nouvelles persos
nouvelles persos


Partagez cette nouvelle sur Facebook


La voix des étoiles


Auteur : BERGZOLL Christian

Style : Réflexion




Bon, ça ressemble à un canular.

Ce sont les internes du lycée Guillaume Fichet qui s'en sont plaint les premiers. Le nouveau clochard n'est pas un exhibitionniste, certes, malgré le seul drap de soie froissé qui l'emballe : une immense pièce de tissu bleu crasseux constellé d'étoiles, j'ai cru qu'il s'agissait de la bannière américaine qui aurait trempé dans une eau de rinçage d'un jean neuf, mais en l'absence de bandes rouges et blanches…
Non, ce n'est pas le problème, s'il résiste au froid dans cette fripe, tant mieux pour lui. Ce qui gêne, c'est que l'homme a un organe insupportable. Tombé dont ne sait où, l'homme est un croisement entre Robinson Crusoé, le Christ et le Che, suivant la description même des élèves, que je corrobore. Au début, certains filmaient l'individu avec leurs téléphones portables. Mais, depuis quelques jours, tous lui jettent des épluchures par les fenêtres pour qu'il se taise, ou pour le moins, qu'il s'exprime moins puissamment ... Sans succès.
L'homme chante. Un baryton, une superbe tessiture, d'ailleurs. De manière impromptue, sans raison, sans boire ni manger, sans rien réclamer. Dans une langue étrangère. Je le suppose, personne ne comprend. C'est agaçant, épuisant, on a besoin que cela cesse, et, pourtant, on ressent l'irrépressible envie de l'écouter, lui, et cette langue.
Je l'ai conduit en cellule de dégrisement, il continue. Je l'ai fouillé -sans poche, ni manche, c'est rapide …et délicat, quand même, si l'on veut rester correct ! En chantant, il s'est laissé faire et j'ai trouvé ce texte étrange, collé au sparadrap sur sa peau sale, contre son cœur :
« Il paraît que maman m'a placé devant le clavier avant même que je ne m'assois dans ma chaise haute et que je ne lui crache dessus des trop pleins de carotte et de compote de fruits. Il paraît que je riais aux éclats en frappant les touches avec les poings ou les pieds. J'ai rangé les gammes et les phonèmes dans le même lieu de mon crâne, celui du plaisir.

Plus tard, je m'en souviens, Grand-père m'a emmené chercher des girolles dans un vallonnement doux du Berry, ce pays plat où les moutons n'ont qu'un pic pour repère, la flèche de la cathédrale de Bourges, ce pays dont les boursouflures sont couvertes de vieilles vignes et les creux remplis de marais mystérieux propices aux sortilèges et aux méandres de l'imaginaire. Ce pays qui contint le centre géodésique du continent, avant que les frontières ne se déplacent.
A l'orée du bois, le père de mon père m'a pris dans ses bras et m'a murmuré : « Maintenant, petit Antoine, tu vas entendre la musique du ciel ! » Là, une clairière s'ouvrait, protégée par un haut grillage. Au milieu, d'immenses champignons métalliques tournoyaient au ralenti, leurs paraboles tendues vers l'azur. Nous avons longé longtemps la clôture de Nançay, jusqu'au portail. Nous avons laissé notre maigre cueillette à l'accueil. Grand-père avait acheté deux billets, et, pour la première fois, grâce à lui qui chérissait sa province plus que tout, au point de n'en visiter aucune autre, j'ai parcouru des salles de laboratoires et croisé des êtres humains, venus de tous les pays du vieux continent, comme le révélaient leurs accents, des êtres passionnés, affairés à traquer la vie extraterrestre. « Nous analysons le bruit blanc, la friture que vous entendez, le vacarme en sourdine que produit l'espace intersidéral. »
Grand-père était pêcheur, je me souviens du choc que j'ai ressenti au mot « friture » en imaginant des millions de poissons cachés derrière les nuages, gobant les cristaux de givre et gardant quand même leurs yeux ronds, phosphorescents, écarquillés, toute la nuit, pour que les marins nocturnes glissent sans heurt, entre les icebergs, en feignant de croire à l'ordre immuable des constellations.
Pour moi, le bruit n'était pas de la musique, les ceps n'étaient pas des girolles, les étoiles n'étaient pas les pupilles dorées des goujons de l'éther et les mots de notre langue n'étaient pas ces tourniquets où s'enroulent les sens pour le plaisir de l'esprit. J'étais donc un peu déçu par ce dimanche. Déçu ? Non, frustré. Cinquante ans plus tard, bien sûr, tout à l'heure, je ne le serai plus.

