nouvelles persos
nouvelles persos


Partagez cette nouvelle sur Facebook


Le passage


Auteur : FRENKEL David

Style : Vécu




Adrien, vingt et un an, habitait dans un quartier poussiéreux peuplé de gens nécessiteux. Les maisons de trois étages maximum, aux façades en béton décrépits et aux toitures endommagées, s'alignaient misérablement le long de trottoirs cabossés. Le salaire de son père, manutentionnaire, couvrait tout juste les besoins d'une famille constituée du couple parental et de trois enfants : son frère aîné, lui et sa sœur.  Alors, pour financer ses études universitaires –- il était étudiant en médecine désirant se former à l'ophtalmologie –-, il faisait la plonge dans un restaurant trois fois par semaine. Pour se rendre à l'université, situé au centre-ville, il devait traverser à pied une passerelle dénommée populairement « Passage entre deux mondes ». Elle enjambait une rivière qui prenait sa source dans les montagnes alentours et séparait le quartier rupin du quartier impécunieux. Depuis sa tendre enfance, il souffrait d'un manque d'affection de la part de ses parents. Il espérait alors que le destin lui prodiguât des marques de tendresse en lui octroyant certaines faveurs. Et la richesse en était une, il soupirait après elle toutes les fois qu'il franchissait la passerelle. L'odeur d'aisance qui s'exhalait des habitations l’enivrait de rêves. Oubliant la misère haillonneuse, il se repaissait les yeux sur l'élégante architecture. Il rêvassait de rideaux en soie d'argent, de murs en pierre de taille et de lustres en cristal qui flatteraient sa personne. Cette rêverie en plein jour lui permettait de fuir une réalité morne. Entre ses études, la plonge, ses occupations domestiques et les besoins de la nature humaine, l'habituel quotidien ne s'embellissait guère de sentiments. Et ce ne sont pas les carabins, eux aussi, trop occupés à aligner de bonnes notes, qui auraient embelli d'amitié sa vie banale.

Sandrine s'était également inscrite en faculté de médecine et suivait les mêmes cours qu'Adrien. Elle avait l'intention de se spécialiser en gynécologie obstétrique après les six ans d'étude. Comme lui, souffrant de rejet, elle avait choisi d'exercer cette discipline pour se faire apprécier. Elle était fille unique, de parents jouissant d'une grande notoriété. Le père était un notaire réputé, et la mère une avocate redoutée. Leur individualité brillante et imposante avait broyé la personnalité de leur enfant. Et cultivant leur ego à qui mieux mieux, ils ne s'étaient guère occupés d'elle. Dès sa naissance, ils l'avaient laissée aux soins d'autrui.  Au contact d'une gouvernante rêche et revêche, elle s'était créée son petit monde à elle dans laquelle elle s'était recroquevillée. En grandissant, elle devenait de plus en plus timide, et préférait se fondre dans la masse, et ne pas se faire remarquer. Elle n'avait pas cette beauté qui s'exprimait dans l'élégance des formes, mais dans la distinction d'une âme dont le sourire et le regard en étaient le reflet. Encore fallait-il pouvoir aborder cette fille asociale dont il ne connaissait que le prénom. Elle s'arrangeait toujours pour être la dernière à arriver en classe et la première à en sortir.

Une année s'écoula pratiquement sans que les deux s'adressassent la parole. En vue de de la réussite de l'examen de la première année du Bachelor, Adrien, en étudiant méticuleux, s'exerçait sur d'anciens QCM (questionnaires à choix multiples) retranscrits des années précédentes. Sandrine quant à elle, faisait confiance à sa mémoire phénoménale et s'astreignait à une hygiène de vie.

