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Thé ou café ?


Auteur : FRENKEL David

Style : Scènes de vie




Il pleuvait à verse en ce jour. La pluie ruisselait de mon visage ; on aurait dit que les larmes du ciel y coulaient à flots. Je n’aimais pas m’embarrasser de parapluies car je les oubliais aux trépidations d’une vie. Lorsque je me trouvais en un endroit ou entre amis, quand je prenais les transports en commun, le climat d’un lieu, d’une rencontre ou l’environnement d’un voyage m’absorbaient jusqu’à perdre la tête. Je marchais à grands pas le long des rues dans cette station balnéaire du Sud de la France. J’étais à la recherche d’un café où je pourrais me mettre à l’abri. Trempé jusqu’aux os, l’enseigne d’un café se présenta au fond d’une ruelle en cul-de-sac. J’entrai dans celui-ci et y pris place. Après quelques minutes, une femme vêtue d’un imperméable en plastique transparent entra dans le café. Elle se débarrassa de son imperméable et vint s’attabler non loin de moi. Sa jupe à carreau blanc et gris et son chemisier noir à col fermé l’habillaient de manière stricte. Comme moi, elle devait avoir passé largement la cinquantaine. Son visage ne m’était pas étranger. Lorsque nos regards se croisèrent, ses yeux marron — ils me parlaient —étincelaient de stupéfaction. Elle m’avait reconnu ; mais qui pourrait-ce bien être ? Je commandai un galopin. Un tableautin était accroché à un mur ; on pouvait y lire : « Café complet : dix euros ». Ma voisine énigmatique demanda au garçon :

– De quoi est composé le café complet ?
– De cinq tranches de pain blanc ou de pain noir, de beurre, de confiture, de deux œufs à la coque. Une boisson chaude vous sera servie à la fin, répondit le garçon avec empressement.
– Alors un café complet s’il vous plait, je prendrai du pain blanc.

Après avoir terminé de manger, le serveur vint lui demander :

– Que désirez-vous boire, thé, café… ?

Un groupe de touristes rentra dans l’établissement, le serveur, qui était aussi le patron, nous laissa et accourra vers eux tout content de l’aubaine. Les clients se faisaient rares en cette arrière-saison. Soudain, je la reconnus.

Lors de ma dernière année de scolarité obligatoire j’étais tombé sous le charme d’une fille qui s’appelait Laura. Sa frange noire semblait souligner une certaine intelligence. Ses yeux de gazelle me rendaient fou. Lorsqu’elle me souriait, ses belles dents semblaient croquer mon grand trouble. Après l’école, nous nous sommes perdus de vue. Peu doué pour les études, j’étais entré chez un maître maçon pour y effectuer mon apprentissage. Avait-elle aussi eu des sentiments pour moi ? Je ne l’avais su jusqu’au jour où elle était entrée comme aujourd’hui dans un café. J’avais alors vingt-six ans. Jeune célibataire, J’avais pris l’habitude de faire une halte dans un bar majoritairement fréquenté par une jeunesse désœuvrée et fils à papa. J’y rencontrais des jeunes filles en mal d’aventures. Les relations que je nouais avec elles n’atteignaient jamais les sommets de l’épanouissement, elles demeuraient au bas d’une ordinaire passade. Laura, après huit ans, avait encore embelli. Un silence d’admiration avait enveloppé la gent masculine lorsqu’elle était entrée. Celle-ci avait dû me jalouser quand cette belle femme s’était assise en face de moi et m’avait demandé avec ce large sourire éclairant votre jardin secret :
 
– Jérôme, que vais-je prendre, un thé ou un café ?
   
Elle avait ajouté :

– J’hésite entre ces deux boissons comme j’hésitais entre toi, Serge, et Julien lorsque nous étions en dernière année du secondaire. Vous étiez, les deux, des excitants.

J’avais été heureux et triste à la fois. Heureux de ne lui avoir pas été indifférent ; triste qu’elle ne m’eût pas choisi.

– Qu’étais-je pour toi, du thé ou du café ? lui avais-je alors demandé, machinalement.
– Du café, m’avait-elle répondu en prenant un air coquin. La différence entre une tasse de café et une tasse de thé, avait-elle poursuivi, c’est la quantité. Même si tu consommes un café long, il n’y en aura jamais autant que dans une tasse de thé.
– Mais, avais-je répliqué, tu peux commander un café serré, plus tonique. Un thé serré, nul ne te le propose. Si dans une tasse il y a plus de thé que de café, c’est au détriment de sa tonicité.

Laura m’avait répondu en baissant les yeux :

– Je ne crois pas me tromper en te disant que je percevais en toi l’amant fougueux, désiré par tant de femmes. Mais je t’imaginais aussi en homme incendiaire noyant son feu dans une mer de banalités. Tu n’avais pas autant de bûches pour entretenir le cœur d’une femme. Tes paroles et tes manières n’étaient faites que d’un seul bois. Je me rappelle, tu me répétais sans cesse cette même phrase : «je perds mes moyens devant toi » ; tu suggérais souvent ton amour pour moi en caressant toujours mon bras gauche. Alors je voyais poindre de ton désir la lame qui trancherait un jour le sentiment amoureux. Les belles envolées amoureuses peuvent rejeter dans l’ombre un physique moins beau que le tien. Julien n’en usait pas. Mais sa capacité de me surprendre élevait mes journées grises, plaçait les vicissitudes de mon existence sur un tremplin magique. Je prenais élan sur celui-ci pour sauter dans son amour.

– Pourtant, avais-je insisté, tu pouvais boire mon amour en le prenant serré.
   
Elle avait relevé vers moi son regard et m’avait dit :

   Combien peut-on en boire ? L’excitation a des limites. De plus, je craignais les effets secondaires d’une passion, le jour où tu m’aurais quitté. Si l’échelle amoureuse de Julien se situait à un niveau moindre que le tien, la sincérité de ses sentiments m’enchaîne encore aujourd’hui à lui ; il est mon époux. Vois-tu, Julien, c’est ma tasse de thé. Je ne porte pas son corps aux nues, mais de l’amour, il y en a à foison.

Je m’étais levé et avais quitté les lieux en criant :
   
– Garçon, un thé pour Madame !

… Je soutins son regard, lui fis un clin d’œil et lui murmurai :

– Bois un chocolat, Laura…





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