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Le derrière d'un rideau


Auteur : FRENKEL David

Style : Réflexion




On avait frappé les trois coups, les spectateurs attendaient que le rideau blanc se levât mais il restait étrangement baissé. Après quelques minutes une voix s’écria :

– Je suis le rideau. Hommes et femmes se mettent à nu derrière moi. J’entends certaines confidences, je vois les corps de tant d’individus. Beaux, laids, gros, délicats, aucun n’a de secret pour moi. Ha, ha, ha ! Je sépare la comédie et le drame de la réalité. Derrière moi, les actes d’une pièce se déroulent selon un scénario imaginé et ordonné par un auteur. Contrairement aux scènes de la vie sur lesquelles nous n’avons aucune prise car elles sont ordonnées par le destin. Ha, ha, ha !

Une jeune femme gironde qui devait avoir une trentaine d’année apparut alors devant le public au-devant de la scène. Elle était drapée d’un peignoir blanc moucheté de bleu qui épousait parfaitement ses formes. Elle chaussait des pantoufles molletonnées. Ses longs cheveux noirs lui collaient à la nuque ; on aurait dit qu’elle sortait de la douche.

– Oui, tu m’as vu, s’écria-t-elle, mais lève-toi maintenant. Nous avons préparé un spectacle et aimerions en faire bénéficier les spectateurs.

Un homme entre la cinquantaine et la soixantaine à la tête rasée se présenta sur le plateau du théâtre. Il était vêtu d’une redingote grenat, et était coiffé d’une calotte de même couleur. Le coloris de son habillement donnait du brillant à sa croix en argent mat.

– Non, je ne veux pas me lever car tu t’apprêtes à te montrer nue devant les spectateurs. Cela je ne peux l’accepter. Ta nudité m’appartient, s’égosilla la voix anonyme.

– Je dois bien provoquer l’embarras d’un saint homme lorsqu’il affronte de face une chair féminine qui sonde sa chasteté, déclama la naïade en jetant une œillade en direction de l’individu entré quelques instants plus tôt.

– Des mots d’amour susurrés par une bouche provocante suffisent à troubler même un grand homme d’église, rétorqua la voix. Elle semblait provenir de l’homme qui avait l’allure d’un cardinal.

Il poussait un chariot qui avait une voûte en berceau. Sur le côté, il y avait une manivelle. L’acteur incarnant un prélat la faisait tourner au rythme des syllabes prononcées en réalité par un comédien qu’on ne voyait pas. Un petit rideau bleu montait et descendait à la même cadence.

– Soit. Mais les paroles luxurieuses ne font-elles pas aussi partie de l’intimité d’une alcôve ? Pourquoi t’offusques-tu d’une nudité crue mais non d’une parole licencieuse ? insista l’impudente.

L’homme d’église abandonna la petite voiture et pirouetta afin d’être face au rideau de la scène. Le public entendit la voix argumenter :

– On déshabille un corps mais on ne dénude pas les mots. Habillée, maquillée, une laideronne s’affiche. Les propos inconvenants se prononcent ou ne se prononcent pas.

– Pourquoi t’appropries-tu une beauté nue et lâches-tu la bride aux propos lascifs ? s’emporta la jeune femme. Nous naissons dépourvus d’habits. Notre timidité et notre culture s’en mêlent après, et couvrent le corps de vêtements. Alors que la parole, dès l’origine, s’entoure de pudicité lorsqu’elle est gouvernée par l’intelligence. A choisir, on préférerait se déshabiller que de proférer un discours indécent. Allez, lève-toi, rideau !

– Tu parles pour toi, s’écria un personnage en furie.

Un gros poussah monta sur les planches. Ses cheveux en bataille et son visage cramoisi exprimait son courroux.

– Moi, si on m’avait obligé, poursuivit-t-il, j’aurais largement préféré dire au monde entier ce que je pense que de dévoiler mon gros ventre d’une blancheur pâteuse porté par des jambes grêlées.

Le cardinal se retourna et reprit possession de son bien.

– Chacun de vous, sur ce plateau, n’êtes pas ce que le regard offre, ce que les oreilles entendent. Nos sens ne perçoivent pas votre vraie nature. L’enveloppe charnelle et le verbe trompent les spectateurs. C’est moi seul, voile indiscret, qui connaît votre être profond affirma la voix.