Un jour avant les examens, en fin d'après-midi, Sandrine décida d'aller chez le coiffeur pour se refaire une beauté. Un peu radine sur les bords, elle avait pour habitude d'aller se faire coiffer dans la partie pauvre de la ville où les prix des marchandises et des prestations de service étaient plus avantageux. Traverser la passerelle « Passage entre deux mondes » était pour elle comme franchir la frontière d'un autre univers, tant le contraste était saisissant entre deux quartiers de la ville, pourtant pas si éloignés l'un de l'autre. Elle qui vivait dans un appartement de luxe, et se nourrissait d'aliments de haute qualité, attardait son regard sur les galetas et tendait ses narines aux relents d'une nourriture bas de gamme s'échappant des fenêtres ouvertes. Elle jouissait malignement de cette atmosphère de misère chaque fois qu'elle pénétrait dans cet endroit. Et ce jour-là, au lieu de se rendre chez son coiffeur, comme elle en avait décidé, elle préféra se délecter jusqu'à plus soif du malheur des autres. C'était sa manière à elle de se détendre avant les examens. Elle s'oublia dans cette morbide délectation, et quand elle se ressaisit, la nuit était déjà tombée.  Franchissant à vive allure la passerelle en sens inverse, la bague un peu trop large, qu'elle avait enfilée par mégarde à l'annulaire au lieu de l'enfiler au majeur, tomba sous l'effet du fort balancement de ses bras. Mais elle ne s'en aperçut pas. Ce bijou était son objet fétiche. Elle lui avait sauvé la vie quand elle avait treize ans, et qu'elle rentrait d'une soirée passée entre amies. Une forte tempête avait balayé la ville cette nuit-là.  Avançant courbée sous les rafales, elle avait été attirée par l'éclat d'une bague de couleur argentée, surmontée d'un diamant, qui gisait sur le trottoir. S'étant écartée de quelques pas pour la saisir, une tuile, qui s'était détachée d'un toit, était tombée à l'endroit où elle s'était trouvée quelques secondes auparavant. Elle y avait vu un signe du destin. En personne honnête, elle était allée le lendemain matin la déposer au bureau des objets trouvés. Cinq ans après, on l'avait informée que, le propriétaire ne s'étant pas manifesté, la bague lui appartenait. Bien que n'ayant pas grande valeur — elle était ornée d'un faux diamant —, ce bijou, lui ayant sauvé la vie, était devenu au fil du temps son fétiche. A la croisée des chemins entre la réussite ou l'échec de son cursus estudiantin, elle était persuadée que, grâce à lui, le soleil du succès allait se lever sur ses jours.  Alors quel ne fut son désarroi de constater, une fois arrivée chez elle, qu'il s'était perdu en route. Elle sortit alors précipitamment de son appartement pour refaire le chemin en sens inverse. Mais elle eut beau chercher dans tous les recoins de son itinéraire, hélas pour elle, le bijou porte-bonheur demeura introuvable. Une sensation de mauvais présage lui colla alors à l'esprit, et la maintint éveillée toute la nuit.

Adrien décida, la veille au soir de l'examen, d'aller s'aérer la tête dans un bar chic situé à l'entrée du quartier huppé. Cependant, Il ne s'y attarda pas trop longtemps, juste le temps de se donner l'illusion qu'il faisait partie des classes privilégiées. Rentré chez lui, il se projeta dans un avenir teinté de magnificence et finit par se lover dans les bras de Morphée.

L'amphithéâtre de l'université bourdonnait d'une excitation fébrile mais qui s'amenuisait au fur et à mesure de la distribution des questionnaires. Adrien s'attela avec brio à le remplir, Sandrine, quant à elle, ne pouvait détacher les yeux de son majeur, orphelin de la bague, qui était posé sur le stylo. Tenaillée par la peur de mal répondre, les énoncés des questions dansaient devant ses yeux. Pétrifiée jusqu'à la moelle, elle resta prostrée sur sa chaise durant une bonne demi-heure. Puis, se sentant damnée et engoncée dans un destin dont elle n’était plus la maîtresse, elle fondit en larmes, se leva et sortit en laissant sa feuille d'examen sur la table. Le surveillant, faillant à son devoir de vigilance –- aucun candidat ne devait quitter la salle sans lui remettre sa copie –-, était plongé dans sa lecture et ne lui prêta guère attention. Adrien rendit la sienne longtemps avant l'expiration de la durée de l'épreuve. En sortant, il en aperçut une qui traînait sur une table devant une chaise vide. Il regarda autour de lui : tous les étudiants avaient le nez dans leurs papiers, et le surveillant était toujours absorbé par son livre. Alors, il se dirigea vers cette place. Elle avait été occupée par cette étudiante, dont les yeux tendres et le sourire caressant l'aimantaient sourdement mais dont l’air taciturne effarouchait plus d'un.  Il l'avait observée tout à l'heure se traînant, pâle et abattue vers la sortie et avait été frappé par son visage éploré. La carte d'étudiant permettant le contrôle d'identité au début de l'examen traînait au pied de la chaise. Mû par un sentiment de pitié, il s'en saisit et inscrivit le nom et prénom y figurant sur le QCM. Puis, déformant son écriture, il répondit à la majorité des questions, assurant ainsi à l'étudiante la note minimale pour la réussite. Il attendit l'annonce de la fin du temps d'examen pour rendre la copie afin de passer inaperçu dans le brouhaha général.