Le dimanche suivant, juste avant le printemps 2007, nous a conduits jusqu'au refuge de Leschaux. En famille, en crampons, puis en raquettes, puis en cordées. Avec, même, ce grand-père sédentaire qui se faisait violence pour découvrir autre chose que les bouchures de sa campagne. La neige était fraîche, elle comblait les crevasses, adoucissait les séracs, favorisait, sur les flancs de la vallée en auge, des éboulements fluides, des avalanches de pierres dorées, des diarrhées de boue alimentant les moraines, comme si toute la glace, autour de nous, vivait, vibrait imperceptiblement et transmettait aux massifs environnants des tremolos ultrasoniques. Pour moi, les aiguilles des Jorasses, du Dru, du Grand Capucin étaient des tuyaux d'orgue pétrifiés, étincelants de givre, il suffisait que nous fassions un faux-pas pour que toute la montagne déchaîne un vacarme minéral, ancestral, capable d'interpeller jusqu'au tréfonds de l'univers.
Mon parrain m'a soudain soulevé du sol : « regarde, petit Antoine, les choucas, ce sont les oiseaux noirs qui portent les âmes, chez nos frères amérindiens, depuis que les premiers natifs des Amériques ont exterminé tous les tigres dents de sabre, les mammouths et les grands lémuriens de leur continent vierge d'humains. Regarde ces oiseaux sombres, ils vivent en permanence dans cette vallée blanche, ils vivent des croûtons de pain des touristes, des déchets que nous laissons, ils annoncent aussi la disparition des espèces endémiques, les marmottes, les chamois, l'extinction de la glace, la fin des frontières de Savoie »
Ces volatiles croassant, descendants de dinosaures, me faisaient peur, avec leurs billes sombres en forme d'yeux, je n'étais pas certain qu'ils soient des animaux volants, j'imaginais plutôt des robots tombés du ciel pour manger l'hiver et les humains, miettes de vie sur la terre assoiffée.
Savoie, je ne savais pas ce que c'était. Mais sa voix… Les frontières de sa voix ! Un jour, donc, le chaud ou le froid déboucherait les colonnes de granit et toutes les cimes entonneraient des graves et des aigus ? Les sons grimperaient jusqu'aux cieux dans un nuage de plumes de choucas pulvérisés et les vaisseaux spatiaux valseraient autour de notre planète, charmés, conquis, amis ? J'ai embrassé la joue hirsute de mon parrain parce qu'il me livrait les clefs d'un nouveau monde.
Après sept heures de marche, j'ai vu le refuge, en haut des échelles prises dans la glace. Je me suis endormi contre le ventre de mon père, pendant l'ascension. Je me suis réveillé dans la nuit et c'était magique.
Des êtres étranges, avec des lumières au-dessus des sourcils, faisaient fondre de la neige dans des gamelles, sur des flammes de gaz bleues. Ils dépliaient des opuscules couverts de partitions et les intercalaient entre leurs pulls et leurs anoraks. Ils chuchotaient, au ras de mon bat-flanc, des mots inintelligibles, ça se mêlait aux ronflements de ma famille, ils s'emmitouflaient en souriant, ils s'embrassaient avant. Ça sentait la sueur, le pain d'épices, la plume d'oie, la soupe.
Ils se sont glissés dehors, la caresse de la nuit m'a confirmé qu'ils partaient pour grimper jusqu'à la pleine lune accrochée dans l'échancrure des cimes. Les vrais alpinistes, quelle que soit leur contrée de naissance, effectuaient les marches d'approche avant l'aurore, avec piolets et lampes frontales, pour bénéficier d'un bon enneigement, en ce temps.
Au petit-déjeuner, mon parrain a tout expliqué : « l'Ecossais avec la Maltaise, la Danoise avec le Tyrolien, la Magyare avec le Catalan, le Morave avec la Batave, le Sarde avec la Chypriote, la Bulgare avec le Bavarois, le Slovène avec la Wallonne, le Balte avec la Suédoise, franchement, sept… non…huit cordées de joyeux grimpeurs, sûrement bien plus efficaces pour la construire, l'Europe que… ». Mon grand-père a confirmé : « tu as raison, c'est ici, le sommet de l'Europe ! »
