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La revanche


Auteur : FRENKEL David

Style : Vécu




Depuis sa jeune enfance, il mena le combat contre l’ennui.

Lorsque les parents voulaient se débarrasser de leurs enfants, ils leur disaient : « Allez jouer dans votre chambre. » Il percevait cette injonction à travers le mépris des grandes personnes envers des êtres à leur merci. Une fois dans la pièce, le combat commençait. Il s’adonnait avec ses frères et sœurs à des jeux nécessitant un gagnant. La lutte contre un temps traînant dans la monotonie était pour lui primordiale.  Si, ainsi, il s’écoulait plus vite, le goût amer des défaites passait plus lentement ; il était assez mauvais perdant. La démarcation entre le monde des adultes et celui des enfants le faisait aussi souffrir. Dans son esprit, les adultes ne s’ennuyaient jamais car ils étaient toujours occupés. Même quand ils ne travaillaient pas, ils avaient la liberté de s’occuper de leurs loisirs préférés. Il quittait l’école à regret car, lorsqu’il n’était pas confiné avec ses frères et sœurs dans une chambre, il devait se soumettre aux humeurs de la gouvernante les promenant dans des endroits déjà tant de fois visités. Celle-ci les amenait et les recherchait de l’école, faisait avec eux les devoirs, leur donnait à manger, les débarbouillait le matin et les baignait le soir. Elle n’organisait jamais leur temps libre.

Une forte envie de frivolité unissait ses parents à l’aristocratie des faux-semblants. Les sourires factices et les airs gourmés enveloppés d’habits élégants rejetaient au loin les camps de concentration ; la plupart des personnes que ses parents fréquentaient avaient subi les atrocités hitlériennes. Leur horrible passé reléguait les naissances d’après-guerre dans la fantastique irréalité. La présence des enfants leur donnait l’impression que l’horreur s’abandonnait à la porte du souvenir. Mais ils ne pouvaient se séparer de l’inconcevable infamie car, dans l’enfer, le maléfice s’était attaché à eux. Celui-ci continuait son œuvre en faisant l’holocauste des désirs d’une nouvelle génération. Voué à lui-même, il lui manquait cette ligne parentale qui, tracée sur ses multiples aspirations, l’aurait guidé. Alors, comme le lait débordant d’une casserole surchauffée et se perdant sur le plancher, les nombreuses ambitions de l’adolescent émergeaient d’un esprit en feu et s’égaraient dans l’ennui. En grandissant, il était rongé par le désœuvrement, cancer d’une existence. Afin de survivre, il s’abandonnait à diverses rêveries. La magie des songes le transformait, suivant son humeur, en savant éminent, en saint vénéré, ou encore en musicien accompli. Souvent il se demandait pourquoi il ne commencerait pas à se plonger dans un livre savant, ne cesserait pas déjà de clabauder sur autrui ou ne prendrait pas des cours de solfège. Mais la volonté, ce muscle de la raison, était chez lui passablement atrophiée. Adulte, il emplissait le vide de son existence avec les vicissitudes des choses humaines faisant flores. Les écrivains, les vedettes du spectacle, mais surtout les sportifs déversaient sur lui leur vécu. Par l’intermédiaire d’une équipe de football, il échangeait la banalité contre la douleur d’une défaite ou la félicité d’une victoire. Même marié et père de trois enfants, le bonheur ou le malheur des manœuvres du cuir le passionnait jusqu’à point d’heure. Il lui arrivait de les suivre en train, en avion, afin d’assister aux joutes d’individus mettant aussi leur tête sur un ballon. Néanmoins, en prenant de l’âge, la futilité des existences idolâtres s’étalant devant lui, il se soucia de l’inanité de sa propre vie. L’algèbre l’avait fasciné au collège. Toutefois, son esprit lent mais profond avait buté sur les formules à apprendre par cœur. Il n’avait pu se résoudre à les mémoriser car la logique des relations fondamentales l’intéressait avant tout. Son esprit s’éparpillant en réflexions, les mauvaises notes s’accumulaient sur son bulletin scolaire. A l’âge de trente-cinq ans, il se replongea dans les livres de mathématiques et passa des heures sur un théorème. Même si la pénétration des règles mathématiques le remplissait de joie, la solitude intellectuelle pesait sur celles-ci. Il finit par comprendre que seule la créativité était gage de félicité car elle pouvait se partager avec bon nombre de gens. En abordant ses cinquante-six ans, le cadavre d’une passade se posa sur sa feuille blanche ; elle s’emplit de vers. Ce fut son premier poème, il y prit goût, améliora son style, et concourut pour des prix littéraires. Son travail l’amenait à côtoyer une collègue de bureau qui adorait badiner. Lorsque la pression du travail, vite et bien fait, pesait sur les employés, elle enclenchait les fous rires qui, placés sous haute tension, les électrisaient et finissaient par les mettre de bonne humeur. Un jour, elle donna sa démission. Avant de se quitter, il lui proposa de garder le contact en se retrouvant régulièrement autour d’une tasse de café. Ils se voyaient régulièrement, une fois par semaine. Bien des entrevues débordaient sur des rencontres plus rapprochées ou sur des séances de cinéma ou de théâtre qu’ils goûtaient ensemble. Ils prenaient l’initiative des rencontres à tour de rôle. Cependant, chacun s’y prenait différemment. Elle lui proposait sans ambages de se retrouver à telle heure, mais lui, il utilisait des détours pour qu’elle lui fixât un rendez-vous. Il se servait de n’importe quel prétexte pour la rappeler à son bon souvenir. Lorsqu’elle le sifflait, même s’il était pris, il s’arrangeait la plupart du temps pour se coucher aux pieds d’une femme dont il se gardait de lui déclarer sa flamme car, s’il la lui déclarait, il la perdrait à tout jamais. Dressé pour lécher les paroles de celle-ci, il devenait le temps d’une rencontre un chien au service des états d’âme de sa maîtresse. Il riait quand il fallait rire et versait dans le dans le genre dramatique lorsqu’elle épanchait son cœur dans le sien. Il parlait peu de lui car il reniflait le peu d’intérêt qu’elle avait somme toute pour lui. Il avait besoin d’elle parce que, sous le couvert de gracieusetés, il s’imaginait l’avoir conquise ; l’attachement platonique le distrayait de son couple en perdition. Toutefois, habité par un mauvais pressentiment, il ne lui donnait pas à lire ses écrits. Après trois ans de bonnes relations, quelques brumes obscurcirent son empyrée. La fatigue, belle échappatoire, prit la place de celle qu’il aurait aimé voir. Puis des nuages de silence chargés d’insolence pesèrent sur leur amitié. Soit elle ne répondait pas, soit elle faisait savoir de manière franche qu’elle était indisponible. Alors qu’il désirait se rassurer sur la qualité de son œuvre, elle ne prit pas la peine de lire un des poèmes qu’il lui avait présenté. S’abritant derrière le faux- fuyant — « je n’ai pas le temps » —, la tempête s’éleva dans sa tête et renversa sa vie fragile qui reposait sur une chimère. Ce jour, tout avait soudainement basculé dans la froide réalité. Il se rendit compte qu’elle n’avait pour lui aucune considération. Bien des frustrations avaient ensemencé l’esprit de la graine d’écrivain. Des mois de gestation avaient fini par donner naissance à des vers, à de belles tournures de phrases. Par la plume, l’indispensable matrice, s’étaient expulsées les poésies, les romans venus à maturité. Les écrits étaient donc ses enfants. Si elle les avait appréciés, elle aurait caressé du regard les fruits de son imagination. Soudain elle devint pour lui une bouée insaisissable. Il avait pensé qu’elle pourrait tirer son cœur vers des rives d’où il contemplerait le sommet d’un impossible amour, son dieu. Cependant, la moquerie avait suinté de ses yeux et le courant de la morgue avait emporté ses illusions. Heureusement, les textes qu’il avait écrits l’avaient enchaîné à la vie. Basculé dans l’abîme de la douleur, la muse le relevait et pansait sa plaie.

