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Île d'elles


Auteur : BERGZOLL Christian

Style : Vécu




Avec le train, on peut, comme moi, venir de partout jusqu'à Lorient. Même d'Allemagne. A la poupe, au-dessus de la calle où pend mon vélo, un gars (redoublant tombé d'un bac raté ?), black (tignasse crantée au gel), blanc (tee-shirt Marcel non dégriffé), beur (biceps gonflette, pectoraux gâteaux, abdominaux bière) brandit une canette en beuglant : « on est en huitième, on est en huitième », au milieu de cinq clones de sa classe. Ça promet !

(…) à la place de la monoculture de l'orge (…) des lopins, cernés de grillages blancs électrifiés, qui empêchent les lapins de tout croquer (…) des haricots, du tournesol (…) il est interdit de ramasser des cailloux dans la réserve (…)

On trouve tout sur INTERNET. Juste avant de descendre sur le quai, je relis mon petit carnet, en diagonale, et le mot « voyage » relie mes phrases, certaines homonymies sont inévitables, incurables, je le crains :

(…) La marine à voile, ici, possédait plus de quatre cents navires spécialisés pour la pêche au thon : des chaloupes, des dundees, autant de toiles épaisses, roides, teintes en rouge, lavées à l'eau de mer. Que sont-elles devenues ? On n'habille personne avec ça (…) Voyager ? Aller de D (départ) vers A (arrivée) correspond à ce que chaque humain, à pied ou non, fait, chaque instant : du lit au fauteuil ou de Paris à Vladivostok, le quotidien humain n'est que voyage. Moi, j'ai oublié D et je cherche A, parce que mes parents sont diplomates : je suis une petite française de la vitrine, de celles qui doivent toujours faire attention à ce qu'elles disent, ce qu'elles font, je suis un échantillon de l'Hexagone, et mes parents m'ont dressée pour que je ne déçoive pas. Je déteste l'idée même de voyage officiel, puisque toute ma vie en est un. Mes parents, pourtant, sont athées, soixante-huitards assagis (chloroformés ?), politiquement parme (rose très pâle avec une nuance adroite, bleue), libérés du qu'en dira-t-on, mais ils instillent en permanence le devoir des convenances, l'obligation de bienséance, la règle du jeu du paraître, c'est inhérent à la fonction, je suppose (…) Mon père m'a rangé parmi ses bagages depuis ma naissance, je suis aussi mobile que ses valises, et, sans qu'il y paraisse, étiquetée, comme elles : lourde, avachie, tendue. J'ajoute bougonne, grincheuse, râleuse (…) Je ne parle jamais de maman, parce qu'elle est une eurasienne parfaite et qu'à terme, après mes derniers boutons d'acné, et mes premières histoires d'amour, je lui ressemblerai, si mes gènes bretons issus du père ne polluent pas trop (…) Ce juin, sans joint, je soigne ma crise d'adolescence en suivant à la lettre la médication que mon père m'impose : « va jusqu'à la source des larmes que tu ne pleures pas » (…) Voyager ? Je connais des élèves officiers qui font escale dans les ambassades où mes parents sévissent. Voyager, comme ces pilotes en uniforme, en grappe, pour enfiler, partout, les couloirs aériens qui relient entre elles les antichambres de la mort ? Comme ces fonctionnaires armés, devenus algues toxiques sur le bleu d'azur ? Non, les chevaliers du ciel ne voyagent pas, ils conduisent des cerfs-volants qui jouent à la guerre, au bout des ficelles invisibles d'hommes chauves, xénophobes, immobiles, maquignons anonymes qui ne cesseront pas d'être des adolescents malheureux : ça fait rire mon père quand je me déguise en pasionaria pacifiste et que je refuse les avances des petits monstres mobiles qu'il me présente (…) Voyager ? Je suis cernée de voyageurs : comme ces familles embarquées avec moi, avec toute la panoplie pour respirer le bon air, capter l'iode pour la thyroïde et s'engraisser au beurre salé qui aide à stocker la vitamine D ? Non, les tribus citadines ne voyagent pas, elles exportent leurs microcosmes, elles roulent comme des billes sur les chemins, dans les ruelles, elles repartent lisses, bronzées, repues, intactes. Voyager sans osmose, sans capillarité, je ne sais pas (…)
Voyager ? Comme une fille de riches ? Comme la convergence improbable de deux égocentrés ? Comme le fruit trop sucré de deux égoïsmes compatibles ? C'est tirer un boulet de honte plaquée or, et, si je m'en libère, c'est risquer de me dissoudre dans la grande eau de toute l'humanité. Et dissoute, sans voiles, sans cœur, je coulerai à pic (…)

En attendant les résultats de mes concours, juste à la Saint-Jean, j'ai pris le bateau de fin de matinée. J'ai pris le large. J'ai pris du recul. Tout ce que je prends, je serais obligée de le rendre, au plus tard le dernier jour de ma vie ? Ma grand-mère paternelle assène cet aphorisme dès qu'elle peut, c'est du moins ce que répétait mon père pour lutter contre mes tendances à collectionner, à accaparer, à posséder. Tout rendre, même ma grand-mère ?
Je veux en avoir le cœur net. Pour aimer, il faut un cœur net, sans regret, sans remords. Il faut donc que je le nettoie, que je le soulage, ce cœur. Une grand-mère qui ne me connaît pas, une femme au bout de sa vie, au bout du monde, à la fin des terres ou presque, une femme avec mes gènes, avec qui je ne me gênerai pas, une femme, qui m'a construite, à travers mon père qui est son fils, une femme qui sait battre le linge au lavoir, doit pouvoir m'aider pour que mon cœur batte enfin.

