que je suis devenu une multitude de contemplateurs, mes petites parcelles véhiculaient certaines pensées et non d’autres. D’ailleurs, mille idées plates nourrissent une idée géniale, et mille pensées décourageantes alimentent une pensée entreprenante. La nature fait de même : une graine parmi mille va ensemencer une terre de plantes ; un spermatozoïde parmi mille fécondera un ovule.

Dieu lui confia encore :

 – Pleines d’énergie, les contemplateurs incarnés dans des particules cherchaient donc à me reconstituer en s’unissant de mille manières et en épousant mes contradictions. Les contraires s’assemblent et les semblables se repoussent.

 – Pourquoi ? l’interrompit-elle encore.

 – La nouveauté attire les contraires mais la banalité rejette les semblables. La haine reflète comme un miroir un trait mille fois dessiné alors que l’amour réfléchit les couleurs de l’innovation. Je suis à la fois positif et négatif, harmonieux et discordant.

Dieu reprit son histoire :

 – Certains atomes se révoltaient ; leur revendication de reconstituer le seul Dieu contemplateur les agite encore aujourd’hui ; ils sont les soleils gouvernant la nature. D’autres, moins révoltés, se sont constitués en agglomérats, appelons-les planètes. Agglutinées autour d’un des astres en feu, elles ne se lassent pas de pivoter de joie car elles prennent celui-ci pour le dieu originel ; elles tournent sans se lasser autour d’un soleil. Elles ont le fol espoir de fusionner avec lui lorsque celui-ci voudra bien écarter ses rayons. Elles pensent qu’il est déjà en train de s’unir à d’autres planètes, elles attendent leur tour. Parmi celles-ci, il y en a une qui se trouve sous un chapiteau. Ame, tu t’es dépouillée du corps et des sentiments par lesquels tu croyais exister. Tu te rends compte maintenant que tu vivras sans eux. Lorsque tu te fonderas en moi, ton existence se résumera à contempler ce qui fourmille pour l’instant en mon être. Mais avant ce stade ultime de ta transformation, porte ton attention pour un moment sur la tente azurée formée de corpuscules qui s’assemblent sans grande conviction. Ils ne sont pas convaincus que leur union est une étape de ma réunification. Je te répète : il y a de tout en moi. Ma foi cohabite avec le doute. Je suis indéfinissable. Les rayons, doigts du soleil, se multiplient et s’enfoncent dans ces couches d’atomes qui constituent le chapiteau. En tentant de les soulever et de les associer à sa révolte, le soleil les triture et les couvre de bleus. Ils finissent par s’infiltrer et éclairent un cirque ambulant. La nuit, ce rideau noir s’est levé pour un certain temps avant de retomber à nouveau. Elle divise les scènes d’une existence. Les doigts du soleil perçant le chapiteau sont les lustres du cirque terrestre. Les eaux, assemblage de molécules plus ou moins persuadées que leur association les emmènera vers l’être unifié, montent comme par magie vers le soleil. Mais elles s’arrêtent en route et restent suspendues dans le vide. La faible cohésion qui les entoure ne leur permet pas de monter jusqu’à lui. Elles forment les nuages qui grisent par endroits le chapiteau en attendant de se répandre dans l’enceinte. Ame, avant de me rejoindre, observe depuis un gradin, depuis le flanc d’une montagne, la vie des molécules qui, portées par une foi immense, se sont organisées et sont devenues des plantes. Stoïquement immobiles, elles portent avec adresse les visages délicats du printemps. Lorsqu’elles meurent, elles renaissent. Ame, attention ! Un carrousel de molécules — pour les hommes c’est le vent — balaie le lieu. Il se déplace grâce à l’énergie que lui insuffle la quête de l’unité perdue. Il s’engouffre dans l’espace laissé vacant par d’autres avant lui. Des enfants attachés à dame nature aimeraient prendre place dans un de ces fous volants. Ils montent, descendent, s’agitent dans tous les sens, mais rien n’y fera, ils resteront en place jusqu’à leur vieillesse. Des objets abandonnés par les adoptants ont cependant le loisir de monter dans ce carrousel et de s’envoler avec lui. Pourtant, tu te rendras compte de la réduction de vitesse de celui-ci. Las de courir après une chimère, de nombreux corpuscules s’éloigneront de lui et freineront sa course effrénée. Pour finir, le carrousel se disloquera, les molécules languiront de nouveau après le tout indivisible et bien des objets atterriront sur le pavillon du cirque terrestre. Ame, rends-toi compte que nombre de tes consœurs