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Bear Hard


Auteur : BERGZOLL Christian

Style : Aventure




Après deux semaines d’été pourri, j’avais juste vu de l’Europe le double fond de véhicules divers que les passeurs utilisent pour les clandestins.

Je humais le soleil de l’embellie : j’étais posté le long de la départementale.

Lorsqu’on est un mauvais élève en géographie, croyez-moi, l’orientation de votre vie vous échappe. Ajoutez la peur, la jeunesse, la barrière de la langue et la fatigue, vous comprendrez pourquoi, résolument, quand je me suis précipité vers votre voiture, le pouce encore en l’air, j’avais toutes les chances de commettre l’acte essentiel qui scelle un destin. Non, deux : le votre et le mien.

Vous étiez ce sexagénaire étrange, tâché de roux, du cuir chevelu jusqu’aux orteils, légèrement rosé, strié de rides écarlates, comme ma grand-mère kurde en décrivait : elle se tordait de rire, malgré ses rhumatismes, quand ses gencives édentées chevrotaient la description des occupants anglo-saxons à cheval. Dans la poussière hostile de la capitale, le défilé des soldats du Nord, cuits et dégoulinants, sous leurs casques coloniaux immaculés, reste le premier souvenir de mon enfance, il interpelle tous mes sens : le glouglou du narghileh, les bouches ouvertes et découvertes des femmes, la sueur des voilages frôlés, les empilements de dattes, j’ai l’intime conviction de les voir, identiques à vous, ces soldats du protectorat, alors qu’ils ont été glissés dans ma mémoire, objets de dérision, par le récit de mon aïeule. Pardon, pardon encore pour avoir confondu votre visage et mes caricatures.

J’ai donc eu ce sourire énigmatique et plutôt moqueur quand vous m’avez demandé : « Bear ? Hard ? » Qu’un automobiliste presque chauve, semblant tombé de mon passé, au volant d’une décapotable, me demande si « l’ours… était dur ? Ou difficile ? », me semblait absolument délirant. Je supposais que j’avais mal compris, qu’il s’agissait d’un anglicisme, ou, pire encore, d’une expression locale mal prononcée, relative à la difficulté de l’autostop. Expression que vous avez répétée. Avec un sourire, un enthousiasme, une gentillesse qui m’ont incité à répondre « oui ». Oui, l’un des dix mots français que je maîtrisais et pensais suffisants pour mon transit entre la Mésopotamie et l’Amérique.

 

Vous avez tendu la main vers votre banquette arrière, en précisant : « faisons donc un bout de chemin ensemble » et comme je manifestais mon incompréhension, vous m’avez lancé, sous forme de boutade, « go to my America ! ». Je ne rêvais pas d’autre chose : j’ai chargé mon baluchon par-dessus vos cordes, vos piolets, votre sac à dos, et nous avons roulé vers le fond de cette brèche qu’a tracée le torrent du Vénéon. Ou les glaciers. Ou Dieu. A l’époque, j’en suis certain, je pensais que Dieu avait dessiné ce paysage, je vous l’ai déjà souvent raconté d’ailleurs : j’étais sectaire, ignare, perdu, affamé, j’ai cru que vous me conduisiez vers un refuge ou, qu’au pire, par cette route étroite, tortueuse, dans cette voiture étrange, vous m’emmeniez, plein Est, ou Sud-Est, par un raccourci pour que je poursuive vers le soleil couchant.

J’avais les Alpes à finir de traverser, quinze ans, les poches vides, le moral en charpies comme mon anorak, d’ailleurs. Le vent et le vacarme de votre vieux moteur me bouchaient les oreilles. Le granit enneigé, le gazon naturel et sauvage des rives alanguies, les ponts de pierre plus vieux que la mémoire de l’eau, les hameaux cernés d’écrins de feuillages luttant contre le vertige, tout me bouchait les yeux, comme un trop plein de paix ou de liberté.

