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Des méchancetés enterrées


Auteur : FRENKEL David

Style : Noires




Adrien était en pleurs, complètement désemparé, et le ciel se joignait à son amertume. Cela faisait cinq heures qu'il cheminait machinalement, au hasard, dans un état second, sans s'arrêter. Il avait quitté à l'aube le domicile conjugal, situé maintenant à une vingtaine de kilomètres de distance, non pas à la suite d'une altercation avec son épouse, mais parce qu'il ne pouvait pas rester dans une demeure engoncée au milieu d'un univers ordinaire. Il avait tant espéré au début de leur mariage que le chemin de l'amour sur lequel lui et son épouse s'étaient engagés aboutirait à un monde qui se construirait autour d'une œuvre perpétuant à jamais leur mémoire. Alors, après avoir appris la mauvaise nouvelle, il ne s'était plus senti de taille à affronter une existence qui ne le mènerait nulle part, si ce n'était vers les sempiternelles endormissements nocturnes et les perpétuels réveils matinaux.

Ses doigts se crispèrent soudain sur la poignée de sa petite valise : ses pas l'avaient mené vers sa ville natale qui exhumait ses souvenirs d'enfance. Il traîna alors dans les venelles bordées de petites maisons pierreuses qui lui était familières. En passant devant la maison de son enfance, il vit que la mélisse citronnelle en pot était toujours placée sur le rebord d'une des fenêtres. L'odeur exhalée lui rappela la tarte au citron qui avait cuit dans le vieux four à pain lorsqu'il venait d'avoir sept ans. Ses pleurs se transformèrent en gros sanglots de souffrance quand il se souvint de la discussion entre ses parents à ce moment-là. Son père était rentré de son travail — il travaillait dans une cordonnerie dont il était propriétaire — en tenant un sac rafistolé avec du ruban adhésif.

« Tiens, je t'ai ramené tes sandalettes, j'ai recollé les deux moitiés du talon, mais je ne suis pas sûr que cela tienne », avait-il dit d'un ton las en les sortant du sac et en les jetant bruyamment sur la table de la cuisine. La routine assommante de la pose de talonnettes et du ressemelage à la chaîne l'avait spécialement exténué ce jour. 

« Qu'est ce qui se passe, Simon ? Tu m'as l'air complètement à plat.

– D'après toi ? Je rentre d'une journée à la plage, avait-il répondu goguenard.

– Tu sais, tu n'as pas besoin de me faire subir ton humeur, je n'y suis pour rien. » Sa réplique au lieu de le fléchir, l'avait cabré.

– J'aurais bien voulu supporter la tienne, et rester à la maison.

– Chiche, tu t'occupes du mouflet, tu cuisines, tu récures la maison, tu laves tes slips, et moi, je serai la cordonnière, et pleurnicherai sur mon triste sort !

– Ce n'est pas toi, la demi-habile, qui pourrait exercer ce métier, et encore moins t'installer à ton compte », lui avait-il rétorqué en déployant un petit rictus moqueur sur les lèvres. »

C'était là que tout avait dérapé. Le visage de sa mère s'était empourpré, ses traits s'étaient contorsionnés et ses yeux s'étaient humectés. Et c'était d'une voix éraillée qu'elle avait éructé sa colère : « Je vais te montrer si je ne peux m'installer à mon compte ! Dorénavant ma vie s'exercera en dehors de toute contrainte conjugale. » 

Du haut de ses sept ans, il avait assisté impuissant à l'enchaînement des événements qui allaient marquer son enfance. Sa mère avait fait ses malles le soir même pour s'installer avec lui chez l'aïeule maternelle qui allait sur ses soixante ans. Son père les avait regardé partir avec une résignation hautaine. Il ne l'avait pas embrassé ni ne l'avait pris dans ses bras ; seules ses paupières battant rapidement avaient semblé lui dire au revoir. Il n’avait jamais revu son père. Bien plus tard, sa mère lui avait expliqué qu'il avait refait sa vie et était parti en Nouvelle Zélande.

