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L'armoire


Auteur : FRENKEL David

Style : Drame




L’armoire jaune, vestige d’une vie disparue, avait été installée par Marianne dans la chambre qui avait été autrefois celle des enfants, comme si elle avait voulu unir la perte de sa mère à celle d’une jeunesse qui s’en était allée. Les deux portes de l’armoire à double battant étaient décorées d’un tissu qui tenait la surface d’un cadre longiligne aux angles arrondis. Ce tissu imprimé à grands motifs de fleurs que sa maman, Jocelyne, avait un jour brodés entretenait le deuil de Marianne. Chaque fois qu’elle entrait dans la chambre, elle ouvrait l’armoire, caressait les vêtements qui y pendaient, et embrassait les habits soigneusement pliés sur les tablettes. Ils avaient tous appartenu à sa mère. Cela faisait trois semaines qu’elle avait quitté ce monde. Même si elle était morte de vieillesse, elle pleurait son enfance perdue car, qui mieux que sa mère était gardienne de sa jeunesse au fil du temps ? C’était sa mère qui lui faisait l'éloge du bébé calme qu'elle fut lorsqu’elle pleurait l'époux et père défunt. C’était elle qui lui rappelait ses réparties enfantines lorsque le cafard entrait dans la maison. C’était encore elle qui lui remémorait ses fredaines d’adolescence quand elle fustigeait le comportement de ses camarades collégiens. Lorsque le deuil devenait trop pesant, elle enfouissait sa tête dans un des vêtements de sa mère. Pour rien au monde elle ne les aurait lavés, tant l’odeur qui y était imprégnée la rassérénait. La laine d’un chandail, le coton d’une blouse, le velours d’un manteau, flattaient son visage comme la paume douce d’une main. Même le râpage d’une robe à crinoline était pour Marianne une tendresse maternelle qui effleurait sa figure. Quand le calme lui revenait, elle les remettait dans l’armoire en les rangeant en-dessous de la pile.

Une année avait passé. Marianne continuait d’ouvrir régulièrement l’armoire. Loin d’être consolée, ses pleurs avaient toutefois cessé. Son torrent de larmes s’était transformé en un faisceau de souvenirs qui jaillissaient de certains habits maternels.

Marianne se revoyait à l'âge de cinq ans quitter le domicile conjugal avec sa mère. Celle-ci portait un chandail rose qui lui descendait jusqu’aux fesses et qui lui allait à ravir. En marchant dans la rue, sa mère lui avait alors dit : « Papa s'est absenté pour un long voyage pour amener de l’argent à la maison. J'ai peur de vivre sans un homme dans un appartement. C'est pourquoi nous allons vivre, le temps de son absence, chez Julien, mon oncle, le grand-oncle à toi. Tu sais, il a toujours eu beaucoup d'affection pour moi. » Ce n’était qu’une année plus tard, lorsqu’elles avaient emménagé dans un quatre pièces, que sa mère lui avait avoué que son père ne reviendrait plus, car il avait épousé une autre femme. Cela l'avait laissée de marbre. Il avait été très souvent absent de la maison, et ce n’étaient pas ses rares moments de présence qui eussent pu prouver un amour paternel. A l’âge adulte, sa mère lui avait confié que son père ne l’avait pas désirée.

Elle était belle, cette nuisette blanche mouchetée de petites tulipes jaunes et noires que sa mère avait portée une nuit où Marianne n’avait pas trouvé le sommeil. Elle avait alors douze ans. Elle s’était levée et s’était rendue à la salle de bain afin de boire l’eau du robinet. Elle avait été surprise d’y trouver sa mère qui coiffait ses longs cheveux soyeux.

– Tu ne dors pas ? lui avait demandé sa mère.

– Il fait trop chaud, mais toi, pourquoi te fais-tu belle à cette heure-ci ? l’avait-elle interrogée.

Sa mère avait murmuré :

– J’ai passé une si excellente soirée avec des amis que le sommeil ne me vient pas. Je me fais belle pour passer le temps.

A ce moment, un homme avait toussoté. Le bruit avait semblé parvenir de la chambre à coucher. Sa mère lui avait avoué dans un souffle :

– Eh bien oui, je me fais belle pour un homme. Tu as maintenant l’âge de comprendre qu’une femme a besoin d’un homme.

C’était vrai. Marianne était devenue pubère, et sa mère lui avait expliqué que le sang était un signe de fécondité. Dans quelques années, avait-elle ajouté de manière atténuée, un garçon lui prouverait son attachement à elle en introduisant sa virilité dans son intimité féconde.

Le temps passait, et Marianne continuait de rendre régulièrement visite à cette armoire qui incarnait l'âme de sa maman. Son pantalon s’était déchiré un dimanche, et elle devait se rendre au théâtre, il faisait froid et elle ne possédait aucune culotte longue qui l’habillerait. Elle ouvrit l’armoire. Son attention se porta sur un pantalon gris en pattes d’éléphant qui pendait dans un coin. Elle se rappela que sa mère, peu de jours avant sa mort, avait mis de l’ordre dans ses affaires et avait sorti ce pantalon d’un vieux placard à moitié moisi qui traînait dans une resserre. Elle lui avait alors demandé — c'était la première fois qu'elle le voyait — pourquoi elle ne l’avait jamais porté. Sa mère lui avait alors dit :

« C'est ton père qui me l'a offert pour notre deuxième anniversaire de mariage mais il s’était trompé de taille. Tu me connais, je ne peux rien jeter avait-elle ajouté avant de le ranger dans cette armoire. »

Elle l’essaya, et, ô divine surprise, il lui seyait à merveille. Ainsi vêtue, elle prit conscience qu’elle, Marianne, était le fruit d’un homme qui était son père et que ce pantalon était imprégné de l'amour qu’une personne avait eu pour sa mère. Le soir, elle le plaça sur la tête de lit et y joignit la nuisette et le chandail rose. Le troisième lui rappelait l'affection de son grand-oncle pour sa mère, la deuxième lui remémorait une nuit de passion et le premier lui évoquait l'amour qui lui a donné naissance.

Bercée par les bras de Morphée, tous ces habits lui disaient que sa mère avait été aimée. Elle ne se rendit plus vers l'armoire. Elle avait fait son deuil.





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