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L'oiseau, le quiproquo


Auteur : FRENKEL David

Style : Scènes de vie




Comme beaucoup de ses concitoyens, Madame Antunes avait quitté le Portugal. Elle s’était installée à Genève et y vivait depuis deux mois. Elle n'avait eu aucune peine à trouver le poste qui lui convenait. De plus, un ami portugais qui avait ses entrées dans une importante régie de la place, lui avait trouvé un petit appartement. Afin de parfaire un français balbutiant, elle avait répondu à une annonce proposant des cours particuliers. Il s'était trouvé que l'annonceuse était sa voisine de pallier, Madame Chappuis. Un matin, Madame Antunes tomba sur celle-ci, elle avait l'air soucieuse et se pressait à l'étage.

- Bonjour Madame Chappuis, où courez-vous comme ça ?

- Je vais récupérer l'oiseau.

- Ah bon ! Je ne savais pas que vous possédiez un oiseau.

- Eh oui, et un oiseau de nuit en plus.

- Ça existe ?

- Bien sûr, il n'y a qu'à se promener dans certains quartiers chauds, et vous en verrez plein. Puis elle la planta là.

Madame Antunes resta clouée sur place, tant les propos de sa voisine l'avaient surprise. Pourquoi l'oiseau n'avait-il pas été en cage ? Et où avait-il bien pu se nicher ? Elle ne gardait quand même pas l'oiseau dans la salle de bain du studio ou dans les WC. Si oui, elle l'aurait entendu. Et c'est quoi les quartiers chauds ? se demandait-elle. La quinte de toux d'un vieillard se traînant vers l’ascenseur interrompit brusquement le cours de ses réflexions. Elle descendit avec lui et se rendit au troquet du coin pour avaler, comme chaque matin, son petit noir et lire les journaux. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’au bout d'une demi-heure Madame Chappuis apparut flanquée d'un homme parfait sous toutes les coutures. Le front bombé, les yeux bleu ciel, la bouche fine aux lèvres bien dessinées et la taille diablement bien proportionnée répondaient aux canons de beauté masculine qui faisaient florès en ce début du XXIème siècle. Madame Antunes, dont le visage sillonné des rides de la quarantaine reflétait une profonde personnalité, ne pouvait faire abstraction des rivalités entre femmes. Elle ne put s'empêcher de pointer dédaigneusement ses petits carreaux sur sa voisine. La vénusté de celle-ci devenait pour elle transparente. Elle ne vit pas les cheveux d'or tombant gracieusement sur les épaules ; elle ne fut pas éblouie par les mirettes qui lançaient des éclairs de soleil à travers ce bistrot borgne et elle n'observa non plus la bouche coquine aux lèvres boudeuses qui semblait narguer les clients la regardant avec concupiscence.

– Alors, Madame Chappuis, avez-vous retrouvé l'oiseau ?

– Oui, oui, répondit-elle évasivement.

– Allez ! Montrez-moi, le petit oiseau !

– Mais, je vous en prie, Madame, lui répondit le jeune homme, d'un air offusqué.

Un brin embarrassée, Madame Chappuis, pour se donner contenance, tira le jeune homme par le bras et dit d'une voix pressante : « Excusez-nous, le vieux hibou nous attend, nous devons l'emmener chez le médecin, on vous laisse. »

Interloquée, Madame Antunes se demandait si un esprit malin ne l'avait pas transportée dans un monde de fou. Elle regagna sa demeure en se traînant comme un zombie. Arrivée au bas de l'immeuble, elle trébucha sur une des marches de l'escalier menant à la porte d'entrée ; le concierge, qui était aussi d’origine portugaise, passait justement à côté d'elle avec l'aspirateur à main. Il la rattrapa avant qu'elle chute.

– Dites donc, qu'est-ce qui vous arrive ? Vous me paraissez bien perturbée.