Enfant de la campagne, habitué aux bruits de la nature, aux clameurs spontanées et amicales, il s'était adapté avec grande peine à cette ville pétaradante et à l'anonymat qui y marquait les relations sociales. Au début, ses nouveaux petits camarades l'avaient regardé avec un air de froide indifférence, lui, le garçon fraîchement arrivé de la cambrousse. Pour se faire accepter, il avait inventé de petites histoires rocambolesques qu'il racontait à satiété, mais sans gagner pour autant leur sympathie. Alors, petit à petit, il s'était accommodé à eux et ne parlait que d'insanités cathodiques, mais en vain. Jusqu'à la fin de son adolescence, il n'avait pas un seul vrai ami. Pourtant, il fallait croire que sa solitude avait été le terreau fertile pour un grand amour réciproque qui surgirait dans les couloirs d'une école supérieure.

           

Elle s'appelait Amandine, cette fille aux cheveux d’or, aux pupilles d'un vert étincelant et aux lèvres rose bonbon, qui donnait non seulement corps aux sentiments mais donnait aussi naissance à un grand idéal partagé. Elle était fille unique de parents riches. Son père, était notaire et sa mère dirigeait une entreprise de textile. Ils décédèrent tous deux à quelques mois d'intervalles l'année où elle entrait dans une haute école spécialisée. Férue d'agriculture, elle décida, comme Adrien, d'y forger son avenir. Fréquentant la même classe que lui, ils firent connaissance et tombèrent amoureux l'un de l'autre. Les deux tourtereaux avaient l'habitude de disserter sur les dérives de notre société, et en particulier, sur le productivisme agricole à tous crins qui mettait à mal la santé des individus. Au fil de leurs discussions, ils formulèrent le credo suivant : seule l'agrobiologie respectant l'environnement pouvait perpétuer l'âme de l'agriculteur dans les existences qui, se nourrissant de son labeur, se multiplieraient. L'agriculture intensive ne le respectant pas, sa toxicité finirait par anéantir l'humanité entière. Celui l'ayant pratiqué tomberait donc dans le néant de l'oubli. Cultiver biologiquement la terre c'était choyer sa dernière demeure.

Après avoir obtenu leurs diplômes, ils se marièrent et envisagèrent d'élire domicile dans un village agricole. Cependant, lorsque qu'ils s’apprêtèrent à mettre leurs plans à exécution, ils constatèrent que le pécule prévu à cet effet s'était volatilisé dans la main d'un gestionnaire escroc.

Quelques jours avant d'avoir connu Adrien et être tombée sous son charme, elle rencontra Maxime un soir où elle baguenaudait. Elle adorait humer dans l'air d'un quartier fermé à la circulation l'insouciance euphorique d'une jeunesse dorée. Un groupe de jeunes gens y sirotaient un breuvage qui éclaircissait l'humeur tout en faisant le paon, debout, sur la terrasse d'un café branché fréquenté par des fils à papa. Elle fut attirée par la voix d'un jeune homme qui parlait avec excitation, et dont les boucles de ses longs cheveux sautillaient au rythme de ses paroles. Le flot humain l'entraînant vers lui, elle demeura figée et comme électrisée par cet éphèbe aux yeux bleus brûlant d'une ardeur hypnotique. Accompagnant son verbiage d'un éloquent geste de la main, celle-ci la heurta violemment devant l'assistance hilare, juste au moment où elle se trouvait à ses côtés. Le visage du jeune discoureur s'empourpra :

« Oh, je vous demande pardon, balbutia-t-il.

– Ce n'est rien, ce n'est rien », s'exclama-t-elle d'une voix qui se voulait enjouée.

Si elle avait reçu la main en pleine figure, le coup de foudre en plein cœur refoulait sa douleur.

« S'il vous plaît, attendez-moi, j'ai bientôt fini la supplia-t-il.

– Ne vous inquiétez pas, je reste ici, j'attends que vous ayez terminé », le rassura-t-elle itérativement d'une voix haletante, son cœur battant la chamade. 

