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Perdu et perdue


Auteur : FRENKEL David

Style : Drame




Le jour tombait. Une chaleur inhabituelle pour une fin d’été exaltait l’odeur des feuilles pourrissantes. Les passereaux commençaient à se taire. Quelques croassements de corbeaux annonçaient la future nuit. Ralph s’était perdu, et fulminait contre lui-même, dans cette nature entre chien et loup.

L’homme était parti de bonne heure, le cœur léger, à la découverte de ce pays merveilleux où les montagnes s’élevaient majestueusement sous le lustre des petits lacs irisés. Sa randonnée était recommandée par le guide touristique de la région et devait durer six heures. En traversant une forêt dense, il s’était trompé d’itinéraire et avait tourné en rond.

Ralph était angoissé. Pourtant il savait que rien de dramatique ne pourrait lui arriver. Ce n’était pas la faune inoffensive de l’endroit qui pourrait lui faire du mal. Il était aussi persuadé que le lendemain, il retrouverait son chemin. Mais lui qui ne jurait que par un futur bien ordonné était désarmé. Une peur irraisonnée le taraudait.

L’homme était un vieux célibataire endurci de soixante-dix-neuf ans. Il était de taille moyenne et avait un nez grec et des yeux bleus. Il ne vivait que pour lui-même. Son enfance, sans histoire, s’était déroulée dans l’insouciance et dans l’opulence d’une famille aristocrate. Fils unique, toute l’attention parentale s’était portée sur sa personne. Le père et la mère l’avaient choyé et adulé. C’est ainsi qu’avait pris forme une personnalité centrée sur lui-même. Cela s’était traduit dans sa prime jeunesse par une approche arrogante envers ses camarades de jeu et d’école, puis, plus tard, par une incapacité à nouer des relations franches et amicales avec les étudiants du collège. Les études de Ralph avaient été couronnées de succès car les parents avaient marqué son caractère au sceau de la réussite. Il avait obtenu son brevet d’avocat haut la main et s’était installé assez rapidement à son compte. Il gagnait très bien sa vie. Ralph avait été bien pris. Ses cheveux blonds coiffaient une tête d’apollon. Sa personnalité répandait la suffisance d’un être frivole. Les muscles et les bras du jeune homme saillaient triomphalement lorsqu’il entourait ses conquêtes. Si quelques-unes lui résistaient, il les amadouait par des flatteries et des regards doucereux. Ses amourettes étaient à la botte d’une sexualité qui n’avait aucune marque d’affection. Sa morgue faisait endosser à bien des jeunes filles le rôle d’oiselles éplorées au service d’un prince charmant. Ralph honnissait l’imprévu. Alors, lorsque le hasard érodait des projets taillés à la mesure de ses ambitions ou ceux qui relevaient de ses loisirs, l’homme se sentait faiblir.

Ralph ne comprenait pas comment lui, qui avait pris connaissance la veille du plan de la forêt, avait pu perdre ses repères. Ses poumons se remplirent d’un air courroucé qu’il éjecta par un cri de révolte, il s’entendit hurler :

– Mille tonnerres ! Où te trouves-tu ?

L’effroi le saisit quand il entendit l’écho de la dernière syllabe s’évanouir au loin. Il crut entendre l’ultime râle d’une passion qui agonisait depuis trente ans. Sans le vouloir, son hurlement s’était adressé à la personne qui avait voulu faire route avec lui et qu’il avait plantée en plein milieu d’un désarroi. S’en était-elle sortie ?  Il se remémora, comme si c’était hier, le jour où une jeune fille avait désiré l’entraîner sur le chemin d’un amour dont il n’avait pas été le maître. Son cri s’était adressé à la beauté qu’il avait éconduite. La plainte de tout à l’heure faisait maintenant vibrer sa corde, celle qui s’accroche à un passé enjolivé.

L’avocat cupide courait aussi après une carrière politique. A l’âge de vingt-huit ans, Ralph s’était inscrit au parti Démocrate, mouvement qui défendait la classe aisée face aux attaques de l’Union Populaire Ouvrière. Les riches étaient harcelés à intervalles réguliers par des motions parlementaires et des initiatives populaires qui leur demandaient de payer plus d’impôts. La prédisposition de Ralph pour la comptabilité lui avait permis de décortiquer les dépenses de l’État et de mettre le doigt sur les avantages que ce dernier accordait un peu trop facilement à des institutions qui, sous le couvert d’une appellation pompeuse, s’octroyaient des sommes indues. Les membres lui avaient témoigné leur reconnaissance en l’élisant à l’âge de quarante-neuf ans à la tête du parti. Son élection le désignait automatiquement comme candidat à la Mairie. Ralph s’y était présenté tout en sachant qu’il n’avait aucune chance de la remporter, la classe ouvrière étant largement majoritaire. Au soir de cette défaite prévisible, il fut apostrophé dans la rue par une jeune demoiselle qui lui lança :

