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Sans mobile


Auteur : FRENKEL David

Style : Drame




Je rêvais d’être une cellule. Entité vivante fonctionnant de manière autonome, elle est coordonnée avec les autres. Ensemble, mais pour autant qu’elles se ressemblent, elles forment des tissus, eux-mêmes réunis en organes. Mais j’étais un homme qui avait un physique déterminé, un caractère typé et un vécu défini. Je ne ferai jamais partie d’un élément propre dans lequel mes caractéristiques se seraient dissoutes. Ah ! si je pouvais fondre mon ventre répugnant, ma faible nature et mon vécu ordinaire, ne serait-ce que dans un seul autre abdomen, un seul autre caractère, une seule autre existence, même pour une courte période, je ne pleurerais peut-être plus sur ma propre personne.

J’étais marié depuis neuf ans lorsque la maladie me frappa. Atteint d’urticaire profonde et chronique, mon ventre ressemblait à une tranche de charcuterie allemande ; je ne le découvrais jamais ; je ne pouvais affronter les regards qui exprimaient le haut-le-cœur.

J’étais une chiffe molle. Je n’avais pas la force de m’opposer à autrui. En disant oui à tout, je me dévalorisais non seulement auprès d’autrui, mais également auprès de moi-même.

Quoi de plus commun que mon existence ? Mon enfance s’était déroulée dans la banalité des journées sans relief et ma vie d’adulte coulait dans une existence grise. Marié, père d’une fille vivant avec un homme ordinaire, mon temps avançait dans un chemin balisé. Le travail fléchait mon itinéraire quotidien, le plaisir cathodique traçait mes soirées à mille lieues de l’amour abandonné et le mois de juillet balisait mes vacances sur la même autoroute.

C’était un samedi matin. J’avais acheté la veille un téléphone mobile à écran tactile. Or, la manipulation de cet appareil requérait une adresse que je n’avais pas. Je retournai en toute hâte chez le vendeur pour l’échanger contre un téléphone à touches. Mais il me fit valoir à juste titre que, selon les termes du contrat, celui-ci ne pouvait être ni repris ni échangé. Il me donna l’adresse d’une enseigne spécialisée dans le marché de l’occasion. Je m’apprêtai à prendre le tram pour m’y rendre lorsqu’une femme m’aborda.

– J’ai entendu que voulez-vous débarrasser de votre appareil. J’aimerais offrir ce genre de téléphone à mon fils aîné. Vous me le vendez à combien ?

Mon interlocutrice devait être dans la quarantaine. Cet âge, au zénith de l’existence, rayonnait sur son visage. Le vécu brillait dans les quelques sillons que le temps y avait creusé. Ses yeux verts, en amande, attendaient impatiemment la réponse d’un quinquagénaire cachant son envie folle de la connaître sous un air détaché. Je lui répondis donc sur un ton neutre :

– Je vous le vends volontiers. Mais ne restons pas au milieu du trottoir ; venez, je vous invite à prendre un verre dans le bar à côté, nous y débattrons du prix.

Nous prîmes place ; je commandai du vin. Elle me fit part de son contentement. Son fils avait brillamment passé les examens de troisième année de médecine, et elle désirait le récompenser. Elle avait l’intention de lui offrir un téléphone portable. Ma maladresse tombait donc à pic. Je décidai de lui céder le mien gratuitement. L’inflexion charmeuse de sa voix et sa gestuelle engageante m’avaient fourvoyé dans la déraison. Elle refusa mon offre ; mais devant mon insistance, elle finit par l’accepter. Ses joues se teintèrent d’un pourpre embarras qu’elle tenta de dissimuler, me sembla-t-il, sous des remerciements appuyés. Ma spontanéité me rendit aussi penaud ; mon geste, motivé par des arrière-pensées, obligeait cette femme. Comment pourrais-je croire maintenant aux amabilités dérivant d’un téléphone mobile ? Après tout, il ne s’agissait pas de croire mais de se laisser emporter par une gracieuse attention, aussi illusoire devait-elle être. Et qui sait, l’affabilité en guise de remerciement offrait peut-être les prémices d’une relation présentement mystérieuse, me dis-je. J’essayai donc de teinter ma bonne action d’une annonce un brin sentimentale :

– Ne me remerciez pas autant. C’est moi qui vous suis reconnaissant de m’avoir donné l’occasion d’offrir un cadeau à votre fils. En le lui offrant, c’est comme si je vous l’offrais à vous.