Elle assista de bonne grâce pendant une bonne dizaine de minutes à d'âpres discussions sur un sujet qui était pour elle abstrus. Elle bava d'admiration devant la vivacité avec laquelle le beau ténébreux — il ne pouvait s'empêcher de lancer quelques œillades aguichantes aux quelques filles s'affichant dans des tenues provocantes — répondait à ses adversaires. Après avoir réduit au silence tous ses contradicteurs, il s'écria : « Quelqu'un désire-t-il ma carte de visite ? » Aucune personne ne se manifestant, il s'adressa alors à Amandine devant les mines jalouses des filles qu'il avait appâtées et lui demanda :

« Ça va ? Vous n'avez pas mal ?

– Non, non, rassurez-vous.

– Bon. Alors, je me présente : Maxime. Allez, pour me faire pardonner, je vous invite à prendre un verre sur la terrasse d'à côté. Avez-vous le temps ?

– Moi, c'est Amandine. Oui, pourquoi pas ? » continua-t-elle en contenant à grande peine son immense joie.

Ils choisirent un coin à l'écart de la foule et commandèrent à boire. Amandine, anesthésiée par l'émoi amoureux, et Maxime, le beau parleur de tout à l'heure, désemparé devant le regard soumis de cette fille, demeurèrent pétrifiés dans un mutisme inattendu. Ce fut elle qui brisa le silence. D'une voix mal assurée, elle lui demanda :

« Vous parliez de quoi tout à l'heure ?

– De la bourse.

– Vous boursicotez

– Oui, j'adore ça.

– Et vous gagnez ?

– Gagner n'est pas le terme approprié. Disons que le portefeuille que je gère génère un bon rendement. J'ai créé un fonds de placement qui mise sur la diversification des risques. Et c'est de cela que nous débattions sur la grande place.

– C'est vous qui avez initié le débat ?

– Pas du tout, nous parlions de choses et d'autres avec quelques copains avant que quelqu'un aborde la problématique des placements boursiers. La conversation a très vite tourné au débat, et a attiré l'attention des badauds, dont le nombre a rapidement grossi.

– En tout cas, vous les avez convaincus.

– Pourtant, vous l'avez constaté, aucun ne s'est empressé de me demander ma carte de visite. » Puis il lui dit tout de go :

« Si vous avez un pécule, je pourrais le fructifier.

– Ah oui, écoutez, j'ai hérité de mes parents une somme non négligeable. »

L'homme eut un rictus de satisfaction. « Garçon ! » s'exclama-t-il, « deux coupes de champagne s.v.p. ! »          

 

Maxime lui raconta en long et en large ce qui l'avait amené à créer ce fonds et en quoi il consistait. Puis il y alla de son boniment. Amandine était subjuguée non pas par ses paroles, mais par son charme agressif et sa bouche puissante, et carnassière, semblant la dévorer, d'où coulait l'omnipotente persuasion. En observant les mimiques et les gestes persuasifs accompagnant son discours, elle s'imagina assister à la parade nuptiale d'un mâle qui la désirait. L'idée de lui offrir ses avoirs l'entraîna dans un tourbillon d'excitation, elle ne l'écoutait pas, tant elle était émoustillée à la perspective d'unir son destin pécuniaire à l'homme qui foudroyait son cœur. Mais lui n'était nullement séduit par cette femme. Certes, elle était belle, cependant, pour lui, cette beauté ne revêtait pas une dimension charnelle. Ce qui l'attirait en elle, c'était son coussinet de billets de banque. Alors il lui demanda d'une voix charmeuse :

« Êtes-vous d'accord de me confier votre capital ?

– Oh ! je vous offre avec plaisir mon matelas, s'entendit-elle dire.

– Et il se chiffre à combien ce matelas, s'enquit-il du tac au tac, sans paraître remarquer la rougeur qui avait envahi les pommettes de son vis-à-vis.

– Plus d'un million d'euros, répondit-elle, la bouche en cœur.

– C'est bien, dit-il en consultant sa montre. Puis, prenant l'air affairé, il lui demanda en lui donnant sa carte de visite :

– Demain à 15 heures, pourriez-vous vous rendre à l'adresse indiquée sur la carte ? Je travaille chez moi ajouta-t-il.