Comme nous n'étions plus qu'entre Français, pour rendre hommage à ces étudiants étrangers venus sceller leurs récentes unions, dans un cérémonial alpestre et mystérieux, les hommes de ma famille ont organisé un jeu et donc tenté de retrouver les hymnes nationaux de chacun : ce fut maman qui siffla d'emblée un peu de Haydn, pour le « Lied der Deutschen », un peu de Lully puis de Haendel pour le « God save the Queen », du Charles Gounod pour l'hymne pontifical, du Mozart pour l'hymne autrichien. Ce fut la sœur de mon père qui entonna, sans parole, la Brabançonne, puis le « Wilhelmus » néerlandais et la « Marcha Real » espagnole.
J'ai compris que ma famille ne chantait aucune des langues que j'avais entendues sous les faisceaux croisés, vacillant, féeriques, pendant mon insomnie éblouie : deux mondes s'étaient croisés dans le refuge. Seize jeunes ambassadeurs pleins de promesses et sept membres soudés d'une tribu gauloise.
Ce sont ces instants de mon enfance, je crois, qui m'ont aiguillé vers le ciel. De plus haut, de plus loin, tous les humains sont semblables, des perles uniques, chatoyantes de leurs mots : le registre de chacun réclame l'arpège de tous, on comprend ça, là-haut, et je l'ai tant et tant répété, dans toutes les langues de ce vieux continent, que vous l'avez compris aussi.
Tous les journaux l'ont écrit, déjà, pendant la campagne électorale : « le spationaute de la station Hermès aime la musique des sphères, prétend avoir une mission supérieure : est-ce qu'il tourne bien rond ? ». D'autres détracteurs se sont ingéniés à me taxer de fou, chaque fois que je liais les plus infimes moments de mon histoire au grand dessein que je porte. Aujourd'hui encore, certains se moqueront de cette longue digression : elle est capitale, pourtant, car mes seize fantômes nocturnes sont là, je dois leur rendre l'hommage qu'il mérite.
Ce que personne ne sait, c'est qu'ils n'ont pas du tout grimpé, cette nuit-là, il y a un demi-siècle. Sur le flanc escarpé, à quelques mètres du refuge, ils ont commencé par un long grommellement collectif, un son né plus bas que la gorge, dans les entrailles de l'histoire humaine : inuit ou tibétain. Puis, ils ont ululé comme des maghrébines un soir de noces. Enfin, au son d'un didgeridoo que l'un d'entre eux dissimulait dans son sac à dos, ils ont glapi, sifflé, chuinté. Moi, par la lucarne, j'ai tout vu, tout entendu, y compris ce grand anneau de lumière mauve qui les a soudain cernés. Les sons et les silhouettes se sont dissous, formant une ovoïde couleur myosotis qui, elle-même, s'est dilacérée dans la nuit.
Ceux qui avaient un peu dormi avec ma famille ont donc disparu. Je n'ai rien raconté, pas même à mes proches, car j'ai longtemps cru que j'avais rêvé. Furent-ils, ces huit hommes, ces huit femmes, transformés par une entité aux intentions suspectes. Furent-ils remplacés par des simulacres d'eux-mêmes mandatés pour de noirs desseins ? Je l'ai pensé souvent, à cause de la filmographie américaine qui nous a longtemps conditionnés, nous incitant à redouter l'instant précieux que nous allons vivre ensemble. Mais ce soir, preuve sera faite que chaque détail contribue à l'ensemble pour le bien de tous : huit est le signe de l'infini, la rencontre du cercle avec lui-même et presque l'idée de la double spirale de l'ADN et….
Chaque membre de ces huit couples est un personnage illustre, maintenant. C'est précisément pour leur notoriété que j'ai souhaité qu'ils m'accompagnent, ce soir, sur les dernières neiges éternelles alpines. Je les ai sollicités pour qu'ils interprètent l'Hymne à la joie de Beethoven, puisque l'Europe a cent printemps, cette nuit, et m'a choisi comme premier président. Ils ne sont plus choristes, mes seize fantômes, mais restent animés du même amour pour les sons célestes éternels.
Spielberg et Truffaut seraient fiers d'avoir anticipé, à leur manière, cet instant.