– C’est votre argent, et vous en faites ce que vous voulez, mais à quoi bon ces campagnes onéreuses, tout votre cirque politique ? Vous savez bien qu’il s’agit de causes perdues, alors pourquoi persistez-vous ? Si ce n’est pour vous mettre en avant, et vous donnez en spectacle.

Sa voix était chaude mais le ton de son discours était rogue. Sa bouche déversait sur Ralph le fiel d’une fille de la douleur. Mais aucune véhémence ne jaillissait de ses yeux noisette. Son visage poupin dégageait une innocence qui lui allait droit au cœur. Il s’arrêta et prit langue avec elle.

– Comment vous appelez-vous ?

–  Martine.

– Que faites-vous dans la vie ?

– Je viens d’avoir vingt-et-un ans et j’ai enfin obtenu mon diplôme de secrétaire médicale.

– Pourquoi dîtes-vous « enfin » ? Vous êtes dans les temps.

– J’ai hâte de voler de mes propres ailes ; je ne me sens plus d’âge à vivre au crochet de ma mère.

– Avez-vous déjà reçu des offres ?

– Vous ne m’avez pas écouté. Je vous ai dit que je venais d’avoir mon diplôme !

Son front garni d’une frange s’était plissé. Elle avait manifesté son agacement en balançant sa tête en arrière. Son petit nez en trompette avait l’air de défier Ralph.

– N’empêche, vous auriez pu être déjà contacté par des personnes qui étaient au courant de vos études. Vous êtes jolie. « Beauté » rime avec « Capacité ». Dans l’esprit des hommes, une belle femme est forcément capable.

– Oui, capable de leur procurer du plaisir !

Elle redressa sa tête et porta sa main menue sur ses cheveux bruns comme si la jeunotte voulait se protéger contre les démons.

– Il ne faut pas toujours prêter aux hommes des arrière-pensées. Ce n’est pas parce qu’on engage une fille canon qu’elle terminera sur le divan du patron, répliqua Ralph.

Il se tut quelques instants puis demanda avec un sourire un peu gêné :

– Qu’est-ce qui vous fait dire que je ne perds pas une occasion pour me mettre en avant et me donner en spectacle ?

Les joues de Martine rosirent. Elle lui répondit, mais Ralph ne l’écoutait pas, tant il était fasciné par les petites lèvres colorées d’un rouge vif, qui battaient la sensualité à chaque mot prononcé.

– Vous avez l’air distrait, lui dit Martine sur un ton désapprobateur.

Il se ressaisit et murmura :

– Excusez-moi, votre beauté me trouble.

Martine ne fut pas surprise par sa confidence. Elle reprit le fil de la conversation :

– Je vous disais que je ne rate aucun de vos débats ou interventions. Je suis subjugué par votre instinct politique. Au fond, vous êtes persuadé que vos idées n’ont aucune chance de passer, mais votre besoin de vous mettre sous le feu des projecteurs, de vous écouter parler, n’ont que faire de la réalité.

– Ecoutez, Martine, puis-je vous appeler par votre prénom ?

La belle ne répondit pas à Ralph mais lui lança une œillade qu’il ne savait pas trop comment interpréter. Soit elle voulait lui faire comprendre qu’elle avait accepté sa proposition, soit c’était au contraire une invite à garder les distances, son clin d’œil exprimant alors la malice d’une fille qui avait deviné que cet homme était un coquin dont il fallait se méfier. Ralph se conforma à la première hypothèse et continua :

– Martine, c’est vrai, j’aime parler, mais ce n’est pas par nombrilisme. J’aime entendre la musique des mots. Il se trouve que j’ai une facilité d’élocution qui me réjouit.

– Mais alors pourquoi vous faites-vous le chantre des préoccupations bassement matérielles et non des idéaux humanistes ? l’interrompit Martine.

– Parce que je fais partie de la classe aisée et, je vous le dis sans détours, le combat pour la justice sociale, pour la paix mondiale, est aussi vain que la défense des riches contre les appétits gargantuesques de l’Etat.

– Vous ne pouvez cependant pas nier que des progrès ont été réalisés. A titre d’exemple : dans nos pays, les vieux ne meurent plus de faim, les chômeurs sont pris en charge et l’Europe vit en paix.