– Oui, oui », s'empressa-t-elle de lui répondre. 

Elle fut déçue qu'il ne l'ait pas regardé avec au moins un brin d'amour. Mais elle espéra que ce n'était que partie remise. Le lendemain, habillée de manière affriolante, et le cœur battant, elle se rendit à son rendez-vous munie d'un chèque. Elle était bien décidée à lui faire mordre à l'hameçon. Mais son regard se voila sous l'effet de la déception, lorsque celui qui lui ouvrit la porte lui dit d'un ton empesé : « Maxime s'excuse. Il a un empêchement et m'a chargé de vous recevoir. » C'était la mort dans l'âme qu'Amandine remit sa fortune entre les mains d'un personnage qui usurpait sur ses rêves, entre les tentacules d'un amour fantôme. Perturbée à souhait, elle oublia le contrat de mandat de gestion sur la table du salon. L'indélicat s'en empara, et investit son magot dans la lucrative gredinerie. Les jours suivants, elle essaya de rentrer en contact avec l'homme, l'objet de tous ses désirs, mais on lui apprit qu'il s'était volatilisé. Face à son larmoyant désespoir, l'employé lui assura d'une voix ferme et convaincante : « Si vous vous inquiétez pour votre argent, sachez, chère Madame, que celui-ci se trouve dans le circuit gagnant-gagnant de l’investissement, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles, vous serez régulièrement informée de l'état de votre fortune. » Rassurée pécuniairement, son cœur trempé d'amour se sécha, quelques jours après, au soleil d'Adrien.

 

… Le sieur Jean qui voulait rompre avec ses attaches familiales vendit sa petite boutique et s'installa dans une contrée lointaine. C'était un dépensier. Or, l'argent que lui avait rapporté cette vente lui permettrait tout juste de vivre décemment. Contrarié de ne pouvoir mener grand train de vie, l'idée lui vint de s'adonner au recel de fortunes escroquées. Pour ce faire, il avait mis en place un mécanisme fourbe et machiavélique. Son fils écumait les richesses de gens dont il gagnait la confiance. L'argent ainsi amassé était ensuite transféré, en faveur du père, sur le compte d'une banque d'un pays qui n'avait pas signé de conventions d'extradition et où les deux avaient élu domicile. Pour la police, il était quasiment impossible de mettre la main sur un homme qui, en possession d'une multitude de faux passeports, changeait d'identité sitôt son méfait accompli, et qui de plus, sévissait occasionnellement.

Un jour, sieur Jean, une fois n'était pas coutume, partit avec son fils en vacances. Mais avant de rejoindre leur lieu de villégiature, les deux firent halte dans la région où il avait vécu autrefois.

Sieur Jean avait pris l'habitude d'effectuer le matin de bonne heure une longue promenade. Aussi avaient-ils convenu la veille au soir de se retrouver le lendemain dans la matinée dans un café du prochain village.

… Adrien se morfondait dans ses pensées alors que les larmes du ciel ruisselant sur ses joues se confondaient avec les siennes. Soudain, une voix l'interpella :

« Monsieur, vos habits dégoulinent de pluie. Abritez-vous donc sous mon parapluie, vous allez dans quelle direction ?  Un homme dans la soixantaine se tenait devant lui.

–  Là où mes pieds me portent, lui répondit-il d'un ton las.

–  Ça va, monsieur ? Insista-t-il », interloqué par le piteux aspect de cet individu. N'obtenant pas de réponse, il le prit amicalement par la main et le supplia :

« Venez, il y a un café en face, on va y aller s'asseoir, on ne peut rester sous cette pluie. »

 Sa proposition tomba bien car ses jambes se faisaient lourdes. Une fois attablé devant une tasse de boisson fumante, la rancœur et le désespoir accumulés depuis qu'il avait appris la nouvelle ouvrit l'écluse à un flot vindicatif.

« Que le diable emporte celui qui a englouti la fortune de mon épouse. Sa cupidité a piétiné notre raison de vivre.

–  Ah bon ?