La salle était maintenant plongée dans le noir. La lumière d’un projecteur tombait sur la scène du théâtre.

Une femme trapue, dans la soixantaine, nez crochu et menton en galoche, souleva le rideau et fit son entrée en vociférant. Elle portait un crucifix en bois qui sautillait sur une poitrine plate lorsqu’elle elle renforçait son discours par des gestes saccadés.

– Menteur, que sais-tu de mes souffrances ? Mon désarroi, tu ne le caches pas. Ce n’est que dans les bras de Morphée que je me vois belle.

Elle se jeta à terre et éclata en sanglots. La jeune beauté s’approcha d’elle, la releva ; elles s’assirent sur le sofa que des ouvreurs avaient subrepticement amené. La belle enlaça la vilaine.

Le saint homme s’avança vers elles en poussant le chariot, et on entendit :

– Vos bonnes ou mauvaises odeurs s’imprègnent dans le tissu. La misère d’une âme en peine, le bonheur d’une personne exaucée engendrent des émanations particulières. Chaque individu exhale l’humeur de sa disposition d’esprit. Les chiens, à l’odorat développé, y sont sensibles. Les bras qui entourent en ce moment l’infortunée impriment un délice qui dégage une fragrance divine. Alors pourquoi devrais-je me lever, moi, le rideau ? Je capte en cet instant les effluves d’une tendresse qui me marqueront à jamais.

Un godelureau bien proportionné portant un costume bleu marine se présenta aux spectateurs. Ses traits fins et sa chevelure blonde, abondante, versait une délicatesse sur sa personnalité. Il s’agenouilla devant le cardinal, baissa la tête, fit le signe de croix, et s’exclama sur un ton prétentieux :

– Ô, élu du Pape, dites au rideau de se taire. Il n’est qu’un indiscret qui se gave de nos intimités. Si les effluves de la tendresse devaient le marquer, alors les relents du malheur devraient l’achever.

Le prélat était un peu embarrassé comme un parent devant la dispute de ses enfants. Il empoigna vigoureusement la pièce mécanique. Une plainte mêlée de quelques pleurs retentissait aux oreilles des spectateurs :

– Tant de trames me tissent, tant de chaînes m’asservissent. J’ai décidé de me révolter. Malgré mon apparence, je manque d’étoffe. Vous, êtres humains, vous avez été conçus pour entreprendre des actions d’envergure pour le pire et le meilleur. Moi, j’ai été fabriqué dans le but de couvrir vos indécences. Je sépare aussi vos désirs de la réalité. Mais mon manque, qui le perçoit ?  Toi, jeune intrépide, vous, femme aigrie, vous monsieur au petit bedon, toi, Vénus, vous m’attribuez vos défauts mais non vos qualités. Pourquoi n’aurais-pas le droit de rester au plancher ? Aujourd’hui, j’ai de la peine à laisser sortir ce que vous avez ourdi derrière moi. Je désire, pour un soir, vous montrer, à vous et aux chers spectateurs, que je ne suis pas insensible à la détresse.

Le freluquet se releva. La jeune femme bien faite de sa personne et la dame peu gâtée par la nature se mirent debout. Elles s’avancèrent. Le petit gros les rejoignit. Le cardinal, après avoir laissé son bidule au soin d’un jouvenceau à la figure poupine, s’associa au petit groupe. La petite équipe marcha jusqu’à une barrière métallique mobile qui avait été prestement installée au bord du tréteau sans que personne ne s’en rendît compte. Les comédiens se rangèrent en file indienne par ordre d’apparition et de manière à ce qu’ils soient vus de profil. Ils posèrent leur main droite sur la barrière et prirent tour à tour la parole en se mettant face au public. La belle, placée en tête, parla la première :

– Je suis la femme fatale qui hante les rêves de tant mâles. De l’homme marié menant une vie rangée dans la monotonie de l’existence au jeune puceau voguant sur les premiers émois amoureux, chacun m’aperçoit jour ou nuit. De l’ermite se consacrant à Dieu dans un désert respirant le calme au vieux lubrique cloué sur son lit de mort, on peut me voir franchissant les cloisons de l’interdit ou pénétrant dans les lieux austères d’une maison de repos. Quoi de plus sensuel qu’une fille sortant d’un bain ruisselante d’amour. J’ai donc fait mes ablutions derrière ce rideau. Quel bonheur pour moi d’endosser le rôle de la sirène !