contemplent les ensembles naturels de minéraux agglomérés. Ces derniers ne bougent pas, ils attendent patiemment leur unification à d’autres agglomérats. Le jour où les masses de minéraux s’étreindront, elles se désintégreront dans un Dieu unique, intégral. Tu vois, ils décorent en ce moment la grande arène ballonnée où a lieu un spectacle permanent. Ame, avant de te fondre en moi, contemple les mammifères qui grouillent en mon sein. Certains marchent à quatre pattes, d’autres tiennent sur deux jambes. Bien des molécules impatientes ont combiné des cellules en leur insufflant une volonté de fer. Portées par une ambition fulgurante, elles ont à leur tour élaboré des entités, des êtres qui se meuvent. Regarde, ils abandonnent leur individualité en copulant et se perdent dans l’extase des corps en fusion à la recherche de l’être unique. L’homme, le bipède, dresse certains quadrupèdes à lui obéir. Ce sont des animaux domestiques. Observe avec quelle habileté l’homme, le dompteur, les soumet à ses volontés, à ses caprices. Un chien guide un aveugle en réfrénant ses instincts, un cheval est à l’ordre du cavalier sans se demander s’il en a envie. L’homme à dos de chameau se déplace ; il ne se rebiffe jamais contre l’ingratitude des hommes. Les bêtes qui sont montées par des bipèdes arpentent le tréteau circulaire de la terre. Ils aboient, ils hennissent, ils blatèrent en formant le cercle des animaux taisant leurs maux. Le règne supérieur applaudit des yeux la ronde du règne inférieur. Il contemple, à travers des pensées méprisantes, la soumission animale aux envies humaines. Note les nombreuses espèces qui, des oiseaux à la bactérie, défilent en ordre dispersé sous le chapiteau. Les oiseaux rythment leur avance en agitant les bras sous la tente circulaire ; les quadrupèdes frappent le plateau terrestre avec leurs cannes ; les poissons, qui habitent dans les bassins de l’enceinte, se déplacent en ramant. Tous suivent leurs instincts. Pourtant, une espèce parmi les mammifères se prend déjà pour le Dieu réunifié. Elle croit agir selon sa liberté. Mais bien des éventualités tiennent celle-ci en laisse. Avant que tu te dissolves en moi, observe les clowns, les acrobates et les équilibristes qui présentent leurs numéros. Les guignols paradent en grands apparat devant la camarde qui les emmènera. Tant de gugusses s’acharnent à monter au pinacle avant de gésir au fond d’un trou. Le destin se rit des hommes jouant la comédie devant autrui. Ils font des mimiques, ils récitent des phrases qui sont en emphase avec leur ambition. Ouvre les yeux, l’ignominie se déguise en homme ; son allure grotesque prête à la franche rigolade. Elle croit qu’elle perdurera à travers lui mais, ensemble, avec la sagesse, elles me rejoindront. Hélas, en attendant, elle fait des ravages. Admire les jongleurs qui lancent en l’air des dizaines d’idées à la fois et les rattrapent sur un stylo, sur une pellicule ou encore sur un instrument. Contemple les équilibristes. Suspendus à leurs drames, ils écartent leur esprit. S’ouvrir à l’espoir est un moyen de ne pas tomber lorsque la vie ne tient qu’à un fil. Ame, l’homme croit que le dieu originel s’est reconstitué à travers lui. Il croit qu’il dirige la vie du cirque. Mais il ne sait pas qu’il fait partie d’un être plus évolué. L’amour et la haine qu’il porte à d’autres sont les sensations d’un règne supérieur à l’homme. Celui-ci prend acte de ce qui fourmille en lui. Ce règne supérieur est encore englobé dans d’autres règnes plus évolués et ainsi de suite. Comme je te l’ai déjà dit, moi, Dieu qui te parle, j’englobe tout. Sous ce chapiteau défile une partie de mes potentialités. Elles doivent être observées par un contemplateur, une âme, à travers des particules qui, poussées par une dynamique unificatrice se combinent de mille façons. Le but de la création, c’est sa mort. Elle permet à ma contemplation éclatée de me revenir. J’avais tort d’exploser. Le néant, c’était ma contemplation. Contempler tout, c’est ne rien contempler du tout. Le zéro et l’infini sont les deux définitions d’un même nombre à la rondeur incommensurable.

–  Mais pourquoi, Dieu, me racontes-tu et me montres-tu tout cela ?

– Je le raconte et le montre à chaque vie, à chaque âme qui me rejoint. Chacune me pose les mêmes questions et je lui réponds de la même façon. C’est ma manière de vous embrasser avant que vous vous perdiez en moi."





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