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Un amour théâtral


Auteur : FRENKEL David

Style : Vécu




Quand Marianne était petite et que le sommeil ne lui venait pas, elle s’imaginait être une maîtresse de maison remettant à l’ordre ses serviteurs. Les oreilles de la gamine résonnaient des réprimandes que sa mère avait faites aux domestiques durant la journée. Elle les admonestait soit pour une chemise mal repassée, soit pour une chambre imparfaitement nettoyée ou encore pour divers autres manquements. Marianne les répétait théâtralement. C’était sa façon à elle de compter les moutons. Si cette habitude lui avait passé en grandissant, elle avait développé un sens théâtral qu’elle gardait pour elle. Elle emplissait son esprit de personnages grotesques qu’elle substituait aux gens avec qui elle parlait. Suivant son humeur, elle leur attribuait des malformations qui pouvaient être un nez anormalement long, une queue en trompette, un triple menton, un bec-de-lièvre, une bosse au front ou autre chose encore. Cela lui jouait parfois de mauvais tours, lorsque, gênée, elle partait dans un fou rire. Mais il lui arrivait aussi d’enjoliver la personne laide qu’elle avait en face d’elle en transformant des yeux sans éclat en yeux d’azur où brillait la malice, en substituant une bouche aux lèvres gercées à une bouche lippue, en remplaçant un gros nez par un nez fin, ou encore en mettant à la place d’une tête chenue des cheveux noirs se dressant tout feu tout flamme.


Marianne déambulait sous le frimas de l’automne en cet après-midi d’octobre. Un vent glacial fouettait son visage ; le froid la pénétrait jusqu’aux os. Son ambition s’était depuis longtemps refroidie. Actrice de théâtre, elle était au chômage depuis l’âge de vingt-huit ans. Ce matin, Marianne avait passé une énième audition devant un metteur en scène. Celui-ci l’avait poliment remerciée après cinq minutes d’écoute. C’est vrai, se disait-elle, mon interprétation avait laissé à désirer. Cependant, tous les metteurs en scène qui la congédiaient après peu de temps ne l’avaient jamais pénétré de leur regard. Elle aurait tant voulu s’accrocher à quelque chose d’humain, à une tendresse qui l’aide à surmonter son appréhension. La dernière pièce dans laquelle elle avait joué remontait à quatre ans. Elle s’intitulait : « le Haut-le-cœur de Bernadette ». Drame à trois personnages, elle avait été montée par un homme qui en était l’auteur. Marianne y jouait le rôle d’une bécassine éprise d’un beau jeune homme. L’histoire voulait qu’à leur première nuit d’amour, profitant de la courte absence de l’amoureuse, un jaloux soudoie l’amant et mette au lit un vieux sapajou après avoir fait sauter les plombs et plongé la chambre dans le noir. Le vieux devait lui dire qu’un démon s’était emparé du corps de son amant et l’avait soudain vieilli. La pièce rendait compte du désarroi de la jeune femme qui sombrait dans la folie. Le spectacle n’avait pas eu le succès escompté. Une critique assassine avait retenu bien des gens. Une éminente journaliste reprochait à l’actrice son manque d’expressivité. Elle n’avait pas eu tort. Marianne avait pendant trop longtemps intériorisé ses sentiments. Jusqu’à ce qu’elle suive des cours de théâtre, le trop-plein de son âme avait de la peine à s’extérioriser. Et ce n’était pas un diplôme, obtenu grâce à la présence et aux encouragements chaleureux d’un professeur d’art dramatique, qui lui assurait un jeu tenant en haleine les spectateurs. Il s’appelait Serge. Cet homme avait porté sur elle une attention affectueuse. Orpheline de ce professeur, qui l’avait affranchie de sa réserve, elle fut rapidement à nouveau prisonnière de la pudicité de ses sentiments.


Marianne se rappela soudainement qu’elle devait encore faire quelques courses. Elle entra dans un centre commercial et s’empara d’un chariot à commissions. Il se trouvait que le metteur en scène qui l’avait refusée tout à l’heure voulut prendre le même chariot. Leurs mains se frôlèrent. Marianne avait souvent été en émoi au contact d’un homme, mais jamais un effleurement ne l’avait autant troublée. Elle leva les yeux et reconnut le metteur en scène rencontré il y a peu.