– Depuis ce matin, on ne me parle que d'oiseaux, c'est à se demander s'ils sont tous devenus, comme par magie, des hommes-oiseaux.

– Cela m'étonnerait car cela demande beaucoup d'entraînement, lui répondit pensivement le concierge.

– Alors, Madame Chappuis, elle s'est moquée de moi ?

– Non, non, c'est simplement une drôle de poule.

– Comment ça, une drôle de poule ? Mais, qu'est ce qui m'arrive ? se demanda Madame Antunes en se mettant la main sur le front avant de tourner les talons.

Elle monta chez elle en courant, se rua dans sa chambre, se jeta sur son lit, les mains à ses tempes et la tête enfouie dans un coussin. Soudain, elle sursauta, un moineau apeuré, qui était entré par la fenêtre ouverte, volait en tous sens en se cognant contre les murs et le plafond. Affolée, elle se précipita sur le palier et cria : « Oiseau dans ma chambre ». Le concierge, qui s'apprêtait à passer l'aspirateur, la calma en lui disant. « C'est bon, je m'en occupe ». En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, il guida l'oiseau avec un balai vers la sortie.

– Allez, Madame vous pouvez rentrer, le vilain moineau est parti.

– Je n'ai pas dit qu'il était vilain, mais il me faisait peur, renchérit-elle toute confuse. Je dois vous paraître folle, mais depuis ce matin, comme je vous l'ai dit, on ne me parle que d'oiseaux.

– J'espère que personne ne vous a donné des noms d'oiseaux, ne vous a insulté.

– « Insultar » ? Oh non, mais moi pas comprendre, vous me parlez d'une drôle de poule, Madame Chappuis cherche un oiseau de nuit et elle revient avec un beau jeune homme ; je lui demande de me montrer son petit oiseau, le jeune homme se fâche ; puis elle me dit qu'elle doit partir visiter un vieux hibou, et voici qu'un moineau arrive dans ma chambre ! Il y a de quoi devenir « tarès ».

Le concierge se tenait les côtes. Il retrouva son sérieux que lorsque Madame Antunes éclata en sanglot, pensant qu'il se gaussait d'elle. Il l'entoura affectueusement de ses bras et lui dit :

– Vous savez, j'ai des yeux et des oreilles qui traînent dans l'intimité des locataires. Madame Chappuis est une drôle de poule, une mère qui protège beaucoup son enfant, elle s'inquiète s'il ne rentre pas à l'heure et qu'elle ne peut l'atteindre sur son téléphone portable. Le prénommé Robert travaille la nuit ; il fait partie du Groupe Sida Genève ; il circule en bus dans les rue où les gens vendent leur corps. Il les accueille et les aide à se protéger contre la maladie. Souvent, après le travail, il se rend chez un ami. La maman appelle son fils « mon oiseau », c'est un « termo afectivo ». Chaque matin, les deux rendent visite à leur cher vieux hibou, un monsieur qui a maintenant quatre-vingt-deux ans et est immobilisé dans une chaise roulante. Ils lui font ses commissions et lui servent parfois de chauffeur. Ils l'appellent ainsi parce que, lorsqu'il était plus jeune, il se tenait toujours à l'écart des autres personnes. La maman et le fils sont vraiment inséparables.

– Je comprends la maman, mais le fils, n'a-t-il pas une copine ?

– Il est de l'autre bord, comme on dit aussi en portugais « gay » il est gai comme un pinson lorsqu'il s'envole vers le joli merle.

Madame Antunes ne comprit pas la signification du mot pinson. Mais cela ne lui importait guère, car elle était agitée par un trouble exquis. Les bras qui l'avaient entourée avaient aussi ceint son cœur. Aussi l'invita-t-elle à prendre un café chez elle. Au fil du temps et de fils en aiguilles, gazouillant passionnément dans leurs demeures, le rossignol de Cupidon leur construisit un nid d'amour. Et les deux, transformés en tourtereaux se promenèrent le long de lendemains qui chantaient.

 





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