– Oui. Cela fait trois ans que ma femme avait placé auprès d'un gestionnaire, se présentant comme tel, un capital qu'il prétendait pouvoir grossir.  Elle a régulièrement reçu des relevés qui l'attestait. Vous savez elle et moi avons trimé dur pour obtenir les diplômes nous permettant de pouvoir travailler la terre. Voilà deux semaines, nous avons eu l'opportunité d'acheter une exploitation agricole. Elle a donc écrit au monsieur qu'elle désirait retirer son capital, mais elle n'a obtenu aucune réponse de sa part. Et impossible de le contacter par téléphone, le numéro figurant sur sa carte de visite n’étant plus valable. Pour notre grand malheur, elle ne peut même pas le poursuivre, car non seulement il se noie dans la nature, mais elle a oublié le contrat de gestion qu'elle avait signé chez lui, se lamenta-t-il.

– Attendez, lui dit-il d'un ton ferme, vous receviez pourtant des relevés prouvant qu'elle est propriétaire de la somme y figurant.

– Effectivement, mais le nom de la société mentionné sur l’en-tête du relevé n'est immatriculé nulle part se lamenta-il. Ses mains tremblaient, et sa voix suivait ce trémolo.

– Mais ne vous mettez donc pas dans cet état, votre épouse, vous l'aimez ?

– Oh ! que je l'aime, Amandine. Mais même l'amour ne pourra remplir la vacuité de l'existence lorsque je suis orphelin d'un idéal. D'autant plus que mon épouse, lorsqu'elle a appris la nouvelle, a subi un choc émotionnel grave. J'ai dû la faire hospitaliser d'urgence. Seul, sans elle, je suis démuni pour affronter l'abîme des jours et des nuits, qui se profilent sur mon esprit.

En écoutant ces paroles plaintives, la houle des remords déferlèrent dans l'esprit de sieur Jean. Leur grondement fit résonner en lui des sentiments de repentir. Aussi décida-t-il de faire acte de résipiscence en lui rendant la somme que son fils avait filoutée à Amandine.

« Cher Monsieur, lui dit-il d'une voix contrite, je suis en possession d'une grosse fortune, cela me ferait tant plaisir si vous acceptiez que je finance l'achat de votre terrain. »

Les paroles qu'Adrien venaient d'entendre lui semblèrent irréelles. Son visage blêmit, car il se demandait s'il était victime d'hallucinations auditives.

« Mais vous ne vous sentez pas bien ? Vous avez l'air tout pâle !

– Si, si, ça va. Mais est-ce bien vous qui avez parlé de me financer l'achat de terrain ?

– Oui, c'est bien moi. » Ainsi rassuré sur sa santé mentale, il lui dit d'un ton gêné :

« Je ne pourrais jamais l'accepter, cher Monsieur.

– Sachez cher ami, que je verse chaque année un certain pourcentage de mes revenus à des œuvres caritatives. Je ne vois jamais le visage des gens qui bénéficient de mes dons. Mais en vous aidant financièrement, je pourrais cette fois mettre un visage sur ma contribution », argua sieur Jean, le sourire aux lèvres. Il était fier de sa trouvaille.

« Ah oui, vraiment ? » Cela était tellement beau qu'il avait encore de la peine à y croire.

« Mais oui, voici, je vais vous établir un chèque à votre ordre. »

Il tira d'une des poches intérieures de son veston râpé un chéquier qu'il posa distraitement sur ses genoux et lui demanda :

– Avez-vous un stylo ?

– Non.

– Au fait, de combien vous a-t-on extorqué ?

– D'un million d'euro

– Et vous vous appelez comment ?

– Adrien Jean

– Tiens ! quelle coïncidence, s'exclama-t-il, moi je m'appelle Simon Jean et j'avais ou plutôt j'ai un fils qui se prénomme Adrien. »

Pétrifiés devant ces révélations, ils se turent, aucun ne désirant tirer des conclusions trop hâtives qui, s'ils s'avéraient fausses, seraient extrêmement gênant. Mais comme l'éclair traversant les nuages chargés d'énergies opposées, la flamme des pensées d'Adrien et de Simon se tenant face à face, provoquèrent ces deux cris du cœur qui, prononcés successivement, éclatèrent comme la foudre dans un ciel où leurs âmes se confondaient :

« Ô s'il m'était donné de rencontrer ce père qui, à l'été de mes sept ans, ne m'a pas embrassé quand maman, profondément blessée, a fui le domicile conjugal. Il n'a jamais daigné par la suite prendre de mes nouvelles ? Tempêta Adrien.

