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L'exilé


Auteur : Alaayyadi

Style : Scènes de vie




" L’exilé est un mort sans tombeau ".

                                                                                                                              Publius Syrus

 

         " L’exil est une espèce de longue insomnie ".

                                                                                                                                 Victor Hugo

 

Il prit le trousseau de clés dans la poche de la veste, ouvrit la porte de son logement, y pénétra et referma derrière lui. Il se dirigea d’un pas nonchalant vers la pièce qui lui servait en même temps de "réception" et de "bureau". Il prit place comme à son habitude, sur une banquette, la tête entre les mains penchée en avant, attendant je ne sais quoi qui allait le délivrer de son carcan, de sa douce et intraitable compagne, la solitude. Il aurait voulu, bien sûr, ne pas se retrouver dans cette situation d’extrême abandon, avoir quelqu’un à qui parler, à qui raconter tout ce qu’il ressentait au lieu des quatre murs qui lui servaient de pièce. De temps en temps, il relevait la tête comme pour regarder une personne que lui seul voyait, marmonnait quelque chose d’inintelligible pour retomber ensuite dans un silence total. Il se tenait immobile dans cette chambre vide qui respectait son mutisme, sa reddition. Il ne pouvait en être autrement. Il était ce combattant à court de munitions qui, ne pouvant continuer le combat, obtempérait aux sommations de son ennemi. Il était devant le fait accompli et ça lui faisait mal, terriblement mal.

Ne pouvant supporter longtemps cette situation qu’il jugeait injuste, il cria haut son mécontentement et écrasa une larme au coin de l’œil. Alors il se leva, faisant mine de suivre cet inconnu que "lui seul voyait", se dirigea vers la sortie mais très vite il se reprit, fit demi-tour et revint à la place qu’il occupait, à la posture qu’il affectionnait. On aurait dit une marionnette que le montreur manipulait pour lui donner l’air de songer à quelque chose de sérieux alors que rien n’avait plus d’importance. Le temps, pour lui, s’était arrêté depuis longtemps afin de lui permettre de ruminer tout son vécu, ses illusions et ses espoirs indéfiniment inassouvis. Il aurait voulu ne jamais exister et ignorer pour l’éternité l’état d’esprit qui lui rappelait à chaque instant ce qu’il avait fait de sa vie, enfin si on peut appeler ce qu’il avait fait jusque là, vivre. Il aurait voulu sombrer dans l’oubli de cet océan profond comme pour expier une faute dont il était innocent, n’être qu’un rêve, bon ou mauvais peu importe, mais cesser de se torturer l’esprit à la recherche d’une explication logique à sa situation actuelle. Il aurait voulu, jusqu’au fond de lui-même, croire que le réveil allait bientôt le délivrer de ce cauchemar qui avait de plus en plus d’emprise sur son existence, ses états d’âme et sa façon de voir et de comprendre les choses.

Il resta dans cette posture un long moment avant de décider d’ouvrir l’unique fenêtre de la pièce pour laisser pénétrer un peu d’air frais et se libérer de cette odeur de renfermé qui ne faisait que rendre la scène plus insupportable encore. Puis il alla dans sa chambre pour se changer et revint à la place qu’il occupait. Il avait l’air abattu ce qui le faisait paraître plus vieux et lui donnait un aspect acariâtre. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, il menait une vie tout ce qu’il y a de normal, vaquait à ses occupations quotidiennes avec dévouement et obstination. Il avait, pensait-il, de bons principes et soutenait "mordicus" qu’avec, rien ne pouvait l’atteindre ou ébranler sa conviction que la chance allait lui sourire bientôt. Il était à l’abri des remous qui risquaient de faire chavirer son navire pour le jeter en proie aux aléas du temps. Mais très vite il déchanta car son actuel commença à aller de travers sans raison valable apparemment et au fil du temps, il s’enlisa de plus en plus dans des situations soudaines et inextricables. Il pensait que le temps se chargerait de remettre les choses en place et que tout allait redevenir comme avant. Non, non, il n’était ni naïf ni candide mais il était loin d’imaginer que son sort allait lui jouer un mauvais tour et le mettre dos au mur. Peut-on lutter contre son sort, son destin ?

Il avait appris, à ses dépens, que la vie est un immense iceberg et que ce qui est caché est beaucoup plus important que le visible. Il connaissait bien ce fameux adage : " Durant la tempête, il faut courber le dos et laisser le vent souffler ". Il en avait connu tellement qu’il était dans l’incapacité de déceler la plus dangereuse, celle face à laquelle il fallait faire dos rond. Et puis, il le courba tellement son dos qu’à la longue il finit par se lasser et se laissa prendre dans le tourbillon de celle qui allait se saisir de lui et en faire ce qu’elle voulait. Il n’avait plus la force pour résister à cette ennemie tentaculaire qui se jouait aisément de ses calculs, de ses prévisions et finit, à l’usure, par abandonner. Puis, dans sa vie apparemment calme, tout se précipita. Tout alla de travers. Il essuya une succession d’orages qui émoussèrent ses forces et le précipitèrent dans la tourmente. De désillusion en désillusion, sa vie se transforma en cauchemar et il ne connut depuis lors aucun moment de répit, aucune trêve. Tout lui rappelait ses déboires et faisait en sorte de le montrer sous un autre visage, un visage de perdant. A la longue, il finit par y croire et but aisément la coupe jusqu’à la lie.