– Ah oui ? s’emporta Ralph, je ne perçois aucune amélioration, bien au contraire. Dans le temps, les vieillards vivaient au sein de leur famille jusqu’à la mort. Aujourd’hui, on parque le quatrième âge dans des maisons de repos loin des personnes comme il faut. Ces institutions sont la bonne conscience du chacun pour soi. Les allocations chômage enferment dans leur cocon des individus prétentieux. Autrefois, on était prêt à faire n’importe quoi pour gagner sa vie. Il n’y avait pas de sots métiers. Même les quinquagénaires se recyclaient en balayant les rues. A présent, on profite des deniers publics tant qu’on n’a pas retrouvé le travail pour lequel on a été formé. La paix, parlons-en. Les pays dits civilisés exportent les conflits. De puissants marchands d’armes sont au service des puissants. L’idéal des doux rêveurs, aussi bien que le mien, est un vœu pieux. L’homme, si on ne le menaçait pas de sanctions, ou si on ne lui mettait pas sous le nez les conséquences perverses de sa conduite, serait un prédateur. Je sais aussi que tant qu’il y aura sur terre des va-nu-pieds, les rupins devront délier leur bourse. Cependant, l’être humain ne pouvant pas rester les bras croisés, laissons-lui ses illusions. C’est pourquoi, moi, personne politique et médiatique, lorsque j’exerce ma verve envers ceux qui lèvent des impôts iniques, seul compte le brio de mes propos.

Martine fut abasourdie par le discours de Ralph. La jeune femme était à court d’arguments. Cela faisait bien longtemps qu’elle était tombée sous son charme. Elle ne s’était jamais lassée d’admirer le port de tête gracieux de celui qui assenait avec maestria ses quatre vérités à la télévision. En le côtoyant de près, Martine était encore plus séduite par l’homme. Elle observa les favoris argentés qui envahissaient le méplat de ses tempes. L’épaisseur des sourcils noirs de Ralph soulignait, aux yeux de Martine, l’intelligence profonde de son regard. Elle était aussi attirée par la luxure jubilatoire se déversant des lèvres lippues de l’homme qui lui faisait face. Ne pouvant quitter un amour qui depuis bien longtemps avait envahi son cœur, Martine simula une douleur à l’abdomen. Elle fit une grimace et se tint le ventre.

– V…ous  a…vez m…al ? bégaya Ralph.

– Ne vous inquiétez pas, cela me prend quelques fois ; cela doit être nerveux.

– Mais il faut consulter un médecin !

– A quoi bon, je me connais suffisamment pour savoir que cela fait partie de mes petits bobos qui viennent et s’en vont.

– Mais quand même ! Allez, venez, nous allons nous asseoir là, près du marronnier.

Ils étaient dans une zone piétonne bordée de vieux arbres qui ombrageaient la promenade. Des bancs de bois tailladés par des inscriptions en tous genres y avaient été installés. Ils s’assirent sur l’un d’eux. Ralph voulait garder ses distances mais Martine s’approcha de lui. Elle était excitée par la présence de son amoureux. Le souffle de Martine caressait les joues de Ralph et faisait frémir un désir. Ils gardèrent le silence un moment. Pour finir, Ralph prit la parole et lui fit part d’un étonnement qui lui était resté en travers :

– Sans me prendre pour une vedette, vous avez quand même eu un sacré culot pour oser m’aborder, comme ça en pleine rue, et en plus, vous m’avez provoqué.

– Lorsqu’on est gagné par la souffrance et la révolte, on est dans un état second. Les paroles sont sorties du tréfonds d’une âme en peine.

– Quoi ? Vous !