Elle fit trois pas en arrière et commença à caresser les épaules du prélat. Mais celui-ci la repoussa d’un geste de la main. D’une voix forte il déclara :

– Déjà petit, j’étais fasciné par le mystère de la vie. Je désirais connaître son créateur. A l’été de mes treize ans, par un bel après-midi, j’ai croisé un inconnu portant un habit d’Eglise. Toute la soif d’une connaissance suprême désirait être étanchée à la vue de cet individu témoignant par son crucifix qu’un être fait de chair et de sang pouvait devenir Dieu. Nous avions eu une longue discussion. A l’âge de dix-huit ans, je suis entré dans l’ordre de l’Eglise catholique. Nommé Cardinal, je dois avouer que je suis resté homme. Le chemin qui mène vers l’enfer est pavé de bonnes intentions. Je n’ai pas rencontré le Maître de l’univers.

Assailli par le doute, je suis mortifié par le désir. Derrière le rideau, je m’apprêtais à succomber aux charmes d’une majesté.

Le prélat pointa son doigt vers celle qu’il avait repoussée quelques instants plutôt tout en ajoutant :

– Même si je ne devais faire que la comédie, j’y aurais trouvé mon plaisir.

Il s’en alla tristement vers le poussah et lui dit :

– Toi, tu as de la chance d’ingurgiter des aliments riches en calories sans qu’ils te fassent de la résistance. Moi, je ne suis pas gourmand mais je suis friand de choses qui se consomment à deux. Que n’aurais-je pas fait pour m’attirer les faveurs du sexe opposé ? Hélas, ma fonction ne me permet pas de grimper aux rideaux. Au moins te consoles-tu de tes déboires en te jetant sur la nourriture.

– Ma consolation engendre d’autres désolations, ma chair grasse huile le mépris d’autrui, se lamenta le pataud, en posant ses mains sur son ventre. Le diable, ou le destin, poursuivit-il encore en regardant le cardinal dans les yeux, ont lesté mon estomac d’une faim dévorante qui pèse aussi sur mes rapports sociaux. J’aurais tant désiré ne pas pouvoir me caler les joues mais être ancré dans la sympathie d’autrui. Dans la pièce que nous devions jouer, si le rideau s’était levé, je tiens le rôle d’un pénitent un peu ganache qui vient pour la troisième fois se confesser de ses pensées luxurieuses avant que vous, Son Éminence le cardinal, ne succombiez à la tentation. Il découvre devant vous et devant la tentatrice sa grosse bedaine et vous prie d’exorciser son ventre car il est persuadé que sa gloutonnerie est la source de sa concupiscence. Alors je vous prie, grand homme d’église, ne me collez pas Dame Fortune. J’ai déjà mail à partir avec toutes les déesses de l’amour.

Un grand éclat de rire se fit entendre dans la salle. Les deux premiers interprètes rentrèrent dans le rang en se plaçant en queue de la file indienne. L’actrice qui était en tête rétrogradait en dernière position. Le gros avait à peine terminé son discours que la laideronne se mit en avant, empoigna vigoureusement le poussah et s’adressa à lui avec un sourire amer.

– Que connais-tu du malheur ?  Née avec une malformation au visage, nul mâle n’a jeté son dévolu sur moi. Mes diplômes en poche, je n’ai trouvé grâce auprès d’aucun employeur. Les services sociaux m’ont trouvé un emploi. Ils m’ont affecté aux nettoyages des latrines pendant plus de quarante ans. Durant mes heures libres je suis le soutier de certaines bonnes familles. Ta figure, homme ventru, si elle t’empêche de sortir avec le sexe faible, ne te confine pas dans le dernier ordre d’une société fourbe.

