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La force du hasard


Auteur : FRENKEL David

Style : Drame




La volonté, muscle de la raison, pousse à l’action ou refrène une impulsion. Mais il est plus facile d’agir que de résister. Un être bien charpenté psychiquement arrivera à se surpasser, surtout lorsqu’il cherche à se défaire d’un malheur, mais la même personne n’arrivera pas à se modérer. Armé de volonté, cette personne satisfera une ambition, si elle lui procure finalement un contentement, tout en ignorant les motifs de ce contentement. Mais pour résister à une envie, il faudrait pouvoir l’expliquer. Pourquoi succombe-t-elle à la tentation ? Elle ne le sait pas. Par conséquent, il est plus facile de combler un besoin que de se priver d’un plaisir. Seule une volonté s’appuyant sur l’analyse le détournera de lui. La peur peut aussi venir à bout d’un désir incontrôlé.

 

Lambert, comme tant d’adolescents, aimait apprivoiser une pente à l’aide d’une planche à roulette. Tel un chef d’orchestre sur une estrade, il dirigeait à l’aide de ses membres en mouvement le roulement d’une planche. Lambert avait dix-huit ans en cette soirée claire et tiède de ce début du mois septembre. Il avait bâclé ses devoirs et soupé sur le pouce pour avaler la folie douce de la vitesse. Sa vélocité le grisait au point de ne pas porter attention à la voiture qui remontait la rue à contresens. Le choc fut terrible. L’admiration de dizaines d’étoiles se transforma soudain en un douloureux éblouissement. Projeté contre le pare-brise de la voiture, tête la première, il retomba lourdement sur la chaussée.

Couché sur un lit d’hôpital, Lambert fixait le plafond. Celui-ci lui apparaissait comme un drap blanc sur lequel se projetait un avenir amputé de l’essentiel. Il s’était préparé avec assiduité pour le championnat régional de planche à roulettes prévu pour la mi-septembre. Durant des semaines, il avait rêvé de gloire, mais à présent l’anonymat d’un homme paralysé des deux jambes le poursuivait. Le médecin ne l’avait guère rassuré, au contraire. Ballotté entre le refus et l’acceptation de sa situation, deux visions hallucinatoires baignaient à tour de rôle son désarroi. Tantôt il s’imaginait prendre part au championnat ; une foule immense s’entassait dans les gradins ; le médecin et les infirmières étaient assis au premier rang ; brandissant avec triomphe le trophée du vainqueur, il se voyait les apostropher pour leur dire : « Votre savoir n’est que vanité face à ma vérité. » Tantôt le besoin d`être aimé, provoquait un autre délire. L’image d’un homme se déplaçant en chaise roulante devant des gens aux airs condescendants s’offrait à lui. Il s’adressait à eux d’une voix douce et leur récitait ce vers avec un sourire béat :

 « Quand de sincères amitiés »

« Se substituent à la pitié »

« Le handicapé se débarrasse »

« D’une invalidité vorace ».

Ils lui répondaient : « Nous t’aimons à mourir car ton visage illuminé sur ton corps ratatiné fait sortir de sa chrysalide l’amour des hommes valides. »

Lorsque son père lui dit, lors de l’une de ses visites : « Fiston, tu t’en sortiras », il était dans cette seconde phase. Il avait tressailli au son de la voix rude de son père qui le tirait brutalement de sa songerie. Haletant d’émotion, il se redressa légèrement et lui demanda :

– En es-tu certain ?

– Mais oui, répondit sa mère, à force de volonté, tu t’en sortiras, mon chou.

En entendant ces paroles, Lambert pleura de joie. La volonté se présenta à lui tel un viatique. Ses parents, cependant, croyaient que leur fils était désespéré. Les larmes de leur enfant ravivaient une peine enfouie sous une attitude rassurante. Sa mère, désemparée, eut alors la maladresse d’ajouter :

– Et, même si tu devais demeurer infirme, l’image d’un fils fort, resplendissant, en équilibre sur un morceau de bois et se jouant d’une pente, resterait à jamais ancrée dans notre mémoire.

– Tout à fait, ajouta son père.

Cependant, les mots que ses parents venaient de prononcer choquaient Lambert. Comment pouvaient-ils envisager pareille issue après avoir affirmé le contraire ? Étaient-ils vraiment convaincus de sa guérison ? se demandait- il. Ne supportant pas ce doute terrible, il devint hystérique et vociféra :

– Sortez ! Je ne veux plus jamais vous revoir.