– Mais, nous nous connaissons à peine !

– Et alors ? N’avez-vous jamais eu envie de faire plaisir à un inconnu que vous trouviez sympathique ? lui demandai-je.

– Non, pas vraiment, répondit-elle en éclatant de rire.

Son rire avait écarté les commissures des lèvres comme pour souligner le trouble de mon cœur. Je me sentis aussi rougir. Son rire indélicat m’embarrassa. Elle devait s’en rendre compte, et la surprenante familiarité qui s’en suivit m’en persuada ; le besoin de se racheter en était sûrement la seule explication.

– Je m’appelle Marie-Loup Blanc, Malou, pour les intimes.

– Et moi, Maurice Roger, Momo, pour ceux qui me supportent.

– Ah bon ! Vous êtes donc insupportable ?

– Je suis d’un caractère facile, mais lorsque je souffre, je peux le devenir.

– Vous souffrez ?

Son air inquiet fut sûrement feint. Peu importe, me dis-je, j’avais cinquante-deux ans et, jusqu’à présent, toutes les femmes qui s’étaient intéressées à moi ne se détachaient pas du lot de la commune prévenance. Je ne parle pas des hommes ; lorsque je me plaignais à eux, ils tendaient leurs oreilles en arborant le toc de l’écoute bienséante. Mais cette femme en face de moi me fascinait par l’intensité de sa sollicitude, dut-elle être théâtrale. Je décidai donc de me confier à elle. Devant deux autres verres de vin, je lui répondis :

– Oui, Madame…

– Appelez-moi donc Malou.

L’affabilité de sa demande, c’était la crème du réconfort, et sa bienfaisance s’étalait sur un homme se mettant à nu.

– Oui, Malou, je souffre. La nature m’a marqué. Je porte sur mon ventre le énième numéro de la malchance, à tel point que je n’ose le montrer. Lorsque je suis en société, je me vois dans une église, et confonds les paroles des gens avec celles de Jésus, je dis amen à tout. Mes jours sont un copier-coller, aucune passion n’y adhère.

– Excellent résumé de ce qui vous chagrine, mais Momo… Je peux ?

J’acquiesçai béatement.

– Pourriez-vous me raconter votre vie, à moins que vous ne soyez pressé de partir ?

Oh ! que non. Comment pouvais-je être pressé de la quitter ? Ne transformerait-elle pas un taciturne pétrifié de froideur en un bavard flottant sur l’allégresse ? Je me lançai dans un long monologue. Mon vécu y passa. Je lui retraçai ma maladie et ses séquelles. Je me questionnai devant elle sur les raisons de mon incapacité à contredire autrui et échafaudai toutes sortes d’hypothèses. Puis une narration bégayante mit en lumière les tourments de ma vie intime. Elle ne m’avait pas interrompu une seule fois durant mon récit. Lorsque j’eus terminé, je lui dis :

– Je parle depuis une heure, mais parlez-moi aussi de vous.

Elle se recroquevilla sur sa personne, la main droite saisissant son pendentif, la main gauche caressant sa chevelure brune ; prenant un air hautain, elle se déroba et me lança ces phrases philosophiques — étaient-elles de son cru ? — qui me firent mal :

– Que voulez-vous, Momo, selon la loi des séries, le malheur est suivi par d’autres peines, et le bonheur est talonné par d’autres joies. Par essence, le malheur est laid mais il est fort, peu de gens lui résistent; le bonheur est beau mais il a de la peine à s’emparer d’un individu. C’est pourquoi la souffrance prédomine sur terre. Peut-être que si vous aviez été bel homme, le bonheur se serait emparé de vous ; peut-être que si vous étiez doté d’une forte personnalité, le malheur n’aurait pas eu prise sur vous.