Elle n'a jamais quitté son île, alors que nous tournions autour du monde au gré des mutations paternelles. Mon père, bêtement, depuis ma naissance, ne lui parle plus, ne lui écrit plus parce qu'elle ne bouge pas. Pas même les lèvres au téléphone. Pas même les doigts autour d'un stylo qui fêterait les anniversaires, les Pâques et les Noëls.

Coupable, fautive, dans l'imagerie familiale, elle porte le chapeau. A moins que ce ne soit une coiffe de dentelle, un chapelet, des sabots, du velours noirs, des commissures de deuil. Elle est veuve de thonier, depuis la communion solennelle de son fils unique, elle est caricature. Je ne connais rien d'autre d'elle, sauf, à chaque seconde, maintenant, un peu de l'air qu'elle respire.

Sur l'horizon, un trait épais, presque régulier, bouche, mal, la sortie de la rade de Lorient. Sur les rives de ce transit, des choses militaires, plus ou moins secrètes, sous-marines, cachées dans les blockhaus, font rêver les petits garçons. Puis, à la frange de l'île, on distingue les alignements de bouées bleues sous lesquelles des moules s'agglutinent comme des perles noires. Puis le trait s'épaissit, se fissure, acquiert une troisième dimension, des nuances, des angles, du végétal, lichen orangé, ajoncs dorés, pelouse naturelle et des ailes qui fendent l'embrun, qui vrillent les oreilles. J'en ai vu des jetées noircies d'algues, des forteresses assises sur l'estran, des enrochements trop fiers pour durer, j'en ai vu des terres émergées, mais peu m'ont remuée comme celle-là.
Port Tudy ? Des feux dans du verre, encagés, électriques, automatiques. Du vert à bâbord, du rouge à tribord, comme partout, on passe entre les yeux vairons plantés sur les extrémités maçonnées, on tangue, on roule, on oublie le bras de mer des Coureaux qu'on a traversé, les courants, l'écume et les frimeurs sur leurs hors-bord qui bondissent dans le sillage du ferry pour épater leurs passagères.
Des valises à roulettes qui poussent des touristes sur la rampe en béton, des taxis vert amande mal remplis qui grognent sur le quai parce que l'été commence trop tièdement, le premier contact n'a pas d'âme, juste des clichés. Un syndicat d'initiative verrouillé, une capitainerie en travaux, des cafés aux terrasses presque vides, lardées de parasols fermés comme des parapluies, j'ai failli repartir parce que mon père m'avait décrit tout ça sans négliger aucun détail.
Je suis arrivée samedi matin, je repars dans une semaine. Je n'ai pas encore décidé quand je la verrai.

Dans mon sac à dos, juste de quoi ne pas peser trop lourd sur mes pédales. Le vélo m'offre autant de combinaisons à essayer que le goudron : ça monte, ça descend, doucement, il n'y a pas de panneaux indicateurs, juste des mots peints en blanc sur le bitume rapiécé, dans les carrefours, et des flèches à demi effacées. Par exemple, « GDS Sables », pour désigner la seule plage convexe d'Europe qui se déplace tous les ans et survit malgré tout, comme la queue d'une comète dont le cœur serait l'île.
« GDS » pour « Grands », et c'est vrai que les guides dithyrambiques incitent les chauvins à se contenter de cette plage scintillante, presque immaculée, plutôt que de s'envoler pour les Seychelles. J'ai remarqué et suivi, plus loin, « AJ », qui conduit à une impasse : « agis ! », remarquable injonction ! Mais « AJ », pour « Auberge de Jeunesse », au fond d'une impasse, ça ne m'a pas plu, d'autant plus que les places de camping, seules disponibles, occupaient un pan de terre nue, inclinée…
Je n'ai pas pris de tente, je cherche une grand-mère, pourquoi s'encombrer d'un homonyme de tissu familial, d'un autre membre de la famille qui jetterait un voile (une toile épaisse, en fait) entre cet univers atlantique et moi ?
J'ai fait le tour de l'île en trois heures. Je n'ai emprunté que les routes réputées carrossables : chaque fois que je m'approchais de la côte, je posais le pied par terre, pour mieux recevoir la gifle du vent ou, plus prudemment, pour ne pas dévaler trop vite vers les anses, les ports ou les plages, minuscules, soudain au bout des ravines et des entailles du plateau. Moins de cent quatre-vingt minutes pour un tour d'île : le tour du monde pour elle.