– Oui, c’est bien moi,, lui dit l’homme.


Il avait une silhouette frêle. Le rayonnement d’une forte personnalité émanait de ses carreaux bleus et illuminait un visage aux traits nobles. Une petite mèche rebelle pendait à son front.


– Oh ! Oui ! lui répondit-elle d’une voix plaintive.


Elle aurait retrouvé parmi mille figures la joliesse d’un air condescendant. Elle aurait identifié parmi mille faces l’aspect délicat d’une sentence. Elle aurait repéré parmi mille têtes la mine altière qui l’avait exclue.


– Il ne faut pas m’en vouloir ! Le peu que j’ai écouté m’a permis de constater que vous avez de la présence et une diction parfaite. Mais hélas, la chrysalide n’est pas encore devenue un papillon. Libérez-vous de votre cocon, et votre lyrisme battra l’esprit des spectateurs. Laissez parler les sentiments, et vos mots prendront les couleurs d’une danaïde. Épanchez- vous, et vos phrases s’envoleront sur les ailes fragiles d’une œuvre.


Les lèvres de Marianne frémirent. L’envolée de l’homme qui se tenait devant elle l’émouvait profondément. Elle aurait voulu lui dire qu’elle le savait depuis qu’elle avait quitté l’École d’Art dramatique. Depuis que Serge l’avait lâchée dans la nature, elle s’était perdue dans l’immensité du vide qu’il avait laissé derrière lui. Sans lui, elle avait peur de jeter ses sentiments à la tête du public. Mais elle n’osait en faire part à l’homme de théâtre par crainte de le rendre jaloux. Avait-elle été amoureuse de Serge ? Il avait un physique ordinaire qui tournait à l’élégance lorsqu’il s’exprimait. Son langage châtié l’habillait de distinction. L’élève se surpassait quand il lui donnait la réplique. Sa brillante élocution semblait parvenir d’Apollon. Aussi Marianne, lorsqu’il lui disait : « Récite ce texte comme si ta vie en dépendait », ouvrait-elle les vannes. Un flot d’impressions s’engouffraient alors dans les suppliques, dans les déclarations, dans les lamentations, dans les contentements, et moulaient sa parole. Il avait coutume de lui dire : « Peu importe votre façon de réciter, seule compte votre capacité à vous effacer devant un personnage ; une fois ce stade atteint, c’est votre propre vécu qui façonne le rôle ». Mais nul besoin qu’il lui parlât, sa présence même permettait déjà à Marianne de s’oublier. Peut-être que l’attitude réconfortante de Serge à son égard, conjuguée à la profonde admiration qu’elle lui portait se confondait avec l’amour. Pourtant, même si elle ne s’était pas éprise de lui, cela lui manquait de ne pas avoir de ses nouvelles. Il avait regagné sa ville natale peu de temps après l’examen de Marianne. Elle s’était plusieurs fois enquise de lui auprès de ceux qui l’avaient côtoyé, mais personne ne savait ce qu’il était devenu. Elle avait juste appris qu’il avait émigré sur un autre continent.


– Pourquoi ne m’avez-vous pas regardé dans les yeux lorsque je passais mon audition ? lui demanda Marianne.


– Vous savez, répondit l’homme, la voix est aussi un organe qui peut pénétrer l’esprit de celui qui l’écoute. Croyez-moi, vous aviez toute mon attention.


Sa réponse la rassérénait ; plus rien ne pourrait désormais l’arrêter. Elle le questionna encore :


– Comment vous prénommez-vous ?

– Boris, et vous ?

– Marianne. Seriez-vous d’accord de me guider ? lui demanda-t-elle en lui faisant un sourire enjoliveur.


Marianne ne savait pas si elle avait aimé Serge, mais elle était certaine qu’elle avait le coup de foudre pour Boris. Lui aussi était tombé sous le charme de cette nymphe qui épanchait son ardeur de ses yeux marron. Cette bouche qui lui avait demandé de la guider avait entrouvert la porte d’une alcôve. Ses lèvres d’un rose tendre avaient frémi sous le souffle du désir. Mais Boris n’avait aucunement l’intention de goûter cette femme délicate qui flottait comme une broderie arachnéenne sur des formes gracieuses. N’aurait-elle pas pu être sa fille ? Comment pourrait-il froisser la sensibilité d’un amour qui se heurterait plus tard à la dure réalité ? Aussi prit-il ses distances avec elle en lui disant :


– Entendu. Je vous guiderai comme un vieux qui éclaire les jeunes de ses conseils.

