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Une personne sans nom


Auteur : FRENKEL David

Style : Réflexion




J’avais trente et un an en ce début du mois d’avril. L’hiver, cet artiste, n’en terminait pas de découper le tapis céleste en lamelles. Les fines tranches de nuages blancs ne cessaient de tomber sur la parure décatie d’une terre encore somnolente. Je marchais d’un bon pas sur un sentier qui traversait un champ de blé. Eloigné de toute habitation, il reliait la maison où j’habitais, à un village éloigné de trois kilomètres. C’était dimanche, je me rendais chez un proche ami ; j’avais hâte de le retrouver. Cet ami était ma cellule familiale. Enfant unique, je m’étais attaché à lui lorsque nous fréquentions l’école située dans la ville la plus proche. Je perdis mon père lorsque j’avais onze ans, et ma mère quand j’en avais quinze. Une malicieuse connivence nous liait les deux. Elle alimentait un humour noir qui se jouait des difficultés de la vie, et quand tout allait bien, elle nourrissait nos fous rires. J’enfonçais avec délice mes pieds dans la neige fraîche. Mon esprit s’absorbait dans cette poudre glacée. A mi-chemin, je croisai un vieillard qui portait un sac en bandoulière. Il m’apostropha avec un sourire narquois :

– Jeune homme, pourquoi vous hâtez-vous ? Ce qui doit vous arriver, s’accomplira. Votre vie a tout son temps. Si quelqu’un doit se hâter, c’est moi ; j’ai fait mon temps. Or mes jambes ne me portent plus.

– Je me dépêche par simple habitude, lui répondis-je. Et puis, ajoutai-je, qu’est-ce que vous en savez, demain, je pourrais mourir, et dans dix ans vous pourriez encore me sourire.

J’avais l’intention de le dérider mais mes propos produisaient un effet contraire. Ses petits yeux éraillés, d’un vert terne, me lançaient des signaux de détresse. Gringalet, le dos voûté, l’homme avait le menton et les joues qui tombaient. Ces marques de vieillesse donnaient aux légers tremblements de sa lèvre inférieure une allure pathétique. Je ne pouvais poursuivre égoïstement mon chemin. Certes, me disais-je, un ami m’attend, et moi aussi j’ai envie de le rencontrer, mais je m’en voudrais de ne pas avoir été un viatique. Aussi pris-je la décision de m’intéresser à lui.

– Où habitez-vous ? poursuivis-je.

– J’habite à trois kilomètres d’ici, dans le hameau qui borde la route nationale. Chaque matin, je me rends au village pour me maintenir en forme et me pourvoir du nécessaire si besoin.

– Moi, j’habite de l’autre côté, à environ deux kilomètres de chez vous, ma maison jouxte la grande plantation de colza. Mais comment se fait-il que je ne vous ai encore jamais rencontré ? Vous avez pourtant l’habitude de vous rendre au même lieu que moi, Etes-vous motorisé ? A pied, je ne connais que ce chemin. Il traverse votre hameau, passe par le tunnel sous la route, rejoint ma demeure et aboutit au village.

– Non. Il existe un autre chemin qui n’est pas balisé. Il longe la rivière. A un certain endroit celle-ci se rétrécit, et des planches posées par des promeneurs permettent de l’enjamber. Ensuite un sentier mène à travers champs vers le village. Le chemin est plus long, mais je préfère l’emprunter car il me permet d’admirer un plus beau paysage.

– Avez-vous de la famille ?

– Non, pas ici. Des parents du côté maternel vivent encore ; ils habitent outre-mer. Je ne me suis jamais marié.

– Ainsi vous êtes seul. Je comprends que vous soyez triste, lui dis-je avec l’espoir qu’il se confiât à moi.

– Je me débats contre une vieillesse lugubre, finit-il par m’avouer.

– Mais vous paraissez en bonne santé ! m’exclamai-je.

– La santé physique, c’est une chose ; la santé mentale, c’en est une autre, me répondit-il sur un ton plaintif.

Je sentais un vif désarroi dans les propos du vieillard. Je le priai de s’asseoir sur un des bancs de pierre que l’on avait installé le long du chemin pédestre. Une fois assis, je lui dis :

– Je suis trop jeune pour me rendre compte des tourments d’un vieillard, alors, je vous en prie, dites-moi exactement ce qui vous tracasse.

– Cela m’attriste quand je me surprends à dire : « Peut-être demain, je ne serai plus de ce monde. » Quand j’étais jeune, je me disais : « Demain, je ferai ceci, j’accomplirai cela. »

– Diable, pourquoi penser à demain, vivez l’instant présent !

– Mais comment puis-je le vivre quand mes articulations me rappellent que la mort a sonné ? Comment ne pas penser à ma fin prochaine quand mon cœur a tendance à s’effacer devant elle ? Comment faire des projets lorsque je ne suis pas certain que je m’en souvienne ?

– Vous mangez, vous dormez et vous vous lavez, n’est-ce pas ?