Il resta ainsi prostré à repenser à tout ce qui s’était passé depuis ce jour où, submergé par les problèmes, il avait décidé d’y mettre un terme. Il ignorait à ce moment là quelle solution lui conviendrait et comment il allait s’y prendre. La première, à laquelle il pensa tout de suite, fut de se donner la mort et de libérer tout le monde de sa présence. Mais il n’eut pas le courage de mettre son projet à exécution de même que ses convictions religieuses lui interdisaient de mettre sciemment fin à ses jours. Il fallait donc trouver une autre solution. Il allait mourir d’une autre façon. Il irait s’enterrer dans la solitude d’un lieu éloigné, se faire oublier en attendant de voir ce que le sort avait décidé pour lui. Il se libéra de tout et accepta l’exil malgré lui. Il emménagea dans un studio à la mesure de ses aspirations et de ses besoins, loin de la ville où il avait passé la plus grande partie de son existence, pensant se défaire assez facilement des fantômes qui lui donnaient la chasse. Pour lui c’était la meilleure solution. L’isolement était nécessaire et lui permettrait peut-être de mettre de l’ordre dans ses idées. Il n’y avait plus de temps à perdre. De toute façon, il n’avait plus rien à attendre de la vie. N’importe où était pour lui l’idéal.

Il se décida, après une longue période méditative, de meubler le silence de la pièce en mettant un peu de musique et en prenant soin d’augmenter le volume. C’était comme ça qu’il aimait l’écouter, sa musique. Il était resté fidèle à cette amie qui lui procurait un semblant de bien-être. Il oubliait momentanément dans ses bras, son chemin de croix, le parcours d’une existence en dents de scie parsemée par ci par là de quelques évènements heureux. Il s’accrochait justement à ces moments qui lui démontraient que sa vie n’était pas ratée malgré tout, comme il lui arrivait de penser. Bien sûr, il aurait aimé qu’elle soit tout le temps fleurie, c’était un souhait somme toute légitime. Qui ne voudrait pas d’une vie tout le temps prospère, complice ?

Il poussa un long soupir avant de s’allonger et permettre à son esprit de vagabonder librement quelques instants. Du coup, plus rien ne le retint dans cette pièce inondée d’harmonies. Il avait brisé les chaînes qui l’entravaient et était reparti encore une fois à la découverte de ce monde merveilleux où l’imaginaire côtoyait le réel dans une parfaite symbiose. Que de fois il avait emprunté cette voie à l’issue de laquelle il devenait un autre homme, un homme comblé, un homme tout simplement !

Dieu, que la vie est belle sans ces innombrables soucis quotidiens, sans cette quête quasi-permanente d’autres horizons, d’une autre envergure et de cette soif intarissable d’un maximum de confort ! Bien sûr, toutes ces choses ont un prix et on doit souvent les payer chèrement, de nos facultés physique et mentale, de notre faim, de nos nuits insomniaques. Il faut, en permanence, se remettre en question et recommencer dans l’espoir de trouver la bonne opportunité, celle qui nous permettra d’éprouver la satisfaction d’avoir bien fait et de cueillir les fruits de nos efforts. A chaque tentative, on court le risque d’essuyer une défaite ou une désillusion, de douter de nos capacités et de replonger dans cet océan obscur parmi nos doutes et nos appréhensions. Puis on se ressaisit, ainsi va la vie, et on repart de l’avant en gardant en mémoire, les circonstances de notre échec afin de pouvoir les éviter à l’avenir. Notre quête de jours meilleurs ne s’arrête pas. Leur tourbillon nous entraîne dans un jeu totalement inconnu, dont nous ignorons l’issue, que nous acceptons malgré nous et dont nous subissons la loi et les règles de conduite. Quand on prend la mer, tout bon nageur qu’on soit, on n’est pas à l’abri du naufrage. Notre garantie d’arriver à bon port dépend de notre capacité à bien gérer les situations de crise et à trouver très vite les solutions qui s’imposent afin de nous en tirer avec un minimum de dégâts. Dans toute entreprise, il y a un facteur risque dont il faut absolument tenir compte pour éviter les mauvaises surprises. Dans la vie, tout repose sur le calcul.

Combien de fois, justement, il s’était trouvé victime de ce calcul ! Et tout récemment encore ! Il pensait que tout au long de sa vie, il avait appris beaucoup de choses, que rien ne pouvait le surprendre. Il dut s’avouer que non. Il ne finissait pas d’apprendre car chaque jour qui vient porte dans ses replis une quantité innombrable de leçons, d’artifices et de subtilités qu’on ne finit pas de découvrir. Il se rappelait à chaque occasion cet autre dicton qui disait que l’école ne cessait jamais : "Depuis le berceau jusqu’à la tombe".

Du temps passa depuis la seconde où il s’allongea pour se défaire de son lourd fardeau. Il ne changea pas de position, à croire qu’il avait quitté ce monde pour de bon. La musique se déversait en un long flot de mélodies, entrecoupées de plages vides entre les morceaux. C’était sa thérapie. Elle seule avait le pouvoir de prendre soin de ses états d’âme, de le transporter dans le monde auquel il aspirait, loin des contraintes et de l’hypocrisie quotidienne.  

Puis comme par enchantement, il émergea de son inertie. Il se leva pour aller boire un peu d’eau fraîche et revint. Il avait une mine quasi-apaisée malgré quelques traînées humides le long de ses joues qu’il s’empressa d’essuyer avec une lingette. Il était momentanément libéré, présentement calme. Demain, oui demain sera un autre jour. Il savait que son répit était de courte durée mais qu’importe ! Il redevenait pour quelques heures un autre homme avec d’autres préoccupations, d’autres rêves, d’autres aspirations. Il baissa le volume du récepteur et alla s’installer à son bureau. Il avait du travail à terminer. La pause était terminée.  





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