– Oui, moi, enfant non désiré. Pourquoi ma mère ne s’est-elle pas fait avorter ? Elle m’a raconté un jour que je suis le fruit d’une aventure. C’était lors d’une de ces beuveries dont sont friands les étudiants. Elle avait vingt-deux ans et était inscrite à la Faculté de médecine. Chaque mercredi, les carabins se réunissaient dans la bibliothèque d’allemand pour y épancher leur soif. Un soir, passablement éméchée, ma mère prenait l’air sur l’esplanade devant l’université lorsqu’un adonis ivre, lui aussi, s’est approché d’elle. Poussés par un désir charnel, ils m’ont conçue derrière un péristyle sous un ciel sans étoiles. Après avoir accompli leur acte, ils sont partis chacun de leur côté et ne se sont plus jamais revu. Ma mère s’est présentée quelques jours plus tard à l’examen d’admission en deuxième année et a lamentablement échoué. C’est alors qu’elle a décidé que, si jamais elle était tombée enceinte, elle garderait l’enfant en souvenir de cette faculté de médecine qui, à défaut de lui avoir donné ce diplôme tant désiré – elle aspirait à devenir gynécologue – lui avait procuré indirectement quelques instants de bonheur. Lorsque je suis née, ma mère terminait son apprentissage dans un salon de coiffure. Tout de suite après l’accouchement, elle a engagé une nourrice qui m’a allaitée et m’a soignée ; plus tard une gouvernante s’est occupée de moi jusqu’aux premières années de mon adolescence. Je n’étais pour ma mère qu’une relique qu’on met en vitrine. Je ne me souviens pas qu’elle m’ait câlinée. Je suis devenue une gamine solitaire et taciturne car je ne pouvais voir mes camarades se faire chouchouter par leurs parents alors que moi, je devais me contenter des embrassades indifférentes d’une pimbêche. A l’école, j’étais toujours la première. Au collège j’étais dans les meilleures. Je réglais les comptes d’un monde injuste sur les pages d’un questionnaire d’examen. Comme toi, Ralph, peut-on se tutoyer ?

– Oui, oui, répondit-il avec empressement.

– Comme toi, je parle d’abondance. Enfant, j’avais l’impression que le mutisme, dans lequel je m’enfermais lorsque j’étais face à mes camarades, ouvraient ses portes aux paroles truculentes, parfois poétiques, quand j’affrontais des personnes d’un rang supérieur au mien ou une feuille blanche. Dieu merci, cette qualité m’est restée.

– Mais alors pourquoi, diantre, ne t’es-tu pas inscrite en Faculté de lettres ou de droit ?

Ralph s’aperçut que les yeux de Martine s’humectèrent. Il chuchota à l’oreille finement ourlée de la malheureuse :

– Allez, maintenant qu’on se tutoie, tu peux tout me raconter.

– Tu sais, quand on n’a jamais goûté la peau de sa maman, lorsqu’on a jamais croisé le regard de son papa, quand on se complaît dans une solitude morbide, on se perd dans les dédales d’une société où seules l’amitié et l’affection mènent à destination. N’ayant pas trouvé l’inscription « Ici on t’aime », j’ai erré dans les ténèbres. Le soleil noir du désespoir a brûlé ma raison. Je me suis retrouvé au carrefour de la folie d’où s’élève le refuge des esprits en détresse. J’y ai séjourné entre dix-sept et vingt ans. Voilà comment le destin m’a jetée dans une profession qui n’est pas celle à laquelle j’étais prédestinée. Évidemment, j’aurais pu entreprendre des études tardives, mais cela aurait supposé que ma marâtre, à l’idée de s’acheter une bonne conduite, continuât à m’entretenir. Cette perspective m’horrifiait. Ta verve excite mon verbe ; je me sens proche de toi. J’aimerais tant que notre rencontre ne reste pas sans lendemain.

Le rapport que Ralph entretenait avec la gent féminine n’avait guère évolué avec l’âge. Il courait après le sexe à l’aveuglette car le sentiment ne le guidait pas. Martine avait pour la première fois de sa vie éveillé en lui une émotion qu’il n’avait jamais connue. Il était non seulement touché par ce beau brin de fille, mais il était également apitoyé par son parcours. Et ses propos ornés de poésie le fascinaient. Malgré tout, Ralph maintenait un élan de tendresse sous la carapace de l’insensibilité.

– Oui, pourquoi pas, dit Ralph d’un ton détaché.

Puis il ajouta :

– Laissez-moi votre numéro de téléphone, et je vous appellerai ces prochains jours.

D’une part, Ralph désirait mettre son émoi amoureux à l’épreuve du temps et, d’autre part, c’était lui, l’homme honnissant l’inattendu, qui ambitionnait prendre l’initiative d’une rencontre. Martine détacha nonchalamment une feuille de son calepin et lui inscrivit ses cordonnées. Elle aurait aimé que Ralph lui fixât tout de suite un rendez-vous. Elle lança donc à Ralph ce regard langoureux qui fait souvent chavirer les hommes. Mais le vieux garçon ne s’en laissa pas conter.

– Alors à un de ces jours ! s’exclama Ralph.