– Mais pourquoi parlez-vous de vieillesse ? s’écria-t-elle. C’est à votre compétence que je me suis référée.

– Parce que je suis nettement plus âgé que vous.

– Et alors !

– J’aurais pu vous donner la vie, car vous ne devez pas dépasser les trente ans, insista Boris.

– C’est exact, j’en ai vingt-huit. Et vous ?

– Vingt-deux ans de plus.

– Pour moi, vous êtes un homme. Un point c’est tout.


Marianne était déjà si proche de Boris qu’elle avait glissé sur les rides de son visage, sur la bouffissure de ses paupières inférieures. Boris, lui, fit un effort surhumain pour cacher son trouble. Il coupa court à cette conversation en lui ordonnant, sur un ton professoral :


– Je vous donne encore une chance. Venez demain à quinze heures précises au même endroit que ce matin. Préparez-vous à me réciter le même texte que tout à l’heure, mais en son entier.


Marianne n’avait pas remarqué que Boris lui avait parlé sur un ton autoritaire, tant elle était ivre de bonheur. On était en automne, mais pour elle c’était le printemps. Le lendemain, à quinze heures tapantes, Marianne poussa la lourde porte de l’entrée des artistes qui donnait sur une arrière-cour. On accédait à la scène par la fosse d’orchestre en gravissant quelques marches. Une faible lumière provenant des torchères incrustées dans les murs éclairait le plateau. Le plancher craqua sous les pieds de Marianne. Boris était assis dans un coin de la scène, dans la pénombre, et lisait un livre. Le craquement le fit sursauter. Il leva les yeux sur Marianne et regarda sa montre.


– C’est déjà quinze heures ! s’exclama-t-il. Posez votre manteau au dossier de ma chaise ; détendez-vous en faisant quelques exercices de respiration. Respirez à pleins poumons par le nez et expirez par la bouche à petits coups jusqu’à ce que vous n’ayez plus d’air, lui ordonna-t-il encore.


Marianne ne se fit pas prier. A la différence de Serge, la voix vibrante de Boris, qui lui semblait résonner d’amour, plaquait Marianne contre lui. Elle se rendait compte que son désir pour Serge s’était seulement manifesté lorsqu’il se tenait devant elle, uniquement quand son air gracieux lui prêtait attention. Cependant, ce désir n’était pas accompagné de cette articulation passionnelle qui l’attachait à lui. C’est pourquoi, en son absence, elle l’oubliait vite. Marianne n’avait jamais connu la félicité qui glisse sur les ennuis. Elle n’avait non plus connu la douleur qui pèse sur une joie. Lorsqu’elle s’apprêtait à interpréter un rôle, elle avait besoin d’un homme qui lui plaise. L’attirance pour le sexe fort était pour Marianne un carburant qui la poussait vers le personnage qu’elle devait interpréter. Si elle n’éprouvait rien ou si son maître n’était pas intéressé par sa personne, elle stationnait dans la platitude d’un rôle. Boris la couvrait d’une aura qui soupirait pour elle. C’est pourquoi, depuis hier après-midi, son cœur ne cessait de battre pour lui. Elle avait hâte de jouer. Après qu’elle eut fait les exercices, il lui dit :


– Allez, on y va !


Oh ! Oui ! Allons ensemble chez l’homme qui cherchait parmi ses deux maîtresses celle qui aurait pleuré sa mort, se disait Marianne. Elle cinglait alors l’amant de sa voix outrée sous le regard stupéfait de l’époux. Oh ! Oui ! Séjournons ensemble dans l’alcôve, s’imaginait Marianne. Elle s’adressait alors au bellâtre, avec elle sous l’édredon, en lui récitant des vers avec une voix de violoncelle et en les ponctuant de gloussements de plaisir. Oh ! Oui ! Voguons ensemble sur une marée de sang, se figurait Marianne. Elle témoignait alors d’une voix sépulcrale sa reconnaissance envers la main assassine. Marianne termina sa prestation en déclamant avec un sourire angélique la dernière phrase de l’auteur : « Dans la nuit éternelle, les amants flottent à la lueur de leur félicité sur terre. » Boris resta bouche bée. Jamais encore une élève ne l’avait autant remué. Il prit peur, car la passion avait creusé son sillon, et lui, Boris, risquait à tout moment de tomber dans la profondeur d’un sentiment. Boris se leva et s’efforça de lui dire sur un ton neutre :