 

Malgré le paysage majestueux, je me suis assoupi, bercé par la tiédeur d’août. Avec cinq chèvres, deux ânes, un cochon, et les voix proches, autochtones, amicales, qui faisaient écho à vos saluts, à mon réveil, nous étions devant chez vous, au bout de la route, au bout du monde. Une fraction d’instant, j’ai même hésité : en Ecosse ? Dans les Appalaches ? Vous m’avez dit : « bon jour » et j’ai su, plus tard, l’importance de l’air et de l’espace entre les deux syllabes.

J’avais dormi vingt heures d’affilée, vous m’aviez déplié un plaid, pour que la rosée nocturne ne me dérange pas. En anglais, nous avons échangé le récit de nos vies…non, j’ai seulement raconté la mienne, courte, orpheline, apatride. C’est à cet instant, m’avez-vous avoué plus tard, que vous avez décidé de m’apprendre la langue de Rebuffat. En installant mon sac de couchage devant la fenêtre du premier étage de votre chalet, vous m’avez traduit, en anglais, une phrase magnifique de l’alpiniste des Calanques : « ce pays a une âme faite d’abord d’espace. Il lui faut beaucoup d’air et de ciel pour respirer ». C’est à cet instant, sans doute, sans que je le devine, que votre pays d’adoption est devenu le mien.

 

Dès la première journée avec vous, j’ai trahi mes origines : les yeux rivés sur les sommets, à travers l’embrasure de la fenêtre de la salle commune, j’ai englouti les ravioles aux morilles, et les deux saucissons secs que vous aviez laissés sur la table. Vous avez eu l’honnêteté de m’expliquer que le porc, en montagne, était inévitable et que, si près des nuages et des étoiles, si près de Dieu- du mien ou de celui de quelqu’un d’autre-, la faute était moindre, peut-être même minime, peut-être même déjà pardonnée.

 Ma première question, pour vous : « croyez vous en Dieu ?». Votre réponse fut sincère et déroutante : « la peur n’empêche pas de mourir, le bonheur n’empêche pas de vivre, je n’ai pas peur de vivre heureux sans dieu » Oui, vous m’avez dérouté, vous m’avez obligé, sans contrainte, sans violence, à préférer cette vallée alpine en impasse qui mène jusqu’au ciel, à toute autre destination.

Vous n’avez jamais imposé d’échéance, ni à la durée de mon séjour, ni aux progrès de mon apprentissage. Apprendre à devenir Français auprès d’un vieux mathématicien, faussement misanthrope, guéri de ses tics victoriens et de son anglicanisme puritain, ça relevait d’une prouesse improbable. Mais vous étiez pédagogue : « je fais, je te montre, je t’accompagne dans l’action », chaque geste et chaque mot qui permettent d’exister ici m’ont été enseignés ainsi, par vous, puis par vos amis qui sont devenus les miens : des bourrus que la liqueur de poire ou de prunelle enflamment, des tisons qui tiennent chauds, hospitaliers, les foyers qu’ils animent, tartiflettes et tartes aux myrtilles comprises. Apprendre la manière de marcher sur les moraines en écoutant les éboulis de pierres annoncer la montée de la température, apprendre l’art de contourner les crevasses masquées par les bourrasques, l’art de porter les skis pour qu’ils ne scient pas l’épaule, apprendre à fixer les peaux de phoque qui n’en sont pas, et les crampons qui s’articulent comme des pièges à loup : oui, j’ai acquis tous ces savoirs près de vous.

Vous m’avez nourri, logé, vêtu, blanchi, moi qui était défiant, humilié, revêche, hostile sombre de peau et d’âme comme tous les exilés de toutes les guerres du monde. Sans rien me demander en échange. J’étais trop jeune ou trop vieux pour l’école, trop étranger pour qu’on ne me raccompagne pas à la frontière de l’Europe, vous m’avez transformé en adulte présentable, compatible avec l’état civil et miscible dans la petite collectivité des montagnards du cru.

Ne pas mourir ici comme un touriste de passage, puis survivre comme un invité de longue durée, puis vivre de randonnées que l’on accompagne, que l’on guide, ça m’a paru très vite la meilleure issue à ma solitude, à ma détresse. Vous avez tout simplifié, la vérité comme les mensonges nécessaires : les papiers si faux, si vrais, les inscriptions si nécessaires pour un curriculum vitae crédible et authentique.