Comment avais-je osé donner à mes confidences le sens du partage ? Comment avais-je eu l’outrecuidance de me mettre à son niveau ? Lorsque la gracieuseté s’entoure d’un visage d’ange pour prêter son oreille au malheureux, le vécu de la belle écouteuse ne peut se divulguer à celui-ci ; en se racontant, elle tomberait du piédestal sur lequel le pauvre homme l’avait placé. Les propos assenés, d’une franchise brutale, me remettaient à ma place, conclus-je amèrement. Pourtant, je ne pouvais me résoudre à abandonner déjà la délicieuse chimère, aussi lui proposai-je :

– Vous prendrez un dernier verre avant de partir ?

– Malheureusement, Monsieur, j’ai tant de course à faire, une autre fois peut-être.

Elle se leva de sa chaise et me tendit la main. Tiens, me fis-je la remarque, je n’étais plus pour elle Momo, mais un simple monsieur. Son « une autre fois peut être » avait le poids d’un adieu, car elle ne s’était même pas enquise de mon numéro de téléphone. Je ne lui tendis pas la main, car l’idée me vint de lui dire :

– Sachez que l’appareil est à mon nom. Je ne l’ai pas payé comptant ; il a été convenu que je le réglerai en douze mensualités. Tenez, je vais vous signer un papier stipulant que je l’ai offert à votre fils. Il se mettra ainsi à l’abri de tout soupçon, quelqu’un pourrait lui demander comment il se l’est procuré. Il habite où ?

– Avec moi.

Je bondis sur l’occasion.

– Pouvez-vous me donner vos coordonnées afin que je puisse rédiger l’acte de donation ? J’ai justement un bloc de papier et un stylo sur moi.

– Nous n’allons pas perdre de temps. Écrivez seulement : « Je soussigné et cetera, offre un téléphone mobile de marque et cetera, à, trois points de suspension, datez et signez, et je compléterai le reste. Merci mille fois.

Elle me gratifia de ce sourire sous-entendant à la fois la condescendance et le refus poli. Je rédigeai d’une écriture mal assurée les quelques lignes et lui remis mon papier. Puis, prenant mon courage à deux mains, j’abattis ma dernière carte ; je la suppliai presque :

– Ne partez pas, laissez-moi au moins vous donner mon numéro de téléphone, au cas où…

– D’accord.

Je le lui griffonnai à la hâte et le lui remis non sans lui demander d’une voix chevrotante :

– Vous me donnez aussi le vôtre ?

– C’est moi qui vous appellerai.

Sa réponse résonna de fausseté dans mes oreilles ; je sus que je ne la reverrai plus. Je ne pus lui serrer la main, car elle prit ses jambes à son cou, non sans me filer ce mensonge :

– Excusez-moi, je vais rater mon bus.

Elle n’avait pas une seule fois regardé sa montre.

Je me rassis. Un jet de larmes emporta l’attente déçue dans les tréfonds de la lucidité. Je pleurai l’être naïf qui avait cru pouvoir se mettre à nu sous l’habit de cette charmante femme. Il venait de mourir. Un autre état d’esprit vint prendre sa place. Je célébrai sa venue en commandant du champagne.

Je suis comme une cellule. Elle n’a pas conscience de la place qu’elle occupe dans le corps humain. Moi aussi, je ne me rends pas compte de mon rang ici-bas. Même si je suis une vilaine tache, je donne de la couleur au monde terrestre. Le nuage empourpré n’embellit-il pas l’azur à mes yeux ? Au regard du ciel, l’ensemble de ce qui existe sur terre, avec leurs harmonies et leurs dissonances, forme un beau nuage ; oui, toutes les entités se confondent dans ce bas-monde. Bon vent, Marie-Loup, au sein d’un être suprême, je suis attaché à vous.





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