Ils se serrèrent la main mais ne desserrèrent pas tout de suite l’étreinte. La chaleur d’une paume féminine dégageant une bienfaisante affection retenait la main de Ralph. Quant à Martine, elle s’oublia quelques instants dans la main rêche, mais sécurisante de l’homme sur lequel elle avait jeté son dévolu. C’est elle qui retira en premier la main et usa de mots passe-partout, à la mode, qui mettaient fin à une conversation.

– Oui, on se téléphone, on se fait une bouffe, dit Martine avec un air moqueur.

Ralph la regarda partir. Ses formes parfaites ondoyaient gracieusement sous une démarche féline. Il revint au moment présent. Aujourd’hui, il avait essuyé une défaite et n’avait pas envie de voir des gens. Prétextant une indisposition, il appela son second afin qu’il se rende à sa place sur les plateaux de télévision. La rencontre fortuite avec une fille d’Eve l’avait fait entrevoir le paradis. Il n’était donc pas d’humeur à étouffer son échec sous des paroles d’enfer et à faire miroiter aux téléspectateurs une victoire prochaine. Ralph rentra chez lui mais ne trouvait pas le repos. La silhouette de Martine le poursuivait. Il se rendait compte qu’il s’était perdu dans un amour aux multiples contours. Où me conduira-t-il ? se tourmentait Ralph avant de tomber dans les bras de Morphée.

Quand Martine quitta Ralph, elle sentit les caresses de son regard sur son dos. D’une part, elle en était réconfortée mais, d’autre part, elle avait l’impression d’être flattée comme un toutou avant qu’on ne le quitte. La peur la saisit : et si elle ne le reverrait plus ? Elle appréhendait de rentrer chez elle et de se retrouver seule face à cette douloureuse interrogation, aussi traîna-t-elle dans les magasins. Harassée, elle prit place sur une terrasse d’un café américain et commanda un verre de bourbon. A peine eut-elle avalé la première gorgée qu’elle crut apercevoir sa mère. N’étant pas d’humeur à la rencontrer, elle se leva brusquement, paya l’addition et prit ses jambes à son cou. Rentrée à la maison, Martine éclata en sanglots. Elle aurait tant donné pour avoir l’assurance que Ralph ne l’abandonnerait pas. Pourquoi ne lui avait-elle pas aussi demandé son numéro de téléphone ? Elle sentait qu’elle perdrait derechef ses esprits si elle n’était pas guidée par une main réconfortante. Une pluie commença à tambouriner contre la vitre. Cela la calma et lui rappela le temps où, assommée par les psychotropes et peinant à ouvrir les yeux, elle se voyait errer dans la nuit éternelle ; le tambourinage de la pluie l’avait alors ramené au monde des vivants.

Ralph était assis dans son bureau. Il se sentait bien dans cette pièce tapissée de papier peint de couleur jaune, dont les murs se cachaient derrières de grandes armoires vitrées remplies d’ouvrages traitant du droit. Assis dans son fauteuil de cuir usé, il avait l’impression d’être un roi sur son trône. Ralph associait les personnes qui lui rendaient visite au peuple s’attachant la grâce d’un seigneur tutoyant l’ennemi. Entre deux rendez-vous ou deux dossiers, Ralph gambergeait. Quand allait-il appeler Martine ? Il ne voulait pas l’appeler trop vite pour ne pas lui donner l’impression qu’il courait après elle. Après moult réflexions, il convint qu’une semaine était le laps de temps approprié.

 Martine ne tenait plus en place. L’attente lui était insupportable. Elle sentait que chaque jour, chaque heure, chaque minute passée dans l’attente des nouvelles de Ralph, la fourvoierait toujours davantage en un inextricable labyrinthe de pensées démentes. Il fallait absolument qu’elle aille le voir. Martine trouva rapidement l’adresse de l’Etude de Ralph Monbenon et se rendit sur les lieux. Elle s’adressa à la secrétaire, lui demanda si l’avocat ne pourrait la recevoir rapidement ; elle avait urgemment besoin de son conseil. Martine tombait bien car un client venait justement de se décommander.

Ralph fut si estourbi en apercevant Martine, que sa cigarette lui tomba de sa bouche.

– Ralph, je ne pouvais plus attendre ton téléphone. J’ai besoin de savoir, là, tout de suite, si tu es d’accord d’entretenir une relation durable avec moi, d’éventuellement m’épouser, supplia Martine en lui collant un baiser sur la bouche.