Pendant que le chœur s'installe à la croisée de la Vallée blanche presque grise et du glacier moribond de Leschaux, regardez, là-haut : le balai des astres s'anime, les mille regards de l'ailleurs se posent sur nous.
Ils ne sont ni poissons ni dinosaures, ces autres vivants qui nous observent depuis si longtemps. Mélomanes, essentiellement. Ils attendaient seulement qu'il y ait assez d'humains réceptifs, en empathie, répartis sur chaque continent, pour que règne la paix universelle. C'est en Europe, hélas, que nos chants nationalistes guerriers retentissaient le plus fort, savez-vous : jusque dans les stades et les rues, pour l'exclusion, l'intolérance.
Depuis cent ans, par chance, depuis Monsieur Schuman, homonyme d'artiste et de chef d'orchestre, beaucoup plaquent des accords sur le clavier invisible du piano planétaire multicolore.
Quand j'ai rejoint notre station orbitale, ils m'ont contacté, pour que nous soyons tous capables de ce premier contact officiel entre deux formes de vie séparées par des années-lumière. C'est maintenant… »

C'est un canular, je vous dis, le papier sale, quand j'en ai fini la lecture, a perdu toutes ses lettres noires, pulvérisées dans l'air comme des notes de musique qui s'envoleraient des fils électriques d'une portée.
C'est un vrai canular, car le temps que je ferme la bouche sur mon « oh ! » d'étonnement, l'homme a disparu, il ne reste que son sari, sa toge, son pagne… son… son vêtement… je ne sais pas comment le désigner, très soudainement propre et presque lumineux comme une aurore, …non… comme une nuit de voie lactée… de voix lactée ?
Ça me trouble… J'en parle à tous ceux que je rencontre, ma hiérarchie est débordée, elle me raccroche au nez, elle…
Par contre, par le biais du réseau téléphonique, par la réaction en chaîne des enfants qui ont appelé partout, - et communiqué l'enregistrement de l'homme, comme je l'ai fait, d'ailleurs -, les mots, les accents, les inflexions du personnage se propagent, on entend ça même à la télévision. Dans toute l'Europe. Sans arrêt. Par je ne sais quel phénomène, quand le son émis par son organe atteint un ordinateur, ou n'importe quel appareil à produire du son, il le pirate, il l'investit, on ne peut y échapper.
En fait, il n'y a plus que cette langue qu'on puisse entendre dans tous les appareils, même si la personne qui s'y exprimait le faisait en usant d'un dialecte connu.
Il va falloir s'y faire et sans doute s'y mettre tous. Sa voix chante si bien… Il va falloir apprendre cette langue. Il paraît que c'est de ….





nouvelles persos lecture aleatoire
lecture aléatoire




Multipanda - Infoquizz - Refina - Solution Piscines - Solutions Banque - Yaca-Sudoku -