Elle bondit de rage et cria à l’adresse du cardinal :

– Tous les péchés sont énumérés dans un confessionnal. Y parle-t-on aussi des souffrances qu’endurent les fidèles ? Si un péché demande l’absolution, pour quelles raisons une infirmité n’exige-t-elle pas une compensation ? Si le rideau n’avait pas fait des siennes, vous m’auriez vu, cher public, tout au long de la pièce qui se serait jouée devant vous, ramasser le matin de bonne heure les ordures jonchant la courée de notre prélat, et récurant les lieux d’aisance de sa maisonnée. Vous auriez aussi constaté que, malgré la relique du Fils de Dieu portée sur ma poitrine, il ne m’adressait jamais un mot aimable. Peut-être est-ce mieux que vous ne voyiez pas la goujaterie planquée derrière un rideau.

Le prélat se signa en baissant la tête pendant que le pauvre gros regagnait l’air penaud le rang. Après un lourd silence qui dura trente secondes, le jeune adolescent, qui avait pris possession de la petite voiture, s’avança vers le dignitaire de l’église, dos au rideau. Ils se firent face et la voix se fit à nouveau entendre.

– On m’appelle rideau. Je suis une étoffe au sens propre, au sens figuré je suis une séparation. J’ai vu pendant des heures les acteurs répéter. Derrière moi, ils se sont pris de bec. J’ai aperçu des jalousies, j’ai senti la vanité déformer les traits de certains visages. Chacun voulait tirer la couverture à soi, le metteur en scène commençait à perdre la foi. Il devait sans cesse rabâcher les mêmes choses à des acteurs qui ne pensaient qu’à faire la pause. D’aucuns séchaient même certaines répétitions sous prétexte de fallacieuses allégations. Alors quand j’entends les jérémiades des comédiens se plaignant d’un triste quotidien, lorsque je perçois le désarroi qui s’empare de la troupe parce que la machine à me remonter se loupe, je rigole sous cape et je jouis de cette étape. A cause d’un tissu, la situation est sans issue. En restant à terre, je vous montre aussi que je suis parfois ce rideau de fer, cette cloison qui emprisonne les hommes et leur bouche l’horizon quand les partis-pris, les idéologies ou encore la peur, assomment les têtes pensantes, les personnes censées posséder le savoir. Vous qui vous plaigniez, regardez la belle fille d’Eve qui voulait faire monter la sève d’un homme digne qui, matin et soir, se signe. Vous auriez dû la voir dandiner ses formes devant les mâles ouvrant des yeux énormes. Mais lorsqu’un jour elle s’est prise un pied dans mes dentelles, elle ne faisait plus la belle. Au grand soulagement du metteur en scène, elle ne jouait plus à la reine. Quand son corps se ratatinera, elle se souviendra de cet épisode cocasse qui lui fit prendre conscience que la beauté n’est pas une assurance contre les malheurs de l’existence. Vous, miséreux, lorsque vous serez vieux, vous n’aurez nul besoin de vous souvenir, vous avez eu le temps de voir venir le désenchantement, il vous visitait régulièrement. Maigre consolation, me direz-vous, mais cela vous aidera à rester debout. Je vous quitte car derrière mon dos on s’affaire autour d’un lever de rideau.

Le jouvenceau s’éclipsa avec son accessoire. La misérable retourna vers la barrière et reprit sa place en deuxième position. Le gandin qui ouvrait la file était mis sous le feu des projecteurs, et sans quitter son rang il déclama :

– C’est vrai, ma jeunesse me fait voir un monde où tout est possible. Je me crois invincible. Mais, comme un jeune arbre, je suis fragile. Je me romps devant un défi amenant des vents qui soufflent dans toutes les directions. Le rôle que je devais interpréter recouvrait diverses facettes. Je devais être la quintessence de mes quatre compères. Quel homme, quelle femme ne s’est pas parée un jour de ses plus beaux atours en vue d’obtenir une faveur ou pour satisfaire un instinct prédateur ? Quel individu n’a pas été habité, ne fut-ce qu’une fois, par des sentiments religieux ? Qui d’entre nous ne s’est pas trouvé un jour laid devant de réels ou prétendus échecs ? Qui parmi nous ne s’est senti, à un certain moment, gros face aux finesses des artistes ? Malgré tous mes efforts je ne suis pas arrivé à me mettre dans la peau de ce personnage impossible à incarner. Je m’excuse auprès des spectateurs. A cause de moi, le spectacle n’aura pas lieu.

Le rideau se leva. Le public applaudit à tout rompre.





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