Un jour, Jean Le Prieur trouva grâce auprès d’un éditeur qui publia son dernier roman. Ce fut un succès de librairie. Pourtant, la célébrité de l’homme s’arrêta à la dernière lettre de son nom. Il avait la photographie en sainte horreur. Il n’accorda d’entretien à aucun média car personne n’avait daigné publier ses articles. De plus, sa piètre élocution l’éloigna des studios de radio et de télévision.

Lorsque son ancienne collègue tomba sur le livre, elle désira partager la notoriété de l’écrivain en s’affichant avec lui en tant qu’amie. Même si, durant deux ans elle s’était tue, elle le contacta sans vergogne, tant la notoriété chatouillait son amour-propre. Il accepta de la rencontrer car la froide réalité dans laquelle elle l’avait fait basculer avait nourri la vengeance, ce plat qui se mange toujours froid. Ils prirent, comme au bon vieux temps, un café dans le même estaminet. Elle avait encore embelli. Cette fois, ses yeux bleu azur ne crachèrent plus le dédain, mais distillèrent une tendresse extrême. Il entra dans le jeu de séduction de la belle tout en se riant d’elle. Il se gaussait intérieurement des efforts de l’hypocrite pour mettre la gloire dans son lit. Avant de se quitter, elle s’enhardit et lui dit sur un ton langoureux :

– Alors chéri, pourrais-tu passer chez moi ce soir ?

– Mais certainement, lui répondit-il, depuis deux ans, j’attends ce moment.
– J’ai une question, poursuivit-elle. Pourquoi les médias ne parlent-ils pas de toi ?
– Quelle importance, l’essentiel n’est-il pas d’avoir du succès ? répondit-il en arborant un air hautain.

Elle rougit, fière d’avoir bientôt une relation avec un homme important.

Le soir, après avoir goûté au plaisir de la chair, et alors qu’il s’apprêtait à la quitter, elle le supplia : « Reste encore un peu, c’est si bien d’être avec toi. » Il lui répondit d’une voix étouffée, tellement il devait se contenir pour ne pas éclater de rire : « Je ne peux pas, j’ai rendez-vous avec mon homonyme, le fameux écrivain. C’est un proche ami. Vois-tu, mon amour, lui, il a réussi ! »





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