(…) Voyager à l'intérieur d'un périmètre sans cesse perceptible, frôler, chaque instant la frontière de sa prison, c'est ce qu'on ressent sur une île aussi petite. Grand-père était chanceux d'aller pêcher le thon, il s'échappait, lui. Grand-mère ne pouvait que s'aigrir, prisonnière de son enclos (…)
Je continue à noter mes intuitions sur mon carnet, je ne mets presque plus de point d'interrogation après « voyager » parce que j'aurais trop de questions à lui poser. Parle-t-elle en breton ?
(…) Vais-je la trouver sur un chemin ? (…) Voyager ? Mes parents ne voyagent pas, ils sont payés pour ça, ils s'exportent, ils colonisent, ils collent leurs ventouses invisibles sur un pays, ils captent tout ce qui est utile, tout ce qui est exploitable, et, comme les méduses, ils injectent le poison délicieux du mode de vie français. Autour de moi, sur les chemins, aucun couple ne ressemble à mes parents, qui sont propres, beaux, lisses, comme les signes d'une noblesse ancienne. Usurpée ?
Je croise ou je double des couples quinquagénaires bouffis qui suent, rougissent, ahanent, dans la poussière, entre les nids de poules, et qui, le soir, avachis à la terrasse d'un bar adossé au port, écrivent des lieux communs sur cartes postales à leur progéniture.
J'ai de la tendresse pour tous, s'ils visitent, comme moi, cette émergence de micaschistes, c'est peut-être qu'ils possèdent, comme moi, un ou une ancêtre qui nous accroche au même arbre généalogique ? Moi, je n'écris rien à personne de ce que mon corps et mon âme emmagasinent à chaque pas. Je n'écris qu'à moi, qui ne suis personne, pour l'instant (…)
(…) Je n'ai pas l'âge du loisir sportif, du loisir culturel, de la découverte pédagogique ni du cholestérol à brûler, ni de la peau d'orange à vibrer en vain sur une selle, ni des rides à tartiner pour qu'au retour, le hâle affiche qu'on a dépensé, dans un ailleurs, ce qu'on a économisé, dans le sinistre quotidien (…)

Il existe deux surfaces commerçantes sur l'île. En fait deux volumes : des boîtes métalliques avec des portes vitrées, de la musique molle, des caissières qui pèsent, qui manipulent des tonnes et qui lisent, du bout des doigts, des codes-barres. En France, c'est comme cela qu'on consomme. Je suppose que le marché « à l'ancienne », ses empilements d'artichauts, de pommes de terre, d'andouilles et de pâtisseries locales survivent, surtout en août, pour le touriste qui feindra de croire qu'on vit encore ici traditionnellement.
Deux supérettes ? Les drapeaux de l'une sont hissés si haut qu'ils servent de repère à tous les piétons, à tous les cyclistes. L'autre est positionnée si près du centre névralgique de l'île que son parking est envahi de voitures, dont les conducteurs n'achètent rien dans les rayons. Par souci d'équilibre, j'ai payé en liquide du champagne dans cette dernière et deux triangles de faïence de Quimper dans la première : ce sont des récipients remplis de crêpes sous cellophane.
J'ai musardé sur le port, j'ai cherché les trois ethnies de l'île : les femmes qui travaillent la terre, les hommes qui hersent la mer et les étrangers qui exercent tous les autres métiers. Ça, c'était l'ethnologie au rabais de mon père, un souvenir d'enfance, voir même des récits répétés qui n'avaient plus de substance, déjà, dans les années soixante.
En fait, les autochtones sont bruns, tous identiques, avec des paupières qui tombent au coin des yeux comme si le sel et le soleil pesaient plus là qu'ailleurs. Leurs traits sont doux, ils sont graciles, comme lavés, rincés, polis par les marées ou les crachins, quel que soit le sexe. J'ai repéré quelques boiteux, quelques obèses, quelques simplets, et je me suis dit : tiens ! L'endogamie ! Tiens ! La consanguinité ! Tiens ! L'arrivée tardive de la médecine ! Je me suis surprise à me complaire dans cette distanciation ignoble dont sont capables mes parents qui traversent les pays comme les différentes parties d'un zoo. J'ai soupiré, en concluant, presque à voix haute : bonjour les cousins…
Je n'ai pas son adresse exacte, je sais qu'il n'existe que quelques patronymes locaux. J'enquête, discrètement : « Madame Gisèle Tonnerre, vous connaissez ? » On me répond, évasif : « c'est un nom si fréquent, ici… le prénom, par contre…renseignez-vous vers l'école de marine »