Cette jeune fille primesautière déstabilisait Ralph. Il se rendait certes compte qu’elle lui avait manqué et que jamais encore un contact charnel ne l’avait entraîné dans l’ivresse de la volupté. Mais il gardait à l’esprit qu’une partie de sa vie lui échapperait et irait se perdre dans les desiderata de Martine. Aussi fort que fût son amour, il ne pouvait se résoudre à quarante-neuf ans de lâcher la bride à ses passions et de mettre brusquement fin aux habitudes d’un célibataire endurci. En ce moment, Ralph comprit aussi que lorsqu’on ne peut dissocier l’acte sexuel de l’affection qu’on éprouve envers quelqu’un, on est épris. C’était donc avec un effort surhumain que Ralph se fit violence et prononça la condamnation de l’innocente créature :

– Vous savez, Martine, J’aurai cinquante ans l’année prochaine.

– Et alors ?

– Nous avons une génération de différence !

– Je ne vois pas où est le problème.

– Le problème, c’est que notre amour est sans issue.

– Comment ça, je ne comprends pas, dit-elle d’une voix essoufflée.

Son cœur battait la chamade.

– Il n’amène nulle part. J’espère que tu te rends compte qu’il est exclu que nous ayons des enfants. Nous ne pourrions leur infliger la honte d’avoir à vingt ans un papa gâteux.

– Nous n’aurons pas d’enfants, rétorqua Martine tristement.

– Mais alors, que construirons-nous ?

– Qui dit que nous devons construire ? Le fait d’être ensemble ne suffit-il pas ?

– Je te parle par expérience. Tu sais, Martine, le plaisir d’être ensemble s’amenuise au fil du temps. Qu’est-ce qui nous réunira lorsque nos élans s’effilocheront ? L’amour s’entretient par des visées communes. Ce sont les enfants, ces merveilleux desseins qui maintiennent un couple et le fortifient.

– Il existe tant de couple sans enfants qui ont l’air parfaitement heureux.  Il y a tellement de choses que l’on pourrait créer ensemble, répliqua Martine.

– Nous avons presque trente ans de différence. Dans une quinzaine d’année je serai un vieillard, et toi tu seras dans la force de l’âge. Nous ne marchons pas sur le même rythme. Tu as tout l’avenir devant toi, tu peux tâtonner, te lancer dans des projets, et les abandonner jusqu’à ce que tu trouves celui qui te convient ; moi, je dois me réaliser au plus vite, je ne peux plus me tromper.

– Bon, alors cessons de tirer des plans, vivons le moment présent. Je sais que tu m’aimes aussi, Ralph !

Oh oui, qu’il l’aimait. Depuis hier, il n’avait cessé de penser à elle. Ralph ne pouvait expliquer les raisons de son profond attachement. Martine lui avait révélé la plénitude suprême. Le feu avait toujours couvé, encore fallait-il le provoquer. Comme le frottement de la pierre à briquet produisant l’étincelle, sa rencontre avec Martine avait fait naître la flamme. Mais Ralph avait peur que son éclat ne l’écartât de sa route – sans relief, certes, mais si bien balisée –  et ne le conduisît vers un précipice. Prenant un ton employé dans les prétoires, il mentit à Martine :

– Aimer, c’est un bien grand mot. Disons que vous ne m’êtes pas indifférente. Pourquoi ne deviendrions-nous pas de simples bons amis ? Ainsi, nous nous éviterions des tas de complications.

Les paroles que Ralph venaient de prononcer lui semblèrent sortir de la bouche d’un juge prononçant sa sentence. Martine se sentait défaillir. Pourquoi était-elle venue au monde ? Pour quelles raisons marchait-elle dans les sables mouvants du désert amoureux ? Depuis sa naissance, le destin la déviait de son bonheur. Martine s’avança vers Ralph, l’agrippa par sa chemise et insista :

– S’il te plaît, tentons notre chance. Je dois t’avouer que notre rencontre de hier n’était pas fortuite ; cela faisait des jours que j’épiais tes allées et venues, ajouta-t-elle.

Sa voix mouillée fit effet. Ralph était sur le point de flancher. Toutefois, dans un sursaut d’orgueil, le dominateur reprit le dessus. Aussi beaux fussent-ils, il n’allait quand même pas laisser dicter sa conduite par des sentiments qu’une autre avait provoqués. Ralph argumenta :

– Martine, qui me dit que, comme tu m’as abordée, tu ne vas pas un jour me laisser tomber ?  C’est pourquoi je n’écouterai pas le chant des sirènes, répliqua Ralph d’un ton glacial.

Martine lâcha Ralph. Elle était perdue. Un voile recouvrit ses yeux. Elle entendit l’hydre de la folie l’appeler de sa voix caverneuse. Son grand effroi lui provoqua une crise d’épilepsie qui la projeta au sol. Elle dut se faire très mal car elle poussa une plainte déchirante. Ralph était si agité qu’il appela par mégarde plusieurs fois l’ambulance.

