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Pour le prix d'une balafre


Auteur : FRENKEL David

Style : Drame




Pour le bal qu’on prépare

Plus d’une qui se pare

Met devant son miroir

Le masque noir

 

Cet extrait de Venise d’Alfred de Musset introduisait de manière originale l’annonce parue dans le journal “Le Provincial” en ce vingt mai de l’année deux mille. Un financier, devenu riche grâce à la spéculation sur le pétrole, avait voulu s’offrir une extravagance. Il invitait par voie de presse toutes les filles, âgées de dix-huit à trente ans, à venir le mercredi vingt juin à dix-neuf heures précise à l’Hôtel de la Reine, Salle des Abeilles. Elles devaient se présenter en habit mettant en valeur leurs formes, mais leur visage caché sous un masque noir. L’annonce disait encore : « Un jury procédera à une première sélection afin de désigner les cinquante candidates admises à concourir. Ce jury, composé du même nombre d’hommes, élira ensuite, toujours à main levée, la femme masquée distinguée pour son plus beau corps. Après la proclamation du jury débutera le bal conduit par l’orchestre “Les Années Folles”. L’heureuse élue, laide ou belle, aura le privilège de danser à visage découvert avec l’homme de son choix. Elle le choisira parmi les membres du jury. Celui-ci ne pourra s’opposer à son invitation. Sa première dauphine patientera une heure avant de mettre son visage à nu et de danser avec l’élu de son cœur. Jusque là, elle devra guincher aux bras du cavalier venu le premier à elle. Sa deuxième dauphine attendra une heure de plus. Les autres danseront jusqu’à minuit, leur masque collé au visage, avec celui qui aura jeté son dévolu sur elle. Les personnes qui feront partie du jury sont priées de s’annoncer d’ici le quinze juin au secrétariat de l’hôtel. Nous vous annonçons que l’organisateur de la soirée en fera partie. » Toute la semaine, une certaine effervescence régnait parmi les femmes décidées à tenter leur chance. Elles coururent les boutiques à la recherche d’un fourreau, d’un pantalon moulant, d’un balconnet mettant au mieux en valeur leur plastique. Le côté trivial du concours : être jugé d’après la cambrure des fesses, la finesse de la taille, le tour d’une poitrine, et non d’après la délicatesse d’un visage, reflet de l’intime, galvanisait plus d’une femme.

Elle s’appelait Camille et portait un nom à particule, signe de noblesse. Ses parents ne manquaient pas de le lui rappeler lorsque les manières frustes de leur fille, un peu simplette, leur rappelaient son manque d’intelligence. Après sa scolarité obligatoire, terminée non sans peine, les parents n’insistèrent pas pour l’inscrire dans une école supérieure. Aussi l’entretenaient-ils. Lorsqu’elle entra dans sa vingtième année, ils désirèrent la rendre matériellement indépendante. Une femme de la haute société, épouse d’un homme riche, était à la recherche d’une jeunotte pouvant s’occuper, en plus du ménage, de deux bambins. Ils jouèrent alors de leur notoriété pour dénicher cet emploi à leur fille.

Le rang d’une bourgeoise s’efforçant de rendre le futile indispensable exige une disponibilité continue au clinquant d’une vie mondaine, au trompe-l’œil des relations humaines. Aussi, la riche dame, à la tête d’un bon nombre d’organisations caritatives, colorait-elle son existence pâlotte des faisceaux de l’humanitaire, mais n’imprégnait guère la chair de sa chair d’amour maternel. Camille, après peu de temps, devint une bonne ménagère et s’occupa avantageusement des enfants. Comme une maman adoptive, elle s’efforçait de combler au mieux l’absence d’une mère naturelle. Elle les embrassait et les choyait à la moindre occasion. Sa voix aux intonations tendres les calmait à la moindre agitation. Véritable fée du logis, elle avait du temps à leur consacrer.

 Lorsqu’elle n’était pas de service, Camille s’habillait de manière à mettre en valeur son corps fait au moule. Sa tête, d’aspect piteux, contrastait avec les lignes érotiques de son corsage.

Le maître des céans était fort bel homme. Bien proportionné, la rousseur de ses cheveux bouclés donnait à ses yeux bleus une teinte adoucie éclairant à merveille les traits délicats de son visage. On le voyait avec son épouse lors des spectacles, agapes et réceptions entre amis. Lors des déjeuners et dîners d’affaires, il était souvent entouré de divines créatures. Mais rien ne donnait à penser qu’il courait le guilledou.

Peu après la scolarisation des enfants, la maîtresse de maison avait demandé à Camille de suivre des cours de couture. Maniant l’aiguille avec dextérité, elle fut très vite en mesure de s’acquitter de sa nouvelle tâche. La patronne portait avec fierté les robes confectionnées par son employée qui faisaient pâlir les gens du métier.

Le temps passa. Camille travaillait depuis six ans dans cette maison. Le vent tiède de cette fin de journée d’été s’amusait avec les rideaux suspendus à la fenêtre de la chambre où Camille travaillait. A la recherche d’un document qu’il avait oublié dans le jardin, le maître de maison entra à l’improviste et aperçu son employée entre deux rideaux virevoltants. Elle se penchait sur son ouvrage, dos tourné. Les yeux de l’homme se posèrent sur l’anatomie la plus charnue de celle-ci. Il passa sa tête à travers la fenêtre et glissa son regard sur sa gracieuse cambrure. Elle finit par se retourner et sursauta en poussant un cri d’effroi à la vue de son maître.