– Oui, et alors ! me dit-il en haussant les épaules.

– Vous prenez soin de votre corps, malgré votre abattement, parce que votre instinct vous le commande, sans vous poser des questions. Alors chassez également vos idées noires par instinct de conservation.

– Oui, mais mes idées noires, mon désappointement, sont véhiculés par un sentiment qui relève aussi d’un instinct, celui de revivre sa jeunesse. Pourquoi la nature est-elle si cruelle avec nous, les hommes ? Elle n’a pas éteint le désir de retrouver cette beauté et cette vitalité qui nous caractérisaient il y a bien longtemps. J’étais un apollon, j’avais des muscles, j’avais une mémoire d’éléphant. La société m’adulait pour mes traits d’esprit. Regardez-moi !

Je suis un vieux sapajou, un être qui tient à peine sur ses deux jambes, et il m’arrive de buter sur des mots.

Je l’avais remarqué. Il ajouta encore :

– Cela serait formidable si nous gardions notre jeunesse jusqu’à trépas et si nous mourions lorsque nous aurions perdu goût à la vie.

J’étais désemparé. Que lui répondre ?  La neige avait cessé de tomber. Un moineau pépiait, il avait l’air de fêter l’événement. Heureuses sont les bêtes, me dis-je, ils ne savent pas que la mort les attend. Nombre d’oiseaux crevaient chaque jour, faute de nourriture, durant cet hiver qui n’en finissait pas. Lorsque leur heure a sonné, ils se cachent pour mourir, comme si la honte de n’avoir pas vu venir la mort, les mettait mal à l’aise dans cette nature insouciante. Je restai pendant un long moment silencieux. Jeune et en bonne santé, je culpabilisais devant ce vieillard fragile. Je pris sa main veinée dans la mienne. Les veines ressortant du dessus de sa main pétrifiaient mes doigts. Ils n’osaient presser la vie précaire qui s’écoulait en elles. La tristesse de la vieillesse pénétrait mon esprit et me faisait entendre le ressac d’une vie qui se brisait sur les lignes de la mort. Je voyais cet homme dans le miroitement d’une jeunesse se riant d’une fin inéluctable. Elle l’accable en ce moment. Je m’imaginais cet homme, fait au moule, se moquant d’un vieux birbe. Ce dernier prend présentement sa revanche. Je concevais la verve d’un godelureau au regard assassin dévorant les arguments d’autrui. Maintenant, la décrépitude engloutit son verbe, me faisais-je encore la réflexion. Soudain, je fus pris d’angoisse. Mon cœur battait la chamade. Je me voyais cinquante ans plus tard, sourd et aveugle, attablé en chaise roulante, aux mains d’une infirmière me donnant à manger et essuyant ma bave. Le vieillard était le miroir de mon devenir. L’élan que j’avais vers le vieillard se transforma soudain en retenue. Je retirai ma main de la sienne. Afin de faire diversion à mon geste, je lui posai cette question philosophique :

– Si on pouvait photographier une jeune tête à l’âge de sa vieillesse, l’homme à qui on présenterait sa future figure, deviendrait-il sage ou pervers ?

La malice lui tordit la bouche lorsqu’il l’ouvrit pour me dire :

– Je vous réponds par une autre question : si le portrait d’un jeune visage pouvait se greffer sur celui d’une vieille peau ridée, l’homme, se regardant dans le miroir, serait-il heureux ou malheureux ? 

Un groupe de jeunes scouts portant une chemise kaki et une culotte brune à franges en guise d’uniforme passa près de nous, L’un d’eux avait un appareil photo. Je l’interpellai et lui demanda :

– Rendez-moi un service, photographiez-nous. Mais uniquement nos deux têtes.

Je me blottis contre le vieillard et collai mon visage contre le sien. Sa peau rugueuse me piquait comme la révolte froissant l’insouciance. L’adolescent gentiment nous photographia. Son appareil développa la photo instantanément. Il nous la remit avant de rejoindre au pas de course ses camarades. Je dis au vieillard :

– Mon cher, gardez la photo. Alors, êtes-vous heureux ou malheureux ?

Une larme perla sur sa joue, il me répondit :

– Merci. Je viens de m’apercevoir que lorsque la vieillesse et la jeunesse sont côte à côte, les regrets du passé sont les embellissements du futur, et les laideurs d’un avenir sont les reliques d’un temps révolu. Je suis envahi de tristesse mais ivre de bonheur.

Le vieillard se leva et partit sans prendre congé de moi comme si le silence était une des meilleures salutations lorsque l’émotion nous prend. L’intelligence de sa dernière réplique — il l’avait prononcée sans buter sur un seul mot — m’avait chaviré. Je demeurai assis un bon moment, ne voulant pas rompre ces instants de grâce.

Je n’ai plus jamais revu ce vieillard. Pourquoi ne lui ai-je pas demandé son nom ? Je ne saurais répondre. Mais au fond, le souvenir des personnes anonymes n’est-il pas le plus beau ?

           





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