Elle s’était fracassée le crâne en tombant.

Après six semaines passées à l’hôpital, Martine retourna à la clinique psychiatrique, car si elle avait retrouvé partiellement son intégrité corporelle – son épilepsie la poursuivrait toute sa vie –, sa santé mentale gisait au fond d’une désillusion.

Ralph, prisonnier de sa suffisance, ne s’enquérait pas de l’état de santé de Martine. Les jours et les années passèrent sans qu’il prît de ses nouvelles. Cependant, à mesure qu’il vieillissait, des regrets subreptices le faisaient perdre peu à peu de sa superbe. Lorsqu’ils devenaient trop envahissants, Ralph les noyait dans l’hyperactivité.

A cinquante-et-un an, Martine était devenue une loque humaine, et faisait encore des allers et retours entre son domicile et l’asile. Sa marâtre avait fini par pourvoir à ses besoins financiers. Souffrant d’aboulie, Martine ne pouvait s’y opposer.

… Ralph se demanda si son cerveau ne commençait pas à faiblir. Avait-il oublié de bifurquer à tel ou tel endroit ? A son âge, il était peut-être temps de prendre en compte les trous que pourrait avoir sa mémoire et ne plus s’aventurer dans des endroits isolés. On était en jour de semaine, bien avant les vacances. Personne n’allait venir à son secours car les rares promeneurs qu’il avait rencontrés étaient ceux qu’il avait croisés avant midi. Il avait faim. Il fouilla dans son sac et trouva un quignon et une bouteille d’eau à moitié pleine. A peine eut-il avalé la dernière bouchée, que les fameux remords le saisirent. Les hululements d’un hibou sous la lumière blafarde de l’astre au front d’argent lui rappelaient un présent implacable. Réduit à l’inactivité, il ne pouvait repousser une culpabilité qui déferlait sur lui. Il se jura à lui-même que le lendemain il ferait tout pour retrouver Martine. Cependant, il n’arrivait pas à trouver le sommeil. Le fantôme de Martine le hantait. Il la revoyait secouée par des spasmes violents, étendue sur le plancher. Il retrouva sa figure blême, ses yeux au regard apeuré qui lorgnaient la mort lorsque les ambulanciers l’avaient embarquée. La vergogne s’empara de Ralph lorsqu’il se souvint qu’il avait désiré avant tout se débarrasser au plus vite de la misérable afin qu’elle ne fît pas tache dans une étude d’avocats où le succès se nourrissait de mines resplendissantes. Chaque fois que Ralph était sur le point de s’endormir, cette phrase : « S’il te plaît, tentons notre chance ! » lacérait son sommeil, et il s’en fallait de peu qu’il ne perdît aussi la raison. Ah ! s’il pouvait remonter le temps, il l’aurait épousée. Hélas, on ne refait pas le passé, et les années ont certainement fait des ravages, Dieu sait dans quel état je la retrouverai, se disait-il. Pris par un certain délire il composa ce vers qu’il récita à tue-tête aux premières lueurs de l’aube :

 « Homme, quand la femme t’interpelle,

« Arrête-toi en chemin,

« Ne retire pas ta main.

« Sinon, tu pleureras après elle. »

Le chant d’un merle accompagna la dernière strophe. Ralph reprit sa route. Après une heure de marche, il arriva à bon port. La veille, il n’avait pas prêté attention à un panneau indicateur. Rasséréné, il composa ce nouveau vers :

« Quand on a retrouvé sa route,

« Les affres de l’homme perdu

« Deviennent des joies éperdues.

« Je suis débarrassé des doutes. »

Ralph avait pour habitude de ne rien jeter. Aussi récupéra-t-il le numéro de téléphone de Martine au fond d’un tiroir dans sa chambre à coucher. Quand il l’appela, ce fut la mère de Martine qui répondit. Elle se rendait chez sa fille une fois par semaine pour mettre en ordre l’appartement.

– Bonjour Madame, pourrais-je parler à Martine ?

– Ma fille ?

– Oui.

– Mais qui êtes-vous ?

Se sentant un peu ridicule, il inventa :

– Je m’appelle Ralph Monbenon. J’ai passé une année avec elle au collège lorsque nous avions seize ans. Nous étions liés d’amitié. A dix-huit ans, J’ai émigré au Canada. Je viens de rentrer au pays, mais je repars dans quelques heures. A défaut de pouvoir la rencontrer, je voulais au moins avoir de ses nouvelles.