– Que ne donnerais-je pas pour pouvoir serrer la chair de ma chair dans mes bras, s'écria sieur Jean. » Puis, pour masquer leur gêne, il lui dit sur ton qui se voulait badin :

« Mon fils devait me rejoindre ici même, mais je pense que la pluie a dû l'engloutir. Je vais aller m'enquérir de lui. Allez, portez-vous bien, peut-être à une prochaine fois. »

Le regard d'Adrien s'obscurcit ; les larmes humectèrent ses yeux. Pourquoi cet homme se permettait-il de jouer avec le malheur d'autrui ? La promesse qu'il lui avait faite quelques instants auparavant, et dont il semblait faire litière, devenait scandaleusement ubuesque au regard de la situation : lui, s'engonçait dans la solitude, et son épouse pleurait sa fortune perdue, alitée dans une clinique située à quelques encablures de là. Sieur Jean se leva et s'apprêtait à partir lorsque soudain il s'écria :

« Mais mon Dieu, où ai-je la tête ? Je vous demande mille fois pardon, mais j'ai souvent des pertes momentanées de mémoire. J'en ai parlé à mon médecin. Parait-il que c'est l'âge. » Il palpa son veston et s'écria : « Mais où est mon chéquier ? » lorsque le garçon, passant par là, s'adressa à lui :

« Quelque chose traîne sous la table. C'est à vous ?

– Oui, oui, lui répondit-il, après avoir repéré l'objet. Puis il lui demanda : « pourriez-vous me prêter un stylo ? »

 

… Quand Amandine apprit par la bouche d'Adrien que son argent, elle ne le reverrait plus, elle tomba dans une sauvagerie délirante. Elle vit les mains de Maxime s'emparant de son chèque, sourire carnassier aux lèvres, dévorer l'amour qui se reflétait sur un million d'euros. Sa fureur se débonda en injures. Et au fur et à mesure que les minutes passèrent, sa rage, transformée en anxiété hallucinatoire, excita des convulsions d'effroi devant son mari dont le visage fantasmatique prenait des allures de plus en plus terrifiantes. L'époux dut se résoudre à appeler une ambulance, car sa folie démoniaque le terrorisait. Quatre sbires, tout de blanc vêtus, arrivèrent et la maintinrent solidement : deux d'entre eux immobilisèrent ses bras, deux autres, ses jambes. Un infirmier lui administra alors une piqûre qui l'enfonça jusqu'aux confins de la nuit éternelle. Elle émergea de son sommeil de plomb au son d'une voix aiguë qui lui enjoignit :

« Réveillez-vous, madame, vous allez prendre votre petit déjeuner. » Puis elle poursuivit d'un ton rabaissant :« Et après vous ferez votre toilette.

– Mais où suis-je hurla-t-elle, terrorisée ? 

–  Vous êtes hospitalisée, Madame », lui répondit l'aide-soignante avec une sorte de joie maligne. »

Amandine ne se souvenait plus de rien. Si les neuroleptiques qu'on lui avait administrés avaient calmé son agitation, ils n'avaient nullement réduit ses hallucinations. Placée devant le trou béant de sa mémoire, sa vie prit un aspect fantomatique qui la plongea comme hier soir dans l'épouvante. Cependant, elle n'en eut pas à souffrir longtemps, car sa vision diabolique s'éloigna, comme par enchantement, lorsque ses yeux croisèrent le plateau petit-déjeuner. Et devant la faim qui la tenailla soudain, elle se saisit goulûment du croissant qui s'offrait à elle. A peine l'eut-elle entamé, que la scène de la veille au soir lui revint mémoire. Elle revit Adrien sangloter « On t’a blousée », lorsque affairée dans la cuisine elle avait grignoté le bout de croissant resté sur la table. Le visage de celui-ci, reflétant cette sagesse rassurante et débonnaire qui l'avait attirée dès leur première rencontre, ne cessa de défiler en boucle dans son esprit. Le petit-déjeuner terminé, le désir de retrouver au plus vite ce minois rassérénant tourna en obsession. Elle appuya sur le bouton pour appeler l'infirmière.