J'ai cherché, sur la carte du syndicat d'initiative, la route intérieure qui s'approche de Port-Lay. Je me suis égarée, je me suis retrouvée, presque au crépuscule, près des halles ouvertes, en lisière de bourg, sur une place où la crêperie et la boulangerie ne fermaient pas : en ce 24 juin, j'ai découvert à cet instant qu'on cumulait ici la Saint-Jean, la fête de la musique et quelque chose de plus…
Sous une ribambelle de lumignons, un accordéon, entre les mains et les seins d'une îlienne gironde, soufflait des notes archaïques. Une autre adolescente fredonnait des mots celtiques. Une caricature de bandes dessinées, cheveux drus, blancs, sales, noués en catogan sur la nuque ou, tressés, sur les tempes, un sexagénaire (ou plus ?), visage marbré, tavelé, presque cyanosé, oreilles percées d'anneaux, épaule gauche tatouée d'ancre et d'hermine, un presque faune, un quasi corsaire, adossé à un pilier de la halle, traduisait le chant breton : « nous étions trois sur le bateau, un mousse, moi et mon matelot, un grain, je l'ai vu tomber à l'eau, au jour, n'ai trouvé que son sabot, qui flottait seul sur les flots, pleurez, il laisse trois marmots… » Je me suis sentie soulagée parce que mon grand-père disparu n'en avait laissé qu'un et que le traducteur intarissable sur la bénédiction des marins, des filets, des embarcations, par le clergé local, tous les ans, à l'aurore de la nuit la plus courte, ne connaissait pas Gisèle. « Allez voir vers Port-Lay… », a-t-il esquissé, lui aussi.
J'ai remarqué que les plus jeunes, autour des musiciennes, coude à coude, se tenaient par les mains et oscillaient au rythme du chant : ça ressemblait à la veillée funèbre d'une langue ancienne, non, plutôt à la berceuse d'une nouveau-né sans baptême, à l'hymne grave d'un avenir qui serait un retour aux sources d'avant les Celtes même. Dans la pénombre, la lumière rasante, sur l'extrémité de leurs doigts, dessinaient d'étranges spirales enlacées : juste les empreintes digitales, certes, mais les mêmes signes qui ornent les pierres dressées armoricaines, comme si d'immenses phalanges de pierre se tendent vers l'espace…Les mégalithes de l'île sont discrets, cachés, à part le Tiki ramené des Marquises…Ce sont les piliers de la halle qui m'y font penser, sans doute…
Une petite foule se répartissait tout autour, de moins en moins attentive près des éclairages des commerces ouverts.
J'ai conversé avec d'autres cyclistes nocturnes, en lisière des cercles concentriques d'auditeurs : un couple de Hollandais, deux sœurs, étudiantes mayas, trois lycéens tchèques qui préféraient visiblement la topologie mexicaine à la poésie armoricaine, j'ai servie d'interprète, peut-être d'entremetteuse, je les ai tous invités à commémorer mon retour aux origines.
Au milieu d'une ruine, à la sortie du bourg, nous avons bu de la mousse tiède champenoise dans des verres en plastique prêtés par les Bataves. Nous avons versé du caramel au beurre salé sur des rondelles de caoutchouc pliées en quatre, que les deux sorcières amérindiennes ont transmutées en dessert exquis, grâce à une poêle encore luisante du saindoux et des piments rissolés à midi -grâce, surtout, au gaz d'un réchaud périlleux- : ce sont mes premières crêpes, ma grand-mère, une orfèvre en la matière, ne connaît sûrement pas cette recette-là. Ça manquait de cidre frais…
Nous avons échangé nos adresses, nos jeunes souvenirs. Nous étions quatre couples, formés ou potentiellement constitués. Mais je suis restée vierge, cette nuit-là : ils sont partis dormir, ensemble ou non, à l'A.J., dans l'impasse.

Le lendemain est venu très vite : dans mon squat sans toit, le soleil a grillé ma grasse matinée, mis le feu à ma gueule de bois, je me suis levée avec un demi visage déjà cuit. J'ai donc cherché la fraîcheur sur le sentier côtier… Il faut beaucoup plus d'une journée pour voir tous les escarpements… et l'ombre manque singulièrement. Ce qu'on appelle la pointe des Chats, parce que les vagues miaulent sur les rochers ou parce que les récifs sont hérissés comme des félins en colère - serait-ce là que les touristes jettent leurs animaux domestiques ? -, mérite la marée montante. La fissure étroite, longue de deux cent mètres, qu'on nomme improprement le Trou de l'Enfer, n'est qu'un modèle réduit de Port Coton, un lieu dantesque, où le ressac brasse à ce point l'écume qu'elle floconne et grimpe en paquets le long des courants ascendants et couvre la lande.
Port Coton, c'est sur Belle-Île, à quelques encablures : lors d'une colonie de vacances pour gamines riches, j'y ai séjournée. Je savais d'ailleurs où se situait le Nord-Ouest, j'avais appris, avec une montre à aiguilles et le soleil, à déterminer les points cardinaux et donc, bien entendu, l'emplacement de ma grand-mère, tout près, derrière l'horizon, à portée de mouettes…
Après ce faux enfer, ce qui m'a mobilisée toute la journée, c'est la recherche des schistes bleus taraudés, témoignages de transgression. On nomme ainsi la montée des eaux. Et régressions les époques glaciaires. Mais je suis obligée d'extraire souvent mon ordinateur portable de mon sac, je suis obligée de me connecter, de relire pour comprendre ce qui se cache dans, sous, derrière ou sur ce que je vois. L'île est complexe, d'heure en heure, elle s'intensifie.