– Et pendant tout ce temps, vous ne vous êtes jamais inquiété ?

Ralph fut estomaqué. Comment, cette mère indigne osait-elle lui faire la morale ? L’abjection se cache parfois derrière des donneurs de leçons, se dit-il. Gardant son flegme, il répondit :

– Vous savez, quand on est jeune, les amitiés se font et se défont rapidement. Quand je suis parti, je savais que votre fille ne sortirait pas de clinique avant longtemps. Je vous le dis franchement, lorsque j’aurais pu penser qu’elle l’avait quitté, je n’ai pas retrouvé cette sympathie qui m’avait lié à votre fille. Le temps et la distance l’avait fait mourir. Toutefois, en parcourant ici les endroits que nous avons fréquentés ensemble, j’ai été gagné par la nostalgie d’une amitié défunte. Alors, comment va-t-elle ? répéta Ralph.

– Pas très bien, elle est de nouveau là-bas, répondit sa mère. Elle lui donna les coordonnées de la clinique, puis raccrocha brusquement le téléphone.

Elle aurait pu le rabrouer, mais l’indifférence à l’égard de sa progéniture était telle, qu’elle lui avait donné l’information comme on renseigne un quidam dans la rue.

C’est en toute hâte que Ralph se rendit à la clinique ; il avait un mauvais pressentiment. Quand il pénétra dans la chambre de Martine, elle était assise sur une chaise près de la fenêtre et regardait dehors.

– Bonjour Martine, je suis Ralph, te souviens-tu de moi ?

Elle se tourna brusquement vers lui et vociféra comme une démente :

– Infirmiers, le diable veut m’emporter, au secours !

Ralph ne bougea pas, tant il était pétrifié. Où était la belle Martine d’antan ?  Il avait devant lui une énorme dondon qui avait reniflé comme une truie. La pauvre n’avait plus d’aspect. Ses joues pendaient. La petite bouche sensuelle qu’il avait tant admirée était altérée par des gerçures. Seuls ses yeux entretenaient encore un petit peu cette flamme qui avaient failli l’allumer autrefois. Après quelques minutes, alerté par les mêmes cris, un infirmier robuste ouvrit la porte précipitamment et lui ordonna :

– Laissez-la tranquille, ces derniers temps, elle est souvent en crise.

– Y a-t-il un espoir de guérison ? s’inquiéta Ralph

– Êtes-vous de sa famille, à part sa mère, je n’ai vu aucun parent lui rendre visite jusqu’à présent.

– Non. C’est une ancienne amie. Je voulais lui rendre visite.

– Votre nom ?

– Ralph Monbenon, ancien avocat et homme politique.

– Enchanté. Ralph… Ah oui ! Durant son sommeil, la pauvre prononce parfois votre prénom. Mais navré de vous l’apprendre, n’attendez plus rien, elle est définitivement perdue.

Ralph crut sentir le plancher se dérober sous ses pieds.

– Ça va, Monsieur ? Vous avez l’air pâle.

– Oui, oui, ça va. J’ai juste besoin d’un peu de repos.

– Allez, venez avec moi.

L’infirmier le prit par le bras et l’emmena à la cafétéria.

– Prenez une chaise, commandez quelque chose, je vous laisse, j’ai des malades à visiter.

Ralph prit place et se fit servir un café. Le brouhaha des consommateurs lui faisait du bien. La vie de Martine défila devant lui. C’était curieux, il pouvait encore réciter presque mot à mot la douloureuse histoire de la jeunesse de Martine, telle qu’elle la lui avait racontée sur le banc sur lequel il s’asseyait encore chaque jour. L’enfant était née dans un monde qui ne lui appartenait pas. La nature l’avait égarée dans le ventre d’une mère où le sang était glacé. Lui, Ralph, avait vu le jour sous une bonne étoile. Mais Dame Fortune l’avait fait emprunter une voie qui zigzaguait d’une vanité à l’autre jusqu’au jour où, perdu dans sa fatuité, il n’avait pas aperçu cette femme qui le hélait, et que le destin avait fourvoyé. S’il l’avait prise avec lui, elle l’aurait fait visiter son chemin de croix, et Ralph aurait partagé avec elle son jardin secret. Ralph quitta l’hôpital, lieu où Martine reposerait jusqu’à trépas, le dos voûté, l’esprit flottant à la manière d’un drapeau en berne. Le deuil ne le quitterait plus jusqu’à la nuit du tombeau.

       





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