Sandrine se convulsait des soubresauts de l'échec. Ivre de désespoir, titubant sur le trottoir, elle attira le regard des passants. Sa demeure étant située non loin de l'université, elle finit tant bien que mal par rentrer chez elle. La demeure était vide.  Assommée de désarroi solitaire, elle s'affala sur la chaise de la cuisine. Une tasse esseulée avec un reste de café traînait sur la table comme pour lui souligner aussi la sienne de solitude. Épuisée moralement, elle se laissa sombrer dans un sommeil oublieux.

Après avoir passé la deuxième partie de l'examen, Adrien s'empressa d'aller trouver celle dont il connaissait maintenant l'identité complète. Après avoir trouvé son adresse dans l'annuaire, il s'y rendit. Arrivé au pied de l'immeuble, il appuya sur le bouton de la sonnette portant son nom. L’interphone grésilla pour laisser entendre une voix pâteuse qui articula : « C'est qui ? – Je vous rapporte vos papiers, lui répondit-il. » Un tintement se fit entendre, et la porte s'ouvrit. Il monta à l'étage, enjambant les marches deux à deux. Sandrine l'attendait sur le seuil de son appartement.

« Oh ! Merci infiniment pour votre peine et votre amabilité, dit-elle sur un ton se voulant chaleureux. » Puis, rattrapé par son malheur, elle ajouta d'une voix lasse : « Je ne sais pourquoi, le sort s'acharne sur moi. »

Après lui avoir remis sa pièce d'identité, elle l'engagea à entrer chez elle, d'un geste de bras.

« Qu'est-ce qui vous êtes arrivé ? lui demanda-il une fois qu'elle l'eut installé dans la cuisine. 

S'agissant de mettre des mots sur le mal superstitieux, toute l'absurdité de celui-ci se dévoila alors à elle. Gênée aux entournures, elle lui répondit d'un ton mystérieux :

- Je ne pourrais vous le dire.

Puis, prenant un ton convivial, elle lui demanda :  

- Thé, café, boisson froide, un verre de vin ?

- Oui, un thé, avec plaisir, s'écria-t-il presque trop fort. 

Pendant qu'elle le lui préparait, il observa la pièce. La table de cuisson aux pieds élancés remplaçait le traditionnel fourneau. Le meuble aux pieds effilés évoquait davantage la console haute fidélité de salon qu'une cuisinière. L'évier était en pierre naturelle. Et la table en pin massif ainsi que les chaises rustiques l'entourant, donnaient à cette cuisine, équipée dernier cri, une élégance à la fois cossue et moderne.

- Je dois vous paraître bizarre, lui dit-elle après lui avoir servi le breuvage.

- Non, vous ne me paraissez pas bizarre, mais énigmatique. 

Cette fille fuyante l'avait toujours intrigué. Son regard, s'il n'était pas aguichant, avait un charme mélancolique infini qui l'émouvait ; et son sourire, s'il n'était pas enjôleur, avait cette pâleur charnelle qui le troublait.

- Je le suis par la force des choses.

- Ah bon ?

Le trop-plein de sa souffrance morale fissura la chape de silence qui pesait sur sa vie privée. Elle se livra un peu :

- Je suis passé à côté de mes examens, ce matin.

- Mais rien n'est perdu, si vous réussissez le CS (examen pratique structuré), vous pourrez le refaire.

- Mais au vu que je n'ai pas rempli le QCM à quoi bon ? Vous savez bien que la compensation entre les deux épreuves n'est pas possible.

- Entre les deux épreuves, non, mais entre celle de ce matin et celle de l'après-midi, oui, lui dit-il remarquer d'un ton malicieux.

Puis, il lui raconta comment il passa l'épreuve à sa place non sans rajouter :

- Vous direz que prise d'un malaise subit, vous ne pouviez vous présenter à la seconde partie de l'épreuve. Je parlerai à mon cousin médecin, il vous fera un certificat médical justifiant votre absence.

- Ô vous vous souciez de moi parvint-elle à articuler d'une voix émue, et pourquoi insista-t-elle en essuyant une larme ?