(…) Je marche en fait sur l'origine du monde visible, quelque chose de rarissime : ce sont ici les plus vieilles pierres de France, surgies juste avant le V Hercynien. Ce V, cette chose d'école primaire cachée en Bretagne, sous les volcans d'Auvergne et les forêts vosgiennes, se prolonge jusqu'aux Appalaches et fournit le granite de nos pierres tombales et de nos voies de chemin de fer.
A la place de Grand-mère Gisèle, de son île, un océan primitif s'épuisait, entre l'ancienne plaque ibérique, l'immense Gondwana et la plaque nord armoricaine, la géante Laurasia. Il y a 420 millions d'années, cette vieille croûte océanique, par subduction, s'est trouvée comprimée, échauffée. Le métamorphisme a créé un exhaussement de schistes qui est resté en surface alors que le V hercynien voisin granitique émergeait... les roches, ici, ont subi déformations, foliations, cuissons : une pâtisserie, qui, effectivement, sent les forces infernales. Pour ma Grand-mère, peut-être… mais je pressens que la géologie l'indiffère (…)
(…) Je voyage avec tout le savoir du monde sur mon dos, ça ne me donne pas encore assez de courage pour lui parler, à elle. Pour lui murmurer, avec trop d'arrogance, que les amphibolites, les micaschistes, en poussières, constituent l'essentiel du sable étrangement scintillant qui ourle certaines criques comme d'un ruban de soie (…)

J'ai croisé trois fois, en fin d'après-midi, l'étrange attelage d'un homme qui désherbe les abords et tond les pelouses des résidences secondaires, juste avant la grande migration de juillet : une double rampe lui permet de hisser jusqu'à sa remorque un engin autotracté, et les produits de l'élagage et tout l'outillage. Le défricheur lui-même, bardé de protections diverses (gants, lunettes, visière, casque sur les oreilles) pouvait être un canadien égaré hors de ses sapins, un brésilien échappé d'Amazonie et propageant ici la folie de la déforestation.
Mais, à la terrasse du café où, m'ayant reconnue, il a voulu me payer ma grenadine, l'homme m'a certifié que l'île, tondue pour le bois de chauffe, pour le chantier naval, pour les autoclaves des conserveries, s'abandonnait délicieusement à la repousse d'essences nouvelles. Guillaume, CDD, compagnon du tour de France… Il erre et il apprend. Moi, quelques jours. Lui, cinq ans. Avec son BTS de paysagiste, il est inépuisable sur la flore de sa contrée natale.
Il m'a conduit jusqu'au blockhaus qui domine l'embouchure du Storange : d'un cours d'eau, sur le continent, qui se jette dans la mer ou l'océan, on dit, péremptoire, que c'est un fleuve. Mais que dit-on, sur une si petite île, de ce ru ? La manière dont il s'abouche à l'océan est un hymne aux forces conjuguées de la nature : les roches torturées à souhait dans les profondeurs, sont striées, rongées, par les vents, et, plus bas, là où les vagues sapent, ruminent, des ruissellements permanents nettoient les déjections d'albatros pour qu'on ne perde rien des nuances d'émeraude des éboulis de la falaise entaillée.
Guillaume vit, en pointillés, chez ses parents, avec ses deux sœurs, il n'a même pas demandé s'il pouvait s'asseoir avec moi devant la porte béante du cube en béton pour admirer le coucher du soleil. Je ne l'ai pas retenu. J'ai écrit, sur mon petit carnet :

(…) que du sublime, là où l'explosion de la sphère solaire sur l'horizon ne révèle rien de son engloutissement. On croit que ça dure longtemps, et, hop, la nuit rabat son couvercle. Est-ce là que Grand-mère Gisèle a connu son artilleur allemand ? Près d'un canon ? (…)
Au matin, c'était lundi, un début de semaine active pour les îliens, dans l'attente des consommateurs continentaux. J'en ai profité pour un bain d'aurore et j'en fus punie : au milieu des algues, sévissaient de ridicules méduses. Sous le sable, une vive. Agressée par la faune marine, j'ai pu rejoindre le bourg. En fait, tout s'y concentre : la vie humaine, vue d'avion, se répand comme une tumeur immobilière, le long des voies de communication rénovées depuis l'ultime remembrement.
(…) Sur l'église, la girouette, c'est un thon, figé par la rouille… ou par la peinture, ou par les deux. Ça n'est pas grave, dans tous les cas, il est toujours bien orienté, il indique la mer (…)