– C’est bien. Vous avez décroché le rôle. La première aura lieu dans un mois environ. Les répétitions commencent dans dix jours. On répétera quotidiennement, l’après-midi de quatorze heures à dix-huit heures ; dimanche vous aurez quartier libre.


– Merci ! Merci ! s’écria-t-elle.


Marianne cacha son visage dans ses mains et fondit en larmes. Boris se demandait si c’étaient des larmes de joies s’écoulant d’une ambition longtemps malmenée ou si c’étaient des larmes de désespoir se déversant sur le ton indifférent qu’il avait employé. Il opta pour la première hypothèse. Il l’empoigna au bras et lui parla de manière déférente :


– Votre talent n’a pas besoin d’être accompagné des pleurs du vainqueur, votre valeur surpasse sans coup férir celle de vos concurrents. A très bientôt.


Boris tourna les talons, regagna le coin de la scène, se rassit et se replongea dans la lecture. Marianne quitta le théâtre en étant persuadée qu’elle l’avait touché et que, tôt ou tard, leurs cœurs fusionneraient. Elle se rendit aux répétitions avec l’espoir de pouvoir dialoguer avec lui d’autres choses que de son interprétation, mais Boris étouffait toutes ses tentatives dans des réparties habiles qui éloignaient toute familiarité.

On était le soir de la première. La location marchait fort ; on affichait complet pour cette représentation. Dans sa loge, Marianne était aux mains d’une maquilleuse. Une coiffeuse s’affairait à arranger les mèches d’une perruque qu’elle devait porter tout à l’heure. Une attente passionnée évacuait la tension de Marianne. Elle voulait atteindre la raison qui refrénait les sentiments de Boris, en flattant l’amour-propre de celui-ci par une brillante interprétation. Marianne se dirigeait vers les coulisses lorsque soudainement elle se trouva nez à nez avec Boris qui lui dit :


– Je m’installerai au premier rang afin que vous puissiez me voir. Allez, on y va !


Les paroles que Boris venait de prononcer était de bon augure pour Marianne. Il y a un mois, celui-ci avait ouvert son âme au public et lui avaient permis de répandre ses émotions sur le texte qu’elle allait réciter toute à l’heure.


Au moment où Marianne pénétra sur scène, les spectateurs se fondirent à ses yeux en un seul Boris. Toutes les répliques, toute la provocation d’une phraséologie théâtrale allaient s’adresser à lui. « Chéri, combien de temps vas-tu mesurer deux femmes à ton aune afin de satisfaire ton donjuanisme ? Ne perçois-tu pas de mon abîme la détresse d’un amour qui brûle toutes les raisons ; ma passion ne s’empourpre-elle pas de colère lorsque ma rivale minaude ? Ta seconde maîtresse ne s’aventure-t-elle pas dans les profondeurs de ton esprit ; seule compte pour elle la légèreté d’une relation qui flotte sur la sueur des amants », invectiva-t-elle Boris. Elle se doutait qu’il avait une petite amie. « Ô adonis, ta beauté éclaire mon corps lorsqu’elle embrasse mon regard ; le miel de ton esprit sucre mes pensées ; pointe sur moi apollon, ta flèche ardente », suppliait-elle Boris ; elle aurait tant voulu qu’il la regarde au moins une fois lascivement. « Le sang des amoureux coule sur l’autel que la jalousie a dressé, l’écho de nos “je t’aime” résonne à jamais aux oreilles de la femme éconduite, car notre passion emplit son dépit », cria-t-elle ; elle était prête à mourir avec Boris.