« J'aimerais rentrer chez moi, se lamenta-t-elle lorsqu'elle vint.

– Il en est pas question, vous êtes encore sous le choc émotionnel, lui dit-elle sur un ton n'admettant aucune réplique. Puis, prenant une voix radoucie, elle rajouta : « ma collègue qui devait venir ce matin a fait faux bond, je dois m'occuper seule de tout l'étage, alors soyez gentille, restez tranquille. Je reviens dans une heure pour faire la piqûre. »

Elle hocha de la tête, soumise, comme une enfant. Mais elle n'en démordit pas, il fallait qu'elle retrouve son Adrien afin de se prouver qu'il n'avait pas changé. Son plan prit forme dans sa tête. Elle épierait l'infirmière, puis lorsque celle-ci s'empresserait autour d'un malade, elle enfilerait sa robe et ses chaussures pour prendre la poudre d'escampette. Elle n'eut pas longtemps à attendre. Dans la chambre d'à-côté, un cacochyme hurla comme un sourd. Profitant de l'agitation du personnel soignant, elle s'habilla en un clin d’œil et dévala les escaliers. La réceptionniste, les yeux plongés dans un écran, ne remarqua guère la malade habillée en civil.

… Au moment où sieur Jean s'apprêtait à donner le chèque à Adrien, celui-ci fut pris d'effroi et il se demanda s'il n'était pas victime de mirages lorsqu'il aperçut Amandine à travers l'une des fenêtres du troquet. L'effroi étant d'autant plus vif que la robe polo à rayures grises dont elle était vêtue donnait à son visage un air de bonne sœur la rendant méconnaissable par rapport à la veille au soir où elle arborait une mine furibonde assortie sinistrement avec son ensemble noir.

« Qu’est-ce qui vous arrive ? demanda sieur Jean », effarouché par les yeux apeurés d'Adrien qui regardaient dehors.

– V- vous v- voyez l- la fille q-qui est en train de p-passer, bégaya-t-il ?

– Oui, et alors ? » A nouveau rassuré sur sa santé mentale, Adrien sortit en trombe du bistrot et cria après Amandine. Elle se retourna, mue par la magie d'une voix :

« Oh Adrien, s'écria-t-elle

– Oh Adrien, répéta-t-il en écho. » Même dans ta folie, Adrien sera à tes côtés, sous-entendit-il.

Et au confluent de deux torrents de larmes, leurs lèvres s'unirent dans un fracas d'amour.

Sieur Jean sortit à son tour et observa la scène avec attendrissement. Soudain, comme surgi d'on ne sait où, son fils accourut et lui dit, tout essoufflé, « Excuse-moi, papa, je suis resté endormi. » Puis jetant un regard vers les deux amants, son visage s’empourpra, ses lèvres blanchirent et ses mains tremblèrent. Amandine, quant à elle, hurla en pointant un doigt accusateur sur Maxime : « C’est lui, le voleur, l'escroc. » Alors, sieur Jean, s'approcha du trio et leur dit d'un ton affectueux et paternel, et en fixant Amandine d'un air implorant : « Mes enfants, Simon, votre père, vous prie de laver notre linge en famille. Puis, s'approchant de sa bru, il lui dit d'une voix étouffée, tenez, voilà votre chèque. »

Amandine, retourna en clinique accompagnée du bel amour et de la belle famille. En chemin, sieur jean chuchota à son fils : « Si plaie d'argent n'est pas mortelle, la filouterie d'argent ravage bien des gens, alors, mettons-nous sous la tutelle d'une terre que nous travaillerons en famille pour y enterrer nos saloperies. »

 





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