Le pharmacien, un vosgien, diplômé récent, fraîchement débarqué dans ce monde, ne savait comment expertiser les cloques rouges, brûlantes, sur mes mollets, et la congestion violette, presque noire, autour de la piqûre, dans la pliure de mon gros orteil. Son beau-frère, un îlien en fauteuil roulant, est entré, a réclamé une bassine d'eau chaude, m'a intimé l'ordre d'y plonger le pied : une bénédiction, le venin de la vive est thermosensible. Pour les attaques urticantes, il s'est contenté d'observer l'apothicaire en action, qui massait mes boursouflures.
Comme j'étais pâle, malgré la cortisone, le trentenaire sur roues m'a proposé son hospitalité : « Ce n'est pas loin. Rien n'est loin, sur l'île. D'ailleurs, dans mon break, tout est aménagé, même votre vélo tiendra ». Education stricte, vêpres comprises ? J'ai apprécié son vouvoiement.
J'ai donc fait relâche chez Damien, membre du comité organisateur du festival du film insulaire depuis six ans, depuis l'origine, en fait. Un des bénévoles qui a mis à sa juste place le Tiki marquisien… J'ai somnolé toute la journée, j'ai profité d'un moment de moindre fièvre pour comprendre, sur mon ordinateur, comment la nourriture préférée des tortues marines proliférait, à partir d'infimes polypes, avec un pic tous les douze ans, comme si les méduses voulaient supplanter un animal du zodiaque chinois. Les tortues, tueuses de méduses, tuées par les sacs en plastique rejetés par les plaisanciers…Les méduses ont des yeux, paraît-il, presque comme les nôtres…Je délirai un peu…
La fièvre n'a pas duré. Damien, hôte charmant, ne m'a épargné aucune île : Inshmaan, dans l'archipel Aran, au large de l'Irlande, Palalawan, dans celui des Philippines, sont des lieux de tournage dont je ne connaissais pas l'existence, le Cap Vert, la Jamaïque, Cuba, Java, Mayotte, Madagascar, l'Islande, les Cyclades, dont les documentaires participent à la compétition, par contre, ne me sont pas inconnues, parce que mes parents, diplomates… Je me suis mordue la langue pour ne rien avouer, pour n'être ni pédante, ni blasée, ni plus vieille que ma grand-mère en prétendant tout connaître…Je n'ai vu aucun des films, en avant-première du festival qui saturera l'île de cinéphiles, en août : j'ai lu tous les résumés dans les yeux du paraplégique qui me racontait la bande-son en accéléré, après le souper.
Pendant que les lapins, les faisans, les perdrix se répandaient derrière chez lui, comme sur toute l'île sans prédateur, dans une profusion à rendre fou un braconnier, j'ai failli appeler mon père et ricaner bêtement : « ce soir, je couche avec un homme paralysé sous la ceinture ! Une victime locale du sky-surf ! ». Mais je me suis contentée de jeter les épluchures sur le tas de compost, de pousser le fauteuil et son contenu bavard à travers le dédale de ses massifs de fleurs : Damien pratique l'art topiaire.
Dans la nuit, il a pris ma main, m'a demandé de fermer les yeux : « c'est un jeu, essaie de reconnaître les fleurs ». J'ai caressé. Ce qu'il ne savait pas, c'est que ma mère, depuis très longtemps, m'a initié à ça : « une princesse, jadis, chez mes ancêtres, devait reconnaître cent fleurs différentes en les frôlant pour être digne de … » Digne de je ne sais plus quoi… De voyager, je crois.

Les hampes dressées des roses trémières, c'était facile, je les avais détectées, depuis la terrasse. Pour les gros pompons des hortensias, les grelots des fuchsias, les duvets des tamaris, les épines des roses, les pommes de pin, les tiges des lavandes aussi, les parfums du crépuscule furent de puissants alliés. « Et la couleur ? » a-t-il ajouté. J'ai imaginé une harmonie de rouges, très sombres, comme si les pétales avaient absorbé les grenats poudrant toute l'île. Ou la fibre des voiles de jadis, dilacérées par les tempêtes… Il ne m'a pas détrompé. Il m'a laissé investir le hamac, sous le bosquet d'eucalyptus, dans un nid de couvertures molletonnées, surpiquées, brodées comme les aïeules en confectionnaient, à la veillée, en guettant les étoiles. Chez mes parents, j'en ai une, avec des mouettes, qui couvrait le lit de mon père, dans son enfance à lui, avant que son père à lui ne découvre les lettres entre l'Allemand et ma grand-mère. Et ne disparaisse dans une dernière pêche.

Damien est gourmand : pour notre réveil, sa mère nous a mitonné un lot de kouign aman miniatures, il croit bon de préciser que Paris, la plus grande ville bretonne de France, a transformé cette pâte à pain feuilletée en palmiers, plats, sucrés, caramélisés, pour que ça s'empile mieux aux devantures des boulangeries. Il pense que je viens de la capitale, parce que je transporte de l'informatique et que je livre peu de choses de ma vie. Sa mère sourit, et, entre deux portes, me murmure : « tu as les éphélides des Tonnerre », ce qui me trouble intensément.
Damien me propose, pour midi, du homard « épatté », c'est à dire privé d'une ou deux pattes, moins cher : on l'achète dans les viviers, au bout de la jetée, on le ligote, on le congèle un peu, on le coupe dans le sens de la longueur, on le cuit sur le charbon de bois, on le… A la simple idée de diviser en deux un être vivant à peine anesthésié par le froid, j'ai frémi. Il a dû comprendre que j'étais encore toute petite, il n'a pas insisté quand je lui ai précisé : « ma grand-mère est à Port-Lay, j'ai rendez-vous, je voudrai y arriver seule, en vélo »

Une fois de plus, je me suis trompée, j'ai échoué à Kergatouarn où gît encore le menhir couché que Saint Tudy utilisa comme vaisseau pour atteindre l'île. Au carrefour suivant, j'ai pris conscience que d'obscures forces me tenaient à distance d'elle. Enez Gwrac'h, enez er Groaz, l'île de la sorcière ou l'île de la Croix ? Aucune indication peinte sur le goudron : juste une flèche clouée à un arbre torse et malingre. Escargoterie.