Ses parents obtempérèrent. Ils passèrent devant l’infirmière et la supplièrent de ne pas laisser leur fils dans cet état. Lorsqu’elle entra dans la chambre, elle trouva Lambert le visage enfoui sous son coussin. La douceur du tissu l’avait calmé. Rassurée, elle ressortit de la pièce. Il finit par s’endormir. Lorsqu’il se réveilla, la réplique de ses parents : « Et même si tu devais demeurer infirme… » le poursuivait. Ainsi donc, se lamentait-il, si mes parents, eux aussi, dans leur for intérieur, suivent l’avis du médecin, qui promènera ma volonté à travers les moues incrédules ? Il se sentait trahi. Leurs mots avaient déclenché une tempête sous son crâne. Elle se transformait, les jours suivants, en un ouragan renversant sur son passage la forteresse d’un diagnostic médical. Une nuit, il fit le serment que sa vie serait dorénavant une longue adjuration. Il se concentrerait à chaque instant libre de la journée ou de la nuit sur ses membres paralysés et les conjurerait de bouger. Si sa volonté ne pouvait s’appuyer sur les béquilles paternelles, il se reposerait sur l’irrationnel. Ses visions s’étaient évanouies dans la ténacité ; mais curieusement, son obstination était devenue une chimère aux yeux d’autrui. Un jour, il prit à parti son médecin, lui affirmant d’une voix autoritaire qui n’admettait pas la contradiction :

– Docteur, je suis persuadé que je remarcherai.

Le médecin le regarda comme s’il le sondait sur sa réelle conviction, et lui dit :

– Vous savez, Lambert, l’opinion d’un médecin n’est pas une sentence. Il existe toujours une chance infime que la nature me contredise.

Lambert devait souvent faire un effort surhumain pour ne pas céder aux distractions de l’existence, pour se concentrer comme un yogi en méditation. « Bougez, membres inférieurs, mon esprit vous est supérieur », ne se fatiguait-il pas de penser.

Une vie nouvelle sourdait en cette aube hivernale. Les cristaux de givre sur la fenêtre se transformèrent soudain aux yeux de Lambert en corymbes de roses blanches lorsqu’il bougea sa jambe gauche puis, peu après, sa jambe droite. Il hurla car sa raison se noyait dans une mer de félicité. L’infirmière affolée n’en revenait pas. Il lui fallut deux semaines pour tenir debout, et encore un mois d’effort pour marcher normalement. Les esprits chagrins prétendaient que sa guérison n’avait pas dépendu de lui, mais d’un processus physiologique inconnu. Le secret de votre rétablissement nous renvoie aux mystères de la création, lui avait dit un jour, un médecin.

Depuis sa guérison, volontaire pour Lambert, miraculeuse pour les autres, beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts. A force d’exercices de musculation, Lambert avait retrouvé ses jambes d’antan. Pourtant, il ne s’intéressait plus à la planche à roulette. Lambert ne voulait plus risquer l’infirmité pour les besoins d’une vanité. Il s’était marié et avait deux enfants. Directeur d’une grande entreprise de distribution, il gagnait bien sa vie. Tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes si Lambert n’était pas devenu cleptomane. Il aimait la compétition. Se mesurer à autrui avait toujours pimenté son existence. Peu après son entrée dans la vie civile, il s’était tourné, sans s’en rendre compte, vers une forme de sport où il n’avait pas à craindre l’accident. En soustrayant les marchandises aux boutiquiers d’un marché aux puces, aux vendeurs ambulants du centre-ville, il se mettait dans la peau d’un compétiteur s’appropriant habilement un objet dans la main d’un adversaire. Bien sapé, il se promenait parmi la grande foule, le samedi matin, une grande serviette à la main. S’approchant d’une devanture, il fouinait dans les marchandises exposées. L’agitation des vendeurs occupés à servir les clients, l’effervescence des gens pris de fièvre acheteuse, lui permettaient de subtiliser, l’œil aux aguets, l’objet à sa portée. Peu lui importait sa nature, l’essentiel résidait en sa capacité de défaire les commerçants, ses ennemis imaginaires. Lambert collectionnait les chapardages comme on collectionne les trophées du vainqueur. Il les déposait dans une des armoires de son grand bureau. Au début, il satisfaisait sa passion maladive de manière occasionnelle. Mais peu à peu, il était pris dans l’engrenage d’un défi. Chaque fin de semaine, il était en manque de surpassement, le vol était devenu sa drogue. Comme un drogué, il devait augmenter la dose par une plus grande prise de risque, lorsque son esprit s’était habitué aux effets d’une ruse. Après s’être rassasié d’un succès, l’image d’un homme pris dans les rets d’une moralité douteuse, d’un homme faisant preuve d’une irresponsabilité inquiétante, le hantait. Lambert n’arrivait pas à comprendre pourquoi il aimait tant défier son prochain au point d’épouser un vice. Sa belle épouse l’adorait, ses enfants bien éduqués le respectaient, les employés de l’entreprise le craignaient, et il avait ses entrées chez certaines personnes haut placées. Lambert ne voulait pas faire une analyse, il n’était pas prêt à officialiser sa faiblesse auprès d’un médecin pourtant tenu par le secret professionnel. Durant la semaine, lorsque son esprit était libre de toutes préoccupations, il fulminait. Comment avait-il pu soutenir un effort durant des mois et finir par avoir raison d’un diagnostic médical alors qu’il n’arrivait pas à refréner un vil penchant. Mais la soif de la bravade au péril de son honneur prenait très vite le dessus. Ses remises en question s’oubliaient dans une rapine.

Le flagrant délit aurait sûrement couvert Lambert d’opprobre si le destin ne s’en était pas mêlé. Un camion le faucha un beau jour sur un passage clouté. Devenu manchot et cul de jatte, il n’avait, étrangement, jamais été aussi heureux. Invalide invétéré, il se sentait fort. Seul le hasard avait pu le vaincre.





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