Des salves d’applaudissements accompagnèrent la chute du rideau. Les spectateurs, comme un seul homme, se levèrent lorsque Marianne fit la révérence à ceux qui ne cessaient de la rappeler. L’émotion fut à son comble lorsque Boris, à l’injonction de Marianne, monta sur scène et qu’ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. L’éclairagiste eut alors la bonne idée d’éteindre les projecteurs sur ce dernier tableau. Lorsque la salle commença à se vider, Boris pria Marianne de venir dans son bureau pour y sabler le champagne avant d’aller rejoindre ensemble la troupe au restaurant.


– Santé ! cria Boris en levant son verre ; ce soir une grande actrice est née, ajouta-t-il.

– Santé ! répondit-elle, merci de m’avoir offert cette chance qui m’a permis de me surpasser.


Sa voix s’était affaiblie, non sous le coup de l’émotion mais sous le poids d’un souhait. Marianne espérait que, l’alcool aidant, Boris, dans la griserie du succès, lâcherait la bride à ses sentiments. Lorsque la scène avait été plongée dans le noir, il ne lui avait pas donné ce baiser qu’elle attendait tant. Elle aurait tout donné pour faire mentir sa déception.


– Merci de m’avoir accordé votre affection torride ; elle brûle la dévalorisation de soi-même. Je me sens bien avec vous, enchaîna Boris.

– Vous ? Mais comment un être aussi doué peut-il dénigrer ses qualités ? s’offusqua Marianne.

– Je ne parlais pas de mes qualités professionnelles mais de mon réel pouvoir de séduction sur la gent féminine.

– Qu’en savez-vous ? Votre stature a pu intimider plus d’une femme qui aurait eu de l’amour pour vous. Mais je vous rassure, ce n’est de loin pas mon cas.


Marianne lui avait fait cette dernière déclaration avec le souffle d’une femme comblée par la confidence de l’homme qui ne s’était encore jamais confié à elle.


– Justement, je ne sais jamais si les femmes sont attirées par ma personne ou par le rang que j’occupe. Je ne cesse de me demander : si j’étais un homme de la rue, m’auraient-elles remarqué ? C’est pourquoi je ne pourrais jamais m’attacher au sexe opposé. J’ai peur que mon aptitude à diriger des comédiens recouvre un être falot. Mais je vous remercie de me donner l’illusion que vous êtes amoureuse de moi, tout simplement.


Marianne fut abasourdie par la réponse de Boris. Elle se rendit soudainement compte que le besoin d’être adulée par des spectateurs avait engendré une attirance. Son désir d’être reconnue prenait sûrement la forme de l’amour. Celui-ci tirait la chaîne enfouie au tréfonds de son être. Déjà quand elle était petite, le besoin de se sentir entourée de gens n’ayant d’yeux que pour elle sourdait en son esprit. Lorsqu’elle imitait sa mère, le soir dans son lit, elle s’imaginait parler devant toute sa famille. Ses petites oreilles croyaient entendre des vivats. En grandissant, les formes qu’elle donnait à ses interlocuteurs s’élaboraient sous le regard amusé ou étonné d’auditeurs imaginaires. Ce n’était pas par hasard si elle s’était déjà éprise deux fois d’un homme de théâtre, car le fil conducteur de son attachement au public passait par des metteurs en scène qui lui ouvrissent leurs bras. Elle pouvait alors jeter son dévolu sur eux car leur fonction les rendait beaux et désirables. Mais Boris avait raison de douter de sa sincérité. Le metteur en scène, ce tailleur aiguisant le vécu de chaque personnalité au moyen d’un rôle, ne peut devenir l’amant d’un acteur qui est sous ses ordres. S’il le devenait, il risquerait d’absorber l’expression du comédien. La douleur que provoque un désir non assouvi est gage d’un jeu théâtral réussi, se disait encore Marianne. Elle se résigna donc à rien ne lui répondre.


Ils rejoignirent la troupe. On fêta allègrement, mais sans commettre d’excès, l’avènement de Marianne. Une nouvelle vedette ensorcellerait le monde du théâtre.


Marianne ne se maria jamais. Le théâtre était un fiancé jaloux qui la gardait pour lui.


Boris, son impossible amour, ne cessait d’allumer le feu d’une interprétation magistrale. Lorsque Boris s’en alla au Ciel, les flammes, mélange de passions inapaisées en combustion, ne s’éteignirent pas. A l’aide de celles-ci, Marianne illumina bien des scènes jusqu’à un âge avancé.





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