Dans votre pays de cœur, dans mon pays, maintenant, on ne parle que pour l’essentiel, on remarque mais on respecte la différence, le chamois qui boite, la marmotte qui bondit sur trois pattes, le sapin torse, la roche branlante : j’étais, à ma manière, un repère de plus, distinctif, sur l’horizon. Et, grâce à vous, un repère utile à la préservation d’un art de vivre.

A mon tour j’enseigne, à son tour, ma table, taillée du même bois que la votre, reçoit des inconnus qui cherchent quelque chose et, peut-être, dans ce paradis minéral que rehaussent l’animal et l’humain, des inconnus qui trouvent, et surtout se trouvent ou se retrouvent.

 

Il a bien fallu que vous me parliez d’elle. Celle qui sourit, éternellement, dans son cadre, sur le buffet. So british…Un sérac, une chute, son casque qui se fend… « La peur n’évite pas le danger, la colère n’évite pas le chagrin, le souvenir n’entrave pas l’avenir, son amour est en moi ».  Il ne vous a pas fallu beaucoup plus de mots, dans votre langue maternelle ou dans notre nouvelle langue commune, si précieusement littéraire, pour qu’elle remplisse tout le silence, celle qui regretta tant de ne pouvoir enfanter : la neige fondait dans la casserole, la pénombre était bleue comme le feu des réchauds à gaz et jaune comme celle des deux bougies, les plus courageux buvaient déjà leur thé pour partir avant l’aube jusqu’à la cime de la Dibona, le refuge murmurait de ces paroles brèves, essentielles, qui préparent une course en très haute montagne… ou la confidence intime d’un amour intact.

« Elle serait fier que tu existes, tu sais » Ce sont vos premières paroles, le soir, au pied de la Dibona conquise pour la nième fois, quand vous m’avez annoncé que vous m’aviez adopté, que vous me donniez votre nom.

 

Bear hard…Vous êtes mon vieil ours, et c’est dur, aujourd’hui… oui, au bout de la Bérarde…

Votre affection, j’aurai pu la rencontrer à d’autres carrefours, avant ou après notre première rencontre : je serais Turc, Serbe, Monténégrin, Romanche ou Flamand, avec une autre langue.

Quelqu’un d’autre que vous aurait-il eu le courage de faire, avec moi, le voyage en Irak, pour que je fasse mieux le deuil d’une enfance ? Quelqu’un d’autre aurait-il versé de sa gourde un peu d’eau dans le désert ? Vous avez dit : « ce sont les larmes de neige, celle qui donne à nos torrents la couleur du lait et des pleurs mêlés pour toutes les vies que la terre a reprises. Dans le cycle de l’eau, que ces larmes apportent l’apaisement, encore et encore, ici, jusqu’à ce que grandisse une oasis d’humains heureux… »

Avec mon épouse et nos enfants, je voulais vous rendre hommage, vous que je n’ai jamais voulu tutoyer, dès que j’ai su, en français, quelle marque de respect contient le vouvoiement.

Ça sent l’humus, le rhododendron, la flore intacte, la sueur de nos efforts conjugués pour vous conduire jusqu’ici. « Quand toute la glace du monde aura fondu, ce sera la fin du monde » répètent les Andins que nous avions croisé, quand vous m’avez emmené au delà de notre cher horizon connaître d’autres paradis secrets et l’origine de la pomme de terre que nous cuisinions si souvent, ensemble, pour nos tablées de clients et d’amis confondus.

Nous vous le promettons, en répandant vos cendres, et par dessus, l’eau de votre gourde, nous préserverons, Père, le monde que vous nous avez offert.

 

Voila, je vous ai dit ce message que j’ai appris par cœur, et je brûle les pages que je n’ai pas eu besoin de lire et qui s’achèvent sur les mots de Gaston Rebuffat « Ne pas se contenter de mettre les pieds dans les traces creusées par l'effort des pionniers. Être digne de l'héritage. »





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