- Pendant cette première année, nous nous sommes presque chaque jour croisés. Je n'osais jamais vous aborder, tant votre taciturnité mélancolique m'intimidait. Votre abattement, lorsque vous avez quitté l’amphithéâtre de l'université m'avait profondément touché. Alors quand j'ai vu la feuille des questions traîner sur votre place, j'ai d'abord pensé que vous avez oublié de la remettre. Mais quand j'ai vu que vous n'avez répondu à aucune question, j'ai trouvé là l'occasion rêvée de m'approcher de vous et j'ai répondu à votre place, lui dit-il mi-triomphant, mi-gêné.

           

Après un trimestre, Sandrine avait désiré abandonner les études de médecine, car elles lui semblaient trop ardues et trop exigeantes.  Cependant, elle n'avait pu s'y résoudre, car elle aurait souffert de ne plus croiser Adrien. Ce jeune homme, expansif, causant et babillant avec le tout-venant, mais qui ne lui avait jamais adressé la parole, la troublait. Les yeux bleus luisant de débonnaireté, la bouche virile déversant le bagout, le nez espiègle sur un visage respirant la bonne humeur, lui avait bien des fois donné envie de l'approcher. Mais engoncée dans les convenances sexistes, aggravées par un manque d'aisance sociale, elle en avait été incapable. Alors, elle s'était contenue de se dorer au rayon d'Adrien, le rayon de soleil de sa vie morne.

En entendant les paroles engageantes de l'homme qu'elle avait tant convoité, elle se convainquit que la perte d'un porte-bonheur pouvait porter chance. Et d'avoir égaré sa bague qu'elle considérait comme tel, lui avait peut-être ouvert des portes insoupçonnées. Aussi renchérit-elle d'une voix pleine d'espoir :

- Oh ! Moi aussi je n'osais vous aborder, car l'assurance exubérante émanant de vous me paralysait.

- Eh bien ! voilà ce qui est fait ! »

Comme s'ils désiraient rattraper le temps perdu, ils se racontèrent éperdument leur vie jusqu’aux aurores. L'intimité soudaine et inattendue les rivait l'un à l'autre. Ayant peine à se séparer, ils allèrent baguenaudant dans la ville déserte. En route, un silence de la plus grande éloquence s'installa entre eux. Le bourdonnement amoureux, que leur nuit platoniquement passionnée avait engendré, planait autour de leur mutisme. Leurs pas les menèrent à la passerelle « Passage entre deux mondes ». C'est alors, que l'amour contenu jusqu'ici dans la timidité, que l'amour engoncé dans la peur d'essuyer un refus, s’épancha soudain : « Et si nous nous marions, Sandrine, se risqua Adrien d'une voix mal assurée. » Puis, fouillant au fond d'une des poches de son pantalon, il en sortit une bague qu'il lui tendit en lui disant d'un seul souffle : « Sandrine, toi, femme que j'ai dans la peau, et je te jure que ce n'est pas du pipeau, veux-tu devenir mienne jusqu'à ce que la mort... ? » Essoufflé par l'inquiétude d'essuyer un refus, il ne put terminer sa phrase.

Sandrine se demanda si elle n'était pas victime d'un mirage. Elle pâlit, et ses yeux semblèrent sortir des orbites.

« Mais qu'est-ce que tu as ? Qu'est-ce qui t’arrive ? hurla presque Adrien.

- M...m… mais c ...c… c’est  que c...c…  c’est la bague que j'avais p...p...perdue, bégaya-t-elle.

- Mais ça alors s’écria-t-il, le regard brillant d'étonnement.  Je l'ai trouvée hier soir sur ce pont, vois-tu, juste là, lui-dit-il en pointant de l'index l'endroit où il l'avait trouvée. Te rends-tu compte ? Le destin nous montre que nous sommes faits l'un pour l'autre. »

Éperdus de bonheur, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Provenant de deux mondes différents, Sandrine et Adrien ne formèrent qu'un seul cœur.  Si la plume de celui-ci avait répondu aux questions de l'examen, l'encre du destin remplit, quelques neuf mois après, les entrailles du fruit de l'amour. 

Jusqu'à un âge avancé, elle, la gynécologue émérite, et lui l’ophtalmologue mondialement reconnu, unifiaient par leurs soins les disparités des individus.

 

           





nouvelles persos lecture aleatoire
lecture aléatoire




Multipanda - B'Resto Buro - Infoquizz - Refina - Solution Piscines - Solutions Banque - Yaca-Sudoku -