(…) Je me suis arrêtée parce que la visite est gratuite et parce que l'escargot porte sa maison sur son dos, comme moi. Ou dans sa tête ? Il a le ventre dans le pied, les yeux au bout des cornes, rien pour saisir ni pour entendre, je lui ressemble beaucoup, molle et dure, toujours affamée, toujours de mauvaise écoute et de mauvaise grâce pour comprendre les évidences. Et quel voyageur stupide, sans autre but que ses instincts ! Ex cargos antédiluviens ? (…) Il est comme moi, il glisse sur les chemins de sa vie, il pense qu'il va laisser suffisamment de brillance pour qu'on s'intéresse à lui (…) Je ne sais pas si j'aimerai féconder un semblable à moi pendant qu'il me féconde, je ne sais pas si j'aimerais pondre dans la terre nourricière et laisser la chaleur, la pluie, dire à ma place que mes petites sont les enfants de l'amour : j'ai trop besoin de posséder. Posséder ce que je crée, posséder l'horizon, des racines, des certitudes, à terme, donc, des répliques de moi-même à qui transmettre tout ça (…)

La jeune femme qui élève les gastéropodes, les materne aussi. Elle achète le naissain sur le continent, cent mille d'un coup : des bestioles écloses depuis quatre jours. Elles les rangent sous des cagettes, dans une serre grillagée de dix-sept mètres sur sept, dont la surface au sol est cernée d'une double ligne électrique. Les prédateurs sont légions : oiseaux divers, lézards verts, rats…Nuit de tempête, elle se lève. Jour de canicule, elle veille à l'hydrométrie : ni trop ni trop peu, l'arrosage excessif favorise les bactéries, l'assèchement décime.
Comme je voulais tout savoir -la différence entre le petit-gris sauvage et ceux qu’on exploite, la manière de déguiser un gros-gris en Bourgogne en frottant la coquille, la truande des achatines des pays de l'Est-, elle m'a conviée dans le laboratoire, désert, impeccable en été, où son mari, restaurateur reconverti en héliciculteur, écrase, épice, rissole à souhait tous ces mollusques terrestres. Il faut huit semaines pour tout transformer : faire jeûner les coquilles après six mois de gavage, les faire baver (une horreur !), tuer, vider, rincer encore et encore… J'imagine ma grand-mère, avec les thons, à la conserverie, … qui n'existe plus.
Ça hiberne, ça estive, dans les deux cas, si l'hélicicultrice n'y prend pas garde, ça s'enferme derrière un opercule, comme moi qui me retranche derrière mes murs invisibles. Ça mange où ça dort, ils sont tous antipodistes, en quelque sorte. A la fraîche, quand la lumière décline, ça rampe, ça se hisse, ça se nourrit d'une poudre de céréales broyées (orge, blé) mélangées à des framboises, le tout répandu sur les cagettes ! Presque comme les petit-déjeuner servis par la cuisinière de l'ambassade à …
Des escargots ? Il en faut deux tonnes par an pour vivre. J'ai partagé un repas tout simple avec la famille que le commerce du gastéropode entretient : les deux petits garçons, vifs, trapus sont de vrais prédateurs potentiels, ils veulent imiter leur père, qui, tout l'hiver, vend, sur le continent.
Il était convenu que je paie en les aidant à manutentionner tout un hangar de conserves. Nous y étions encore au crépuscule.

(…) J'ai dormi derrière la serre. J'ai essayé. Toute la nuit, les cent mille bouches mastiquaient. J'ai cru qu'un ruisseau courait quelque part : le repas collectif de cent mille gastéropodes, ça chuchote, ça bruisse. J'avais l'impression que mes cent mille ancêtres murmuraient dans l'ombre de leurs ombres (…)

Mercredi matin, jour des enfants, milieu de semaine, je me glisse entre les deux phrases.
« Qui voit Groix, soit sa joie
qui voit Groix, voit sa croix »
Si je trace mon périple, depuis samedi, je dessine, sur la carte de l'île, un réseau touffus de lignes, comme une araignée qui entortille sa proie… ou comme une proie qui se débat dans le piège invisible de… de qui ? Mon voyage m'initie à des modes de vie, dont aucun homme important n'a la moindre idée. Seules les femmes ont l'intuition des sacrifices sous-jacents à la gloire éphémère des hommes.
Donc, Port-Lay, au centre de ma spirale embrouillée. Une école y fut créée, avec les deniers d'une riche veuve, bourgeoise locale, dame patronnesse, légende dont le matronyme révèle à lui seul quel sexe dirigeait l'île. Elle voulait que les petits mousses deviennent de bons marins, maniant sextant, compas, longitudes et constellations…Comme mon grand-père. Mon père, revêche, hostile, fut dressé sur le continent, dans les internats où les meilleurs émergent parfois, avec le cœur tranchant, diamant déguisé d'humilité, prêt à casser les autres.
Puis les voiles disparurent, les usines migrèrent dans ces anciennes colonies dont l'heure de main d'œuvre vaut moins que l'huile de vidange des rafiots qui pêchent. Des terres pour diplomates, touristes et vocations humanitaires. Avec des ports laids…
Port-Lay ? L'un des trente-huit hameaux, une ria d'eau claire, un U de pierres aux branches allongées vers Lorient. Sur la falaise, à l'est, les bâtiments de l'école abandonnée, reconvertie en locaux municipaux, en chose publique où l'on tente d'animer le temps estival, me montrent, en ce juin, des fenêtres closes de rideaux opaques décolorés : à l'ouest, je l'observe, la maison familiale. Ma grand-mère, avec des jumelles, a pu me voir débarquer à Port Tudy, samedi. Depuis sa terrasse, elle guette, comme l'artillerie allemande, jadis. Elle maîtrise, trente kilomètres à la ronde, devant elle, tout ce qui prétend franchir les frontières impalpables de l'île. Les triskèles de ses bagues, les gemmes de ses colliers décrivent, dans l'air, des formules magiques, qui envoûtent, préservent ou condamnent. C'est, du moins, ce que j'aimerais découvrir.
Les affiches des six années précédentes du festival obturent les fenêtres du rez-de-chaussée de l'ancienne école : elles évoquent, chacune, des moments de mon histoire, puisque mes parents ont déferlé dans ces paysages, dans ces îles-Etats. Ils étaient en représentation, au nom des Français…
Ma grand-mère, depuis sa terrasse, nous piste, depuis six ans, elle nous attend. Sur la rambarde, la cafetière fume : une vraie groisillonne, ça ne s'éloigne jamais d'un jus noir comme le chagrin éternel, chaud comme l'espoir, fort comme l'océan. Ar gek, la cafetière, en breton, donne, pour les peuples de la mer, à tous les natifs de l'île, le surnom usurpé de « Grecs ».
Et si ma grand-mère était Circé, Médée, Didon ? Une étrangère à cette terre, une greffe sombre, qui n'a jamais voulu herser son sillon, cette longue langue de terre, large de quelques mètres, que chaque femme de pêcheur amendait d'algues, semait, cultivait dans la promiscuité des autres ? Une étrangère qui n'a jamais manié le fléau sur l'aire de battage ? Qui n'a jamais pressé la sardine, salé la morue, ravaudé les vareuses de l'homme à qui elle ne fut pas fidèle ?
Sur le portail, son nom, accolé à un autre, germanique, et un titre d'artisan, au pluriel.
Avant de partir, j'avais enregistré :