– Ne vous effrayez pas, j’admirais simplement la chute de vos reins, lui dit-il, avec un air embarrassé.

Il s’en voulait de s’être oublié. Camille, la balafrée, à la face camarde et aux yeux en boutons de bottine, ne seyaient pas à la belle plastique. Il l’avait remarqué bien des fois, alors pourquoi était-il tombé en pâmoison devant ce corps sans visage ? se demandait-il. Il lui vint à l’esprit que son épouse ne répondait plus à ses ardeurs.

– Oh ! M...m…m…ais je ne suis pas un objet, balbutia-t-elle.

Une fois de plus, un homme, et beau de surcroît, s’était arrêté sur la galbe de ses fesses et non sur son tour d’esprit. Tant de messieurs, déplaisants ou séduisants, s’étaient gardé de nouer des relations avec elle lorsque son visage horrible apparaissait devant eux. Ses joues rosirent de colère. La beauté de l’âme se découvre-t-elle seulement à la lueur d’une laideur uniforme ? fulminait-elle. Ô, sort cruel, se lamentait-elle intérieurement, je suis condamné à attendre ma vieillesse, car elle seule viendra à bout de mes rondeurs excitantes. Devenues flasques, elles ne résisteront plus au regard profond d’un homme. Peut-être découvrira-t-il alors les qualités de mon cœur ; mais en attendant, bien des frustrations jalonneront mon existence, finissait-elle par se dire.  

– C’est vrai, lui répondit-il, vous n’êtes pas un objet, mais un sujet sur lequel on aimerait s’étendre.

Il s’esclaffa, et s’en alla la rejoindre, poussé par un désir incontrôlable. Son rire apeurait Camille. Il s’estompait dans ses oreilles ; elle croyait entendre les gloussements d’un violeur. Mais lorsqu’il réapparut sur le pas de la porte, la beauté de cet homme enveloppa sa crainte dans une corbeille d’or, plante gracieuse d’un jardin secret. Le maître de maison s’approcha d’elle avec l’intention de la prendre. Ses lèvres se dirigèrent vers celles de Camille, mais effleurèrent par mégarde la large et profonde balafre de la jeune femme. Horrifié, à son tour, il tressaillit : il désirait embrasser une lèvre charnue, à la place, sa bouche avait goûté l’âpreté d’une cicatrice. La concupiscence de l’homme s’enveloppait de dégoût. Refroidie, la bestialité de celui-ci se muait en rosserie.

– Je ne vais pas m’attarder sur vous, se reprit-il, car si vos appats m’enflamment, votre tête, quant à elle, me donne des sueurs froides, ajouta-t-il sur un ton méprisant.

Si la cartouche, se disait Camille, contient la charge d’une arme à feu, la bouche, elle, renferme les explosifs d’un dispositif froid. Lorsqu’un individu appuie sur la gâchette, une cartouche en pleine figure nous tue instantanément, mais une saloperie en plein cœur peut nous glacer longtemps.

Si le maître des lieux s’en alla vaquer à ses occupations, Camille, quant à elle, décida de quitter son emploi. Son renom lui permettait d’ouvrir une boutique. Ni son employeuse ni son entourage ne comprenaient pourquoi elle avait demandé son congé ; elle s’était pourtant attachée aux enfants. Elle pleurait avec eux dans leurs moments de chagrin, et se réjouissait avec eux lorsqu’ils lui contaient leurs joies. La maîtresse de maison, sous l’injonction de son époux, la libéra rapidement. Celui-ci se sentait mal à l’aise devant les deux réunies.

… Lorsque Camille lut l’annonce, elle ne put s’empêcher de se porter candidate. Toute l’amertume de sa vie amoureuse s’était transformée à la longue en une haine envers le sexe fort. Elle rêvait de vêtir la couronne. Excitée, elle s’entendait dire dans un délire vindicatif : « Venez à moi, gents messieurs, et vous ne croirez pas vos yeux lorsque mon horrible figure vous donnera mon popotin en pâture. »

L’organisateur de ce concours très spécial se frottait les mains. Plus de deux cent filles avaient répondu à son invitation en cette soirée du vingt juin. Elles arpentaient fébrilement sous une lune voilée la grande allée menant vers la gloire ou le désenchantement.

Camille et les quarante neuf autres candidates masquées se tenaient en rang d’oignons au milieu de la scène, telles des gladiateurs prêts à en découdre avec le jury assis en face d’elles. Un homme encastré dans une pièce métallique fit son entrée. Debout sur un chariot, seul son visage apparaissait. Dans un silence de cathédrale, il déclama d’une voix de stentor le nom des trois gagnantes. Camille leva ses deux bras au ciel, lorsque son nom fut prononcé en premier. Vêtue de sa couronne, elle se dirigea aussitôt vers Monsieur Fedulov, son ancien employeur, en se dandinant comme une catin. Pleine de morgue, elle se plaça devant lui et lança :

Cher Apollon, dansez maintenant. 





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