(…) « Les Tonnerre, ils sont partout, dans l'équipe de sauvetage, au syndicat d'initiative, dans la location des méharis, à l'écomusée. Même au palmarès de l'école, à Port-Lay, depuis (…) Il existe déjà des enclos pour les caravanes, même entre Port-Lay et Fort-Grognon, près du terrain militaire interdit, hélas, certains terrains loués par des Tonnerre peu respectueux de (…) Lui, élève mousse, volontaire (…) Moi, réfractaire à la dictature de la veuve adultère (…) Je voulais seulement que ma vie mousse, ailleurs (…) Entre parâtre et paraître, j'ai choisi ce petit i chapeauté comme un pêcheur en suroît, sans amarre, sans mère(…)» Mon père a remâché des bribes de justifications maladroites, comme ça, un soir d'intimité avec ma mère : il pensait peut-être que je n'écoutais pas. Je m'en souviens soudain parce que cela signifiait qu'il gardait comme un cordon ombilical avec l'île : le téléphone, certainement. (…)

J'entends une voix, derrière moi : « il y a peu d'artistes, ici, les femmes n'osent pas. Viens voir mes objets. Hans- qui n'est pas ton grand-père- me ramène les tubes de verre coloré de Murano où sa fille, chirurgien oncologue, opère et vit. Ou des Etats-Unis où son fils donne des conférences régulièrement. Il n'y a pas tant d'endroits au monde où le verre est si limpide, et mes petites choses ont besoin de clarté. Tu les décriras dans ton petit carnet. Tu enverras un message, dans la boîte aux lettres électronique de ton père. Ce sont des porte-couteaux, avec une petite corolle ouverte en extrémité, pour y déposer un bouton de rose, par exemple, un coquillage, un brin d'algue. Une intention gentille »
Je n'ose pas me retourner : « c'est fragile, ce que je fabrique. Ma famille est plus solide, il suffit de te regarder, en vélo, sur nos chemins… »
J'hésite, entre D et A. Toutes mes rencontres îliennes complices, alliées à ma destinée ? Suis-je vraiment arrivée ? Ai-je un grain ? Est-ce l'embellie de ma vie ?
Si proches, l'une de l'autre : je vois, sur le chemin, devant moi, son ombre mêlée à celle de mon vélo que je cramponne. Après des milliards de jours d'isolement, les pigeons, sur Maurice, sont devenus dodos et les éléphants sur Malte se sont nanifiés. Elle ? Quelle odeur se dégage d'elle ? Celle du plomb dans le verre chauffé ? Celle de la sueur dans les rides que je devine ? Celle des vieilles vêtures, des vieilles amours ? Celle d'un cabas de figues du marché ? Ou d'un panier de fruits de mer ? De mère ? Grande… petite… ?
« Je ne suis pas fâchée, je ne suis pas aigrie, je suis sans rancune, sans regret, sans honte aucune. Je suis ta grand-mère et te voir ici… »
Ça me réjouit…
« Chez nous, on ne regarde pas le foot : au final, on s'en fout, du tiers comme du quart, tant pis pour Berlin, tant pis pour Zizou, tant pis pour les hooligans en pantoufles du monde entier ! »
Je sens qu'elle sourit, derrière moi, en précisant ça : elle a de l'humour. Et l'amour ?
« Viens voir ce que je fais, je t'apprendrai… »
Je vais m'en